Turquie, Proche-Orient : des pistes pour en sortir

Publié le par Front de Gauche de Pierre Bénite

Turquie, Proche-Orient : des pistes pour en sortir

Placée sous le patronage de deux prix Nobel de la Paix - Shirin Ebadi et Desmond Tutu - d’un Prix Sakharov - Leyla Zana – et de Noam Chomsky, la Conférence internationale sur « L’Union européenne,  la Turquie,  Le Moyen Orient et les Kurdes » qui vient de se tenir à Bruxelles, propose des pistes pour sortir de la guerre et instaurer la coexistence entre les peuples de la région, dans un contexte démocratique.

La 13ème édition de cette Conférence revêtait une importance  particulière pour deux raisons, liées à la situation sur place au cours des derniers mois: l’intensification des combats contre l’Etat islamique et les groupes « rebelles » en Syrie - des combats où interviennent directement ou indirectement, tous les pays de la région, et pratiquement toutes les grandes puissances. Et le déclenchement par le gouvernement d’Erdogan en Turquie d’une répression farouche contre les Kurdes et les forces démocratiques.
 
Cette partie du monde est engagée dans une situation extrêmement grave qui ne peut être comparée qu’à celle qu’elle a connue il y a un siècle, avec, déjà, son terrible cortège de massacres et de malheurs. Chaque puissance, grande ou régionale, essaie aujourd’hui, comme à l’époque, d’avancer ses pions en pensant au coup d’après, et les populations civiles sont à nouveau plongées dans une situation tragique. L’Union européenne, qui avait été crée après la fin de la seconde Guerre mondiale, pour mettre fin au cycle infernal des guerres sur son territoire et sur ses pourtours, est aux abonnés absents, quand elle ne se fourvoie pas elle-même dans des compromis ( l’accord avec la Turquie par exemple ) qui prouvent à quel point sa politique et ses beaux principes sont à la dérive.
 
Pour preuve ce vendredi encore, la déclaration du Conseil de l’Europe qui affirme solennellement que « la Turquie avait de bonnes raisons de proclamer l’état d’urgence mais que les mesures prises dans ce cadre sont allés trop loin. » De quoi, à coup sûr, impressionner Recep Tayyip Erdogan.
 
Qu’une commission d’experts de haut niveau ( la « Commission de Venise » ) porte un jugement aussi insignifiant alors qu’en Turquie des milliers d’opposants sont emprisonnés - fonctionnaires, députés, maires, journalistes, magistrats - et que tous les médias indépendants sont bâillonnés, prouve à quel point l’Europe a perdu toute capacité à réagir dans une situation de crise. Au cours de la Conférence de Bruxelles, c’est pourtant plus que jamais la recherche d’une paix urgente et durable pour la région, qui a été au coeur des débats.

Quelle paix pour le Moyen-Orient ?

C’est Metin Rhawi, le représentant de la communauté syriaque en Europe, qui raconte l’anecdote. A Mossoul, il demande à un général kurde pourquoi les peshmergas et les forces irakiennes mettent tant de temps à libérer la ville. Rire du général qui lui répond qu’avant, il faut trouver un accord politique entre toutes les parties pour décider de la façon dont on vivra ensemble après la guerre. « Une fois qu’un accord sera trouvé », ajoute-t-il, « on trouvera la solution militaire pour libérer rapidement Mossoul. »
 
Pour la majorité des intervenants, cette solution ne peut pas passer uniquement par un nouvel accord entre grandes puissances mondiales qui se livreraient au nième découpage de la région en fonction de leurs intérêts propres. Tout le monde a en tête les fameux accords Sykes-Picot de sinistre mémoire – ces accords négociés en secret par les Français et les Britanniques alors que les combats de la Première guerre mondiale faisaient rage ( 1916 ), et qui aboutiront au dépeçage de l’empire ottoman et au partage de tout le Moyen-Orient en zones d’influence au bénéfice des puissances occidentales, une fois la guerre terminée. 
 
Pour Salih Muslim, le co-président du Parti de l’Union démocratique ( PYD ) du Rojava , il faut sortir de la logique de l’état nation réservé à un seul type de population. C’est l’actuelle conception de Erdogan qui nie la composante kurde de la Turquie et celle d’autres communautés. Il prend comme modèle ce qui se passe aujourd’hui au Kurdistan syrien qui « n’est pas réservé aux seules populations kurdes, bien au contraire. » Les populations yézidis, arméniennes, turkmènes ou syriaques, y vivent en effet en bonne entente, en plein centre d’une zone de conflit majeur où toutes les minorités vivent sous menace permanente.

Le Rojava, un exemple à suivre

On entend peu parler de cette région située en plein cœur du chaudron moyen-oriental et qui vient de déclarer son autonomie alors qu’elle est encerclée de toutes parts par des forces hostiles. Et pourtant, de l’avis de tous les observateurs et acteurs politiques participant à la Conférence internationale, son administration et son fonctionnement pourraient servir de modèle à une nouvelle organisation des territoires dans toute la région.
 
Rappelons que le Rojava est une région du nord et du nord-est de la Syrie peuplée en majorité de Kurdes. Frontalière avec la Turquie, elle s’est déclarée autonome en mars dernier à l’initiative du Parti de l’Union démocratique kurde ( PYD ), en accord avec d’autres partis kurdes, arabes et assyriens.
 
De fait, depuis 2012, peu après le déclenchement de la guerre civile en Syrie, des milices kurdes avaient pris le contrôle du Kurdistan syrien. Kobané est devenue la ville symbole de la résistance kurde dans cette région. Occupée par l’Etat islamique depuis juillet 2014, Kobané a été libérée en janvier 2015 par les YPG - la branche armée du Parti démocratique kurde - à la suite de combats acharnés qui ont fait plusieurs milliers de morts et des centaines de milliers de réfugiés, abandonnant une ville détruite à plus de 75%.
 
