Chômage ou nouvelle rotation du salariat, comment changer ?

Publié le par Front de Gauche de Pierre Bénite

Chômage ou nouvelle rotation du salariat, comment changer ?

Si le gouvernement se félicite de voir diminuer le nombre de demandeurs d’emploi en catégorie A, les syndicats alertent sur l’explosion de la précarité et dénoncent l’échec de la politique du gouvernement.

«C’est la satisfaction du travail engagé », a lancé Hollande en réaction à la publication des chiffres du chômage du mois de novembre, l’œil rivé comme toujours sur la seule catégorie A (celle regroupant les personnes n’ayant eu aucune activité durant le mois).

Celle-ci a connu un recul pour le troisième mois d’affilée. Une information que Manuel Valls a aussitôt souligné, 20 minutes seulement après la publication des chiffres. « Depuis janvier 2016, il y a 135 000 demandeurs d’emploi en moins. Le chômage baisse durablement dans notre pays. Continuons ! »

Or, si le nombre des personnes inscrites dans cette catégorie s’est établi à 3,45 millions en novembre, en recul de 31 800 par rapport à octobre, en revanche, toutes catégories confondues, les demandeurs d’emploi ont augmenté de 23 500 (+ 0,4 %).

Sur un an, la hausse est plus nette, de 1,5 %, le nombre de chômeurs passant de 6 143 400 à 6 238 400. « Un chômage qui reste à des niveaux très élevés », souligne l’économiste du groupe de protection sociale Humanis, Stéphanie Villers.

D’autant que l’amélioration vantée par le président de la République n’est due qu’à un accroissement de la précarité.

Faire passer cette baisse en trompe-l’œil

Ainsi, les catégories B et C, qui regroupent les personnes sous contrats précaires, ont bondi de 8 %, passant de 1 878 100 à 2 028 800, relève la CGT dans son communiqué.

« Si nous conjuguons ces chiffres avec la diminution de l’indemnisation, nous ne pouvons pas voir là une embellie mais bel et bien une explosion de la précarité », a également affirmé la CGT. Un constat partagé par Force ouvrière qui de son côté voit dans ces chiffres « un enracinement de la précarisation des demandeurs d’emploi » qui « fait la démonstration, s’il le fallait, de la nécessité de la mise en place d’un système de bonus/malus sur les contrats de travail de courte durée ».

Le syndicat de Jean-Claude Mailly a également alerté sur la situation « catastrophique » des plus de 50 ans qui ne « sont pas concernés par les reprises d’emploi, même précaires ».

Mais peu importe pour le gouvernement, même si le prix à payer est d’avoir plus de travailleurs pauvres, de précaires et un accroissement des inégalités, l’essentiel étant de faire passer cette baisse en trompe-l’œil comme le fruit de sa politique.

En commençant par mettre en avant les formations dont bénéficient les demandeurs d’emploi dans le cadre du plan 500 000 formations supplémentaires. En novembre, 14 100 demandeurs d’emploi supplémentaires ont ainsi basculé en catégorie D (+ 4,3 % en un mois, mais aussi + 4 % sur les trois derniers et, surtout, + 21,9 % sur un an).

Une bonne chose, estime Stéphanie Villers, « car on sait que ceux qui subissent le plus le chômage sont les jeunes sans formation », mais encore « faut-il que ces formations soient en phase avec le besoin des entreprises », ajoute-t-elle. Qui, selon de nombreux analystes, sont plutôt utiles pour « maquiller les chiffres »!

Une nouvelle rotation contrainte du salariat

Au fond, en examinant les dispositifs gouvernementaux et les chiffres en découlant sur une période longue, l'on voit se mettre en place une nouvelle rotation du salariat.

L'ancienne rotation de gestion de crise : CDI ou emploi précaire vers chômage et retour à emploi durable en CDI ou précaire (facilitée par les licenciements économiques et la précarité avec les CDD et l'intérim à outrance) est peu à peu substituée par une nouvelle rotation du salariat : emploi précaire vers formation précaire vers chômage et retour vers emploi précaire ou formation précaire et ainsi de suite.

On voit donc disparaitre peu à peu l'emploi durable, remplacé par des emplois précaires de masse ou des formations précaires de masse. Le chômage catégorie A est réservé qu'au chômage de longue durée et sert à capter l'ensemble des licenciements qui ont tendance à diminuer du fait de la facilité scandaleuse qu'ont les patrons à faire du salarié précaire, flexible et mobile sans contrôle et sans contrainte juridique particulière.

Quand les "tâches professionnelles assignées" sont terminées, le salarié est en fin de CDD ou d'intérim ou alors part en stage de formation afin que les employeurs aient toujours un vivier important et qualifié de salariés disponibles à utiliser comme bon leur semble mais toujours avec une précarité renforcée.

Cette nouvelle rotation contrainte du salariat conduit donc à voir les catégories B C et D à augmenter considérablement et à voir la catégorie A diminuer légèrement. Le seuil gérable fixé par les libéraux et le patronat, est le fameux "Plein Emploi" où subsistent 1.5 à 2 millions de chômeurs officiels à côté de 6 à 8 millions de précaires comptabilisés dans les autres catégories!

Les diverses lois Rabsanem, Macron et El Khomri ont pour objectif central d'amplifier cette situation en cherchant à la généraliser à l'ensemble du salariat quelle que soient les qualifications.

La bataille idéologique fait donc rage autour de ces concepts libéraux.

