« Travailler moins d’heures rend plus créatif »

Publié le par Front de Gauche de Pierre Bénite

« Travailler moins d’heures rend plus créatif »

Madeleine Ellis-Petersen, 23 ans, est chercheuse au sein du centre d’études indépendant britannique New Economics Foundation. Elle est spécialiste des questions concernant la réduction du temps de travail et de celles liées à l’inégalité de genre.

Nous l’avons interviewée à ManiFiesta, où elle participait à un débat sur la semaine de 30 heures.

Après des années, le débat sur la réduction du temps de travail est à nouveau à l’agenda au Royaume-Uni. Comment cela se fait-il ?

Madeleine Ellis-Petersen. Il y a naturellement plusieurs raisons. D’abord, tout simplement, les gens travaillent vraiment beaucoup. Le nombre de personnes qui travaillent plus de 48 heures par semaine a augmenté de 15% depuis 2010. Par ailleurs, il y a également de plus en plus de gens qui ont des jobs précaires et des contrats zéro heure (un contrat de travail qui ne garantit pas de nombre minimal d’heures de travail ; le travailleur peut donc être appelé n’importe quand, NdlR). L’écart est donc énorme entre les gens qui ont trop de travail et ceux qui en ont trop peu. En outre, une meilleure répartition peut contribuer à plus d’égalité de genre et moins d’émissions de CO2, ce qui est donc aussi bénéfique à l’environnement. 

Le PTB a introduit une proposition de loi au Parlement belge pour la semaine de 30 heures. De votre côté, vous voulez changer les choses à un niveau plus expérimental ? 

Madeleine Ellis-Petersen. En fait, le changement peut être amené de différentes manières. Et dans le contexte politique actuel, il est peu probable que l’on instaure soudain une législation pour réduire la semaine de travail à 30 heures. Mais quelques projets-pilote informels peuvent aider à créer l’impulsion, comme cela s’est passé en Suède avec la maison de repos de Svartedalen et l’usine Toyota de Göteborg. Ensuite, quelques autres entreprises les ont suivis.

Quels sont les arguments des opposants à la réduction du temps de travail ? 

Madeleine Ellis-Petersen. Un des grands obstacles à l’instauration d’une semaine de travail plus courte, en tout cas au Royaume-Uni, c’est une sorte de glorification du travail. L’identité et le statut social des gens sont très fort liés à leur travail ; plus dur on travaille, plus on estime que vous avez de valeur en tant que citoyen. Il faudrait évoluer vers une prise de conscience que les gens qui travaillent moins d’heures peuvent aussi contribuer à la société autrement que dans leur cadre professionnel, et que cela a de la valeur. Par ailleurs, il faut beaucoup plus de reconnaissance pour le travail non-payé. 

Les recherches montrent que, lorsque les gens travaillent moins d’heures, ils sont plus heureux et deviennent plus productifs. Leur état de santé est meilleur et ils tombent donc moins souvent malades. Travailler moins d’heures rend aussi plus créatif. Dans les années 1970, la semaine de 3 jours a été instaurée pendant cinq mois à cause de la crise pétrolière. La productivité avait diminué de seulement 6%. C’était très étonnant de constater que la perte d’heures de travail était compensée par un bien-être accru, moins de maladies, moins d’absentéisme. 

Mais, en fait, ce n’est pas le point principal. Nous ne voulons pas avant tout affirmer que l’on peut être aussi productif ou compétitif au plan économique, mais justement que l’on peut enrichir la société par d’autres manières que par le travail professionnel. Par exemple, par les soins que l’on apporte aux personnes, ou en s’impliquant dans son quartier, ou en participant activement à la démocratie. 

En Grande-Bretagne, les syndicats soutiennent-ils l’idée de la réduction du temps de travail ? 

Madeleine Ellis-Petersen. Pour les syndicats, il n’est pas simple de prendre position, parce qu’ils ne veulent pas défendre quoi que ce soit qui puisse mener à ce que les travailleurs soient moins payés. Quand on n’a qu’un petit salaire, on ne peut pas vraiment choisir de travailler moins. Les gens ayant un bas salaire doivent souvent même prendre plusieurs jobs pour arriver à s’en sortir. C’est très inéquitable. Les gens devraient au moins être payés suffisamment pour pouvoir nouer les deux bouts avec un seul emploi. 

Si nous ne relevons pas les bas salaires, je crains que ce soit seulement la classe moyenne aisée qui puisse faire le choix de travailler moins. Dans ce cas, l’inégalité augmentera encore davantage dans la société. Une semaine de travail plus courte n’est donc pas en soi une solution pour tous les maux sociaux si elle ne va pas de pair avec d’autres points, comme l’accès universel aux crèches, une sécurité sociale meilleure et pour tous, un enseignement gratuit – y compris l’enseignement supérieur –, et agir contre les bas salaires et le coût des transports.

Certaines personnes pensent que, si nous travaillons tous moins longtemps, le travail domestique sera mieux partagé entre hommes et femmes. N’est-ce pas très naïf ?

Madeleine Ellis-Petersen. Actuellement, c’est certainement naïf, car toutes les recherches montrent que les hommes qui travaillent moins ne font pas pour autant plus dans le ménage. Il est donc important d’agir contre l’inégalité de genre de manière générale. Par exemple, comme le montre l’écart salarial, les hommes gagnent plus que les femmes, et c’est donc un choix plus logique que ce soient ceux-ci qui travaillent plus. Dès que des enfants naissent dans un ménage, l’écart salarial au Royaume-Uni est de 33%, c’est énorme ! (En Belgique, l’écart salarial est de 22%, NdlR). Nous ne pourrons jamais arriver à l’égalité de genre si on ne s’attaque pas à cela. Cela conditionne le statut du travail des femmes dans la société.

L’éducation des enfants et le travail domestique sont actuellement en très grande partie effectués par les femmes. Du travail non payé, sans statut. Il faut du changement : tant dans le statut de ce travail que dans le fait que cela repose invariablement sur les épaules des femmes. Si la semaine de 30 heures était instaurée, il faudrait aussi œuvrer à ce que les hommes prennent davantage de tâches domestiques en charge, à ce qu’il y ait davantage d’égalité dans la quantité de travail payé et non-payé que font les hommes et les femmes. 

Je pense d’ailleurs que beaucoup d’hommes voudraient pouvoir être davantage à la maison pour s’occuper des enfants, mais le dogme social autour de cette question reste énorme. Même chose pour les femmes qui préfèrent faire carrière. Les normes de genre entravent tant les hommes que les femmes, et nous devons faire en sorte de les réduire le plus possible. 

Madeleine Ellis-Petersen est chercheuse à la New Economics Foundation, un centre d’études et d’action centré principalement sur une économie équitable et durable, et sur les moyens d’arriver à un avenir plus respectueux de l’environnement et plus juste au plan économique et social.  

Article publié dans le mensuel Solidaire de novembre 2016

Publié dans Social

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