«Au Rojava, on a essayé de changer de mentalité », explique Salih Muslin, « il faut faire autre chose que des émirats, des califats ou des empires. Notre projet, c’est le fédéralisme démocratique, décentralisé et laïc pour tout le monde.» Ce qui n’empêche pas selon lui le Rojava de faire partie intégrante de la Syrie, bien au contraire. «La solution, c’est le fédéralisme », pense Salih Muslin, sinon, dit-il, « la Syrie sera divisée.»
 
C’est aussi l’avis de Metin Rhawi, le représentant de l’Union des Syriaques d’Europe (ESU) Membre de la minorité des Araméens chrétiens présents dans tout le Proche-Orient, et originaire lui aussi de cette partie nord de la Syrie, il pense que ce qui se développe actuellement dans le Rojava est un modèle à suivre, pas seulement pour la Syrie. « Les forces sombres se répandent au Moyen Orient, faisant des milliers de morts et des millions de réfugiés, » explique-t-il. Il faut que toutes les minorités puissent travailler ensemble. A l’heure actuelle elles sont massacrées par Daesh, mais les dirigeants politiques de la région en ont aussi profité pour renforcer leurs pouvoirs. Moi, je suis Assyrien, Chaldéen, Syriaque, j’ai du mal à me retrouver avec la Turquie ou avec les pays arabes. Il faut trouver une forme de gouvernement qui permet à toutes les communautés, à toutes les religions, à toutes les langues, de coexister dans un système fédéral. » Il ajoute : «Il ne suffit pas de rejeter un régime, il faut demander aux populations de dire comment elles veulent vivre ensemble. Et trouver tous ensemble une solution pour nous sortir de la guerre. »
 
Johannes De Jong ( Mouvement politique chrétien européen ) défend le même point de vue. «  Le Rojava m’a ouvert les yeux », dit-il, « ce que j’y ai vu est extraordinaire. » Selon lui, les différents ingrédients de cette « culture de la liberté », c’est à la fois la liberté pour les femmes et l’égalité avec les hommes, la liberté de religion, et les libertés démocratiques, avec, entre autres, un parlement élu où toutes les communautés sont représentées. Il insiste particulièrement sur l’égalité entre hommes et femmes. « La libération des femmes peut mettre fin à la culture de la domination et de l’oppression », explique-t-il, « car la libération des femmes et des minorités va dans le même sens, celui de la liberté pour tous. »
 
Le scientifique américain Michael Rubin ( American Enterprise Institute ) retient lui, parmi « les choses remarquables qu’on peut admirer au Rojava », la liberté religieuse.
 
Il semble donc que cette première expérience concrète de « confédéralisme démocratique », préconisée par le leader du PKK Abdullah Ocalan, est en train, aux yeux d’un certain nombre d’observateurs internationaux, de marquer des points sur le terrain.

Libérer Ocalan

La libération d’Abdullah Ocalan, outre son aspect humanitaire,  apparaît à tous les intervenants, comme la condition non seulement d’un retour de la Turquie dans une voie plus démocratique, mais aussi du règlement politique de la question kurde.
 
« Abdullah Ocalan est reconnu par des millions de Kurdes comme son représentant », rappelle Simon Dubbins, le directeur international du Syndicat des travailleurs du secteur de l’édition au Royaume-Uni (Unite), ajoutant qu’il ne fallait pas oublier que « des pourparlers sur le processus de paix étaient en cours, sous la houlette de la Norvège, quand le gouvernement turc a décidé de les interrompre », avant d’arrêter Abdullah Ocalan et de le jeter en prison, où il se trouve depuis maintenant 18 ans.
 
«Comment négocier aujourd’hui une solution globale quand le négociateur principal est en prison et qu’il n’a même plus accès à ses avocats. C’est en donnant à Ocalan de l’espace qu’on peut amorcer une désescalade, » ajoute-t-il. « Voilà des années qu’Ocalan cherche une solution pacifique », rappelle Zubeyr Aydar, membre du Congrès national du Kurdistan ( KNK,) qui appelle par ailleurs à être particulièrement vigilant sur le sort du dirigeant du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), dans le contexte de violence qui caractérise l’actuel gouvernement d’Erdogan.
 
Des syndicats britanniques ont ainsi lancé une campagne pour la libération d’Abdullah Ocalan. Pour Paul Kenny, le président de cette campagne, Ocalan est en effet « la clé d’une solution pacifique en Turquie (…) il a le respect et l’influence pour unir le peuple kurde autour de ces revendications démocratiques pour la paix. »
 
L’autre condition, au niveau international, c’est de sortir le PKK de la liste des groupes terroristes dans laquelle elle a été classée par la Turquie, l’Union européenne et les Etats-Unis, entre autres. Car comme l’ont souligné de nombreux intervenants, ce qui s’est passé, de 1984 à 1998 entre la Turquie et le PKK, c’est une guerre, pas du terrorisme. Or, pour Michael Rubin, « après des années d’incompréhension, les planètes commencent à s’aligner. »
 
Pour le scientifiques, ce sont aujourd’hui aux Kurdes de convaincre l’Europe et les Etats-Unis d’avancer sur la question kurde. « Convaincre non seulement la gauche, mais aussi la droite politique, » ajoute-t-il
 
Jean-Jacques REGIBIER
Article paru dans l'Humanité du 10 décembre

Publié dans Moyen Orient

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