Il y a d'abord l'affirmation mensongère qu'avec leur fameux "Plein Emploi" le chômage aurait été vaincu, il y a ensuite la culpabilisation du salariat qui se plaint à juste titre de la précarité mais auquel on rétorque avec cynisme : "arrête de te plaindre car toi au moins tu as du boulot, il y en a des milliers qui n'ont rien du tout !" et il y a enfin ceux qui applaudissent en ayant le culot d'affirmer que cette rotation contrainte serait la rançon de la liberté de choix du salarié qui peut ainsi gérer individuellement et librement sa mobilité géographique ou professionnelle en passant d'un emploi précaire à un autre ou à une formation dès qu'ils trouvent un emploi moins pénible ou tout juste mieux payé que ce qu'ils ont présentement.

Pour terminer il y a les semeurs de rêves empoisonnés qui font miroiter que le choix d'être auto-entrepreneur serait le nouvel eldorado qui se substituerait au salariat classique. Chacune et chacun choisissant de faire ce qu'il veut à la seule condition d'assurer par soi-même le financement de tout ce qui accompagne le salariat sans passer par les acquis classiques (Salaire-Sécu-Retraite-Assurance chômage-Mutuelle etc. etc.) mais par le système assuranciel privé!

Quand Valls se félicite du résultat en trompe l'oeil du chômage, c'est du résultat caché qu'il se félicite, car cette nouvelle rotation contrainte avec une précarité de masse est l'objectif central de sa politique comme celle du Medef. L'on comprend mieux alors son "Continuons"

C'est donc bien une société précarisée faite de millions et de millions de salariés pauvres et insécurisés devant un patronat tout puissant qu'ils sont en train de construire!

Rompre avec cette précarisation de masse suppose de faire le choix incontournable d'une sécurité d'emploi et de formation tout au long de la vie

Comme nous venons de le voir, il n'y a aucune fatalité à la situation actuelle. Elle découle de choix délibérés du patronat et de tous les libéraux à l'échelle nationale, européenne et mondiale. C'est la condition pour maintenir les profits à un niveau important exigé par les actionnaires des grandes firmes.

Pour en sortir il est incontournable de faire le choix d'une nouvelle rotation choisie par les salariés. Une rotation qui va de l'emploi durable en CDI à la formation choisie avec un revenu de formation tout le temps de celle-ci pour aboutir à un retour à l'emploi d'origine avec la reconnaissance de la qualification acquise ou à un nouvel emploi choisi par le salariés qu'il peut faire au moment du choix de sa formation.

Cela suppose de sécuriser l'emploi en renforçant pour le patronat, les contraintes en cas de licenciement, de renforcer les contraintes à l'emploi précaire en fixant un taux maximum admissible (5%) et à l'utilisation abusive de l'intérim et de construire des offres de formation attractives pour les salariés et pouvant répondre aux besoins des entreprises ce qui suppose le retour au plan de formation annuel ou pluriannuel négocié et géré par les salariés avec des droits nouveaux dans l'entreprise pour faire émerger les besoins, suivre et contrôler.

Le volume de salariés partant en formation serait obligatoirement remplacé par des embauches équivalentes en CDI. C'est là où se construit un nouvel turn-over choisi entre emploi durable et formation.

Le financement  du revenu de formation serait assuré par le recyclage des allègements de cotisations sociales, les différents budgets formation nationaux et dans les régions, et par un nouveau crédit découlant de la constitution d'un Pôle public financier national qui attribuerait des prêts sous conditions d'un plan d'embauches ou de mises en formation des salariés.

Il s'agit à l'énoncé résumé de cette proposition communiste d'une transformation radicale des politiques de l'emploi et des formations qui ouvrent à une civilisation nouvelle ou l'être humain, sa réussite, sa sécurité et son émancipation sont les moteurs du développement de la société, du social et de l'économie.

Une tendance qui pourrait bien s’inverser

Idem pour le crédit d’impôt compétitivité emploi (Cice), les 40 milliards d’euros par an octroyés aux entreprises sans condition. Soit l’équivalent de 300 000 euros par emploi créé en 2016…

« C’est quelque chose de considérable et qui, à ce stade, est arrivé à un maximum qui n’a pas de raison d’être poursuivi (à cette) ampleur importante », a affirmé la socialiste Karine Berger, soutien du candidat à la primaire socialiste Vincent Peillon. D’autant que la tendance pourrait bien s’inverser, comme l’a d’ailleurs reconnu le président de la République : « Il faut faire attention parce que, le mois prochain, il y aura peut-être une augmentation. (…) Rien n’est joué. »

Jusqu’ici François Hollande a bénéficié d’une croissance plus forte en emplois. Puisque, « avec 1,2 % de croissance ; on crée 1 % d’emplois en plus, expliquait, lors du dernier point de conjoncture, le chef de la division synthèse conjoncturelle de l’Insee, Dorian Roucher.

Dans les années 2000, il fallait 3 % de croissance pour augmenter l’emploi de 1,5 % », avait-il ajouté. Or, les prévisions de croissance ne cessent d’être révisées à la baisse.

L'augmentation des taux d'intérêt de la FED américaine et la hausse des cours du pétrole durablement vont venir bousculer les économies fragilisées par l'austérité et notamment dans les pays européens dont la France.

En attendant, le taux de chômage devrait se stabiliser voire repartir à la hausse, les créations ne seront pas suffisantes pour absorber l’accroissement de la population active, et passer sous la barre des 10 %. Sans avoir la chance de retrouver, d’ici à la fin du quinquennat de François Hollande, son niveau du début de mandat.

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