Marcos Ana: la mort du poète du peuple

Publié le par Front de Gauche de Pierre Bénite

Marcos Ana: la mort du poète du peuple

"Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi bon. C’est pourquoi j’aimerais faire un film sur sa vie ", a écrit le cinéaste Pedro Almodovar sur le poète communiste espagnol Marcos Ana, mort ce jeudi 24 novembre à 96 ans.

Retour sur le parcours étonnant d'un artiste engagé qui a passé 22 ans dans les prisons de Franco, deux fois condamné à mort et dont la mémoire est saluée en Espagne et en Amérique latine.

Né dans une famille de paysans pauvres, arrêté à 19 ans, à la fin de la guerre civile espagnole, en 1939, il restera 22 ans dans les prisons du dictateur Franco. Ses poèmes qui franchiront les murs de l’univers carcéral espagnol feront le tour du monde et deviendront le symbole de la résistance des prisonniers politiques de l’époque. 

Condamné à mort deux fois durant sa captivité, il sera libéré en 1961 suite à une campagne international. Même Fidel Castro proposera d’échanger des prisonniers cubains en échange de la liberté du poète.

A 42 ans, il devra réapprendre à vivre en liberté. Il sillonnera le monde, d’Europe en Amérique latine et rencontrera les plus grands : Louis Aragon, Pablo Neruda, Salvador Allende, Picasso, Prévert, Jean-Paul Sartre, Joan Báez et même la reine mère Elisabeth de Belgique qu’on découvre rebelle. Il a fondé et il a dirigé à Paris, jusqu'à la fin du franquisme, le Centre d'Information et de Solidarité de l'Espagne (CISE) que Picasso a présidé.

Mais l’homme est resté simple et entier, fidèle à son engagement.

Saramago : « Le je est ici toujours un nous »

Son autobiographie publiée en 2010 en français est une leçon de vie que résume José Saramago, prix Nobel de littérature 1998, dans la préface : « Il se présente comme les mémoires d’une vie mais c’est bien plus que cela, non seulement parce que son auteur rejette toute tentation de se regarder, complaisant, dans le miroir mais, surtout, parce qu’il le brise afin que, dans ses multiples fragments, se reflète le visage de ses compagnons d’infortune. Le je est ici toujours un nous. »

Mais le plus bel hommage que j’ai lu est celui d’Elvira Hernandez, une jeune communiste espagnole qui m’avait écrit lors de la sortie du livre ces quelques mots pour me dire ce que signifiait Marcos Ana en Espagne : « Marcos Ana est irréprochable. Encore aujourd'hui il doit faire face à des attaques des médias de la droite espagnole... mais il est digne et humble, ferme et tendre, profondément humain, d'une énergie épatante. Il est un poète du peuple. Il est ferme dans les principes, mais doux, d'une sérénité incroyable, sa poésie est « une arme chargée de futur et d'espoir ».

Si je devais choisir le camarade le plus aimé dans notre Parti (le Parti Communiste d’Espagne), ça serait sans doute Marcos Ana, parce qu'il a su assumer le rôle de centaines des camarades qu'il rencontra en prison. Il est mal à l'aise quand on lui rend hommage, mais il l'accepte en tant d'ambassadeur des communistes qui sont morts dans la lutte pour la justice sociale contre le franquisme.

Il est plein de tendresse révolutionnaire, de joie de vivre, il nous parle aux jeunes dans notre langue. Ses mots sont un antidote contre l'amnésie collective.

Sur le plan politique, il est poète et militant communiste. (...) Il est émouvant et encourageant, ils nous rappelle pourquoi nous chantons : « nous chantons parce qu'il pleut et que nous sommes militants de la vie »  »

Un bel écho à ces quelques lignes qui conclut le livre de Marcos Ana : « Je n’ai pas assez de futur pour voir la victoire pleine de nos idéaux nobles et rédempteurs. Nos enfants, ou les enfants de nos enfants la verront et en jouiront. Le temps des hommes ne coïncide pas toujours avec le temps de l’histoire et il est très difficile que les processus révolutionnaires profonds soient accomplis dans l’espace d’une vie. J’ai confiance dans les nouvelles générations, c’est dans leurs sillons que nous avons semé notre histoire. Elles poursuivront la lutte pour un monde plus juste et plus humain, un monde sans famines et sans guerres, sans inégalités sociales, où le soleil se lèvera et brillera pour tous.

Je suis fier de ma vie, des camarades qui m’ont accompagné dans la lutte, des nobles idées qui ont donné un sens à mon existence, et je continue à penser que vivre pour les autres est la meilleure façon de vivre pour soi-même.

Tu dois savoir mourir pour les hommes,
Même pour des hommes dont tu n’as jamais vu le visage
Et même sans que personne ne t’y oblige
Et même en sachant que rien n’est plus beau ni plus vrai que la vie.
(Nazim Hikmet) »

Publié dans PCF

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