Les territoires perdus de la démocratie

Publié le par Front de Gauche de Pierre Bénite

Les territoires perdus de la démocratie

Les banlieues populaires affichent un taux d’abstention élevé à toutes les consultations électorales, et pourtant elles restent dans l’angle mort des politiques.

 

L’abstention, qui peut monter jusqu’à 70% des inscrits, constitue une forme insidieuse de déni de démocratie. En général on ne parle des banlieues que lors des émeutes ou des violences policières, et elles sont souvent liées. Mais ça n’a pas toujours été le cas même s’il faut remonter loin dans le temps pour retrouver la trace d’une préoccupation documentée du problème par nos dirigeants, ce qui indique la force de l’inertie politique dans ce domaine.

Dans l’hebdomadaire Le un, consacré à la question, Sebastian Roché évoque le rapport Peyrefitte en 1977, déjà focalisé sur le problème de la police. « C’est la seule fois en France où l’on a essayé de faire le point sur le rôle de la police, le sentiment d’insécurité dans l’opinion », estime le spécialiste des questions de sécurité et de délinquance. « Toute une partie du rapport est consacrée aux relations entre les forces de l’ordre et la ville. Et déjà on constate que la police est à l’écart des populations de la banlieue, qu’elle les connaît mal. » À partir de cette époque, c’est le déni et la surdité qui s’organisent au niveau gouvernemental.

On n’a jamais voulu connaître l’étendue des tensions sociales en banlieues, tout comme les raisons des incendies de voitures du 14 Juillet et de la Saint-Sylvestre. « La publication des statistiques dans les années 1990 est devenue un événement médiatique. Strasbourg passe alors pour être l’épicentre français de ce phénomène. » Mais très vite le ministère de l’Intérieur va décider de « débrancher ses outils statistiques » et de renoncer à son rôle de pilotage de l’action policière dans ces quartiers.

L’enseignant à l’université de Grenoble et à l’École nationale supérieure de la police a conduit une étude sur les contrôles d’identité en France. « Les résultats montrent que ces opérations n’ont pas de finalité pratique. Près des zones de ville, ce sont pour une bonne part des contrôles au faciès, liés à l’apparence physique des personnes, à leur couleur de peau » et très peu à la lutte contre le trafic de drogue.

D’ailleurs, « la police ne possède aucune étude qui montrerait les bénéfices tirés de ces contrôles ».

Dans les mêmes pages de l’hebdomadaire Le un, le politologue Mathieu Zagrodzki compare les doctrines française et britannique de l’intervention des forces de l’ordre

Les Britanniques privilégient la sécurité quotidienne et la satisfaction des citoyens en ayant posé depuis longtemps « les principes de la police par consentement, selon lesquels la prévention, la persuasion, la confiance et la coopération du public sont les piliers du travail policier ». Alors que « la France a, elle, tendance à délaisser la recherche d’une meilleure relation avec la population au profit de méthodes de travail dites « offensives », dont les maîtres mots sont intervention et interpellation ». Ce qui se traduit dans la formation des gardiens de la paix par les GTPI (gestes techniques et professionnels d’intervention) pour lesquels la France a été épinglée la Cour européenne des droits de l’homme ou le comité des Nations unies contre la torture, notamment les méthodes d’immobilisation, comme le pliage ou le plaquage ventral, susceptibles de tuer par asphyxie.

Dans un livre qui paraît aujourd’hui chez Desclée de Brouwer, Frédéric Worms diagnostique « Les maladies chroniques de la démocratie », et la moindre d’entre elles n’est pas le racisme

Qui n’est pas seulement, selon lui, une maladie de la représentation politique, mais « d’abord une maladie de la représentation de soi-même ». Ou encore « le déni profond de l’ambivalence intérieure de tous les êtres, y compris de soi-même ».

Et ce n’est qu’en admettant ses faiblesses que la démocratie retrouvera sa force. Le philosophe publie une tribune dans les pages Débats et controverses de L’Humanité où il revient sur la notion de peuple.

Les identitaires font comme s’il n’était qu’un bloc, en oubliant « cette petite chose irritante qui certes les gêne, qui peut être fatigante mais qui est essentielle, et qui fait la France depuis les zincs des café jusqu’au velours du Parlement : la politique ». C’est ce qui fait du peuple « une construction commune et non une réalité supposée essentielle », une entité qui pose la division et la discussion argumentée comme principe de la République.

« À la démagogie, il faut donc répondre par la démocratie » affirme-t-il. Et l’idée de justice qui fait signe vers la République sociale, laquelle « relie les différents sens de la notion de peuple, sans avoir besoin d’unité identitaire, et d’ennemi extérieur, de fantasme de guerre, car il y a des conflits à résoudre, vitaux, moraux, sociaux, écologiques, économiques, internes à tout pays et à l’humanité. Pas besoin de boucs émissaires pour se disputer, se parler et s’unir.

C’est la grandeur de la démocratie, contre des maux qui ne cessent de revenir et qui la menacent ».

Par Jacques Munier

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