Le populisme de gauche vise à effacer les enjeux de classe et le clivage gauche-droite, pour faire place au néolibéralisme...

Publié le par Front de Gauche de Pierre Bénite

Des politologues et essayistes écrivent sur les essais d'Ernesto Laclau et Chantal Mouffe visant à élaborer ce qu'ils appellent "un populisme de gauche" qui inspire depuis deux ans la stratégie politique de Mélenchon et de sa garde rapprochée issue du PG et que le candidat de France Insoumise a mis en oeuvre concrètement pendant la campagne de la présidentielle et celle des législatives.

Dans un court essai, "Populisme : le grand ressentiment", le sociologue Éric Fassin prend à contre-pied ce projet politique. Il met en garde sur la manière dont le populisme tend à effacer les vrais enjeux de lutte de classes et empêche de penser un nouveau projet de gauche.

Éric Fassin est professeur de sciences politiques à l'université Paris VIII. Ce texte est une tentative de penser à contre-courant de ce que Chantal Mouffe et Ernesto Laclau appellent « le moment populiste ». Dans l'entretien ci-dessous, il répond à Chantal Mouffe : « Avant de prétendre construire un peuple, je crois qu’il faut construire une gauche. »

Entretien.

Mediapart : Comment définir ce « moment populiste », qui est devenu ces dernières années le carrefour des luttes politiques et qui inspire des mouvements de droite comme de gauche contre le néolibéralisme ? Et peut-on parler aussi d’un populisme néolibéral ?

Éric Fassin. Éric Fassin.
 
Éric Fassin : Les spécialistes du populisme s’accordent sur un point : on ne saurait le définir. Bien sûr, il y a des populismes, et depuis longtemps : c’est le cas chez les intellectuels russes au milieu du XIXe siècle ou dans le monde rural aux États-Unis, quelques décennies plus tard ; ou encore, plus près de nous, en Amérique latine, en particulier avec Juan Perón et les péronistes dans l’Argentine d’Ernesto Laclau. Faut-il chercher un dénominateur commun à tous ces populismes, y compris ceux qui nous sont les plus familiers ? Je ne crois pas. Je pense plutôt qu’ils ont juste un air de famille : tel trait en commun avec tel populisme, tel autre avec tel autre, et ainsi de suite.

Cela n’empêche pas, bien sûr, d’utiliser le mot. Son caractère indéfini invite à profiter du flou de ce « signifiant vide ». C’est pourquoi l’analyse de la « raison populiste » par Ernesto Laclau en 2005 débouche aujourd’hui sur celle de sa veuve, Chantal Mouffe, centrée sur le « moment populiste ».

On comprend bien sûr l’écho de cette formule après le référendum sur le Brexit et l’élection de Donald Trump. On veut y voir la révolte du peuple contre les élites. Mais quelles élites ? En tout cas, il me paraît difficile de lire ces deux votes comme des victoires contre le néolibéralisme. Le parti conservateur reste au pouvoir avec Theresa May. Et, aux États-Unis, c’est plus que jamais Wall Street qui dirige le pays. Bref, il ne suffit pas de déplaire aux élites médiatico-politiques pour être un adversaire du néolibéralisme !

Pour comprendre ce malentendu, il faut revenir au point de départ de Chantal Mouffe. C’est plutôt ce qu’on pourrait appeler le « moment néolibéral », c’est-à-dire le ralliement des travaillistes britanniques au social-libéralisme, avec Tony Blair (la leçon vaut aussi pour Bill Clinton et le parti démocrate, et d’autres sociaux-démocrates comme en Espagne ou en France). À juste titre, la philosophe belge dénonce « l’illusion du consensus », soit une vision gestionnaire de la politique. Elle revendique de faire place à la politique, et donc à l’antagonisme ou à l’agonisme. Reste à savoir à quoi on s’oppose (quelle vision du monde), et pas seulement à qui (les élites).

Le problème est que cette histoire revient à mettre entre parenthèses ce qui a précédé le blairisme, à savoir le thatchérisme.

Je rappelle les analyses de Stuart Hall : pour cette grande figure des cultural studies, Margaret Thatcher impose sa révolution néolibérale grâce à un populisme autoritaire. N’a-t-elle pas réussi à opposer « le peuple » à « l’État », défendu par les travaillistes ? Autrement dit, le néolibéralisme lui-même peut passer par le populisme.

Ce qui est vrai aujourd’hui de Donald Trump l’était déjà de Ronald Reagan. Bref, le populisme n’est nullement un gage de résistance au néolibéralisme. Il suffit de regarder autour de nous, de la Hongrie de Viktor Orbán à la Turquie d’Erdogan : le populisme autoritaire est mis au service de politiques néolibérales.

Au cœur de votre livre, surgit la figure du « Dépeupleur » de Beckett. C’est, selon vous, le Dépeupleur néolibéral qui, en dépit de ses discours universalistes, dresse une population contre une autre et inspire le « moment populiste » que nous traversons. Comment déjouer les stratégies du Dépeupleur néolibéral ?

Mon livre s’adresse à la gauche et, cette fois, à la gauche de gauche. Cette réflexion s’inscrit dans le prolongement de mon essai de 2014,  Gauche : l’avenir d’une désillusion. Je dénonçais alors la droitisation sans fin du Parti socialiste, qui me paraissait la cause première d’une extrême droitisation du paysage politique en France. La suite des événements, de l’état d’urgence à la loi travail, ne m’a certainement pas amené à réviser mes conclusions…

Mais cette analyse politique était inséparable d’une analyse du régime économique : je me suis nourri des analyses du philosophe Michel Feher sur la condition néolibérale et la financiarisation de nos sociétés.

Aujourd’hui, je continue l’analyse grâce à Undoing the Demos, de Wendy Brown (publié dans la collection sur le néolibéralisme qu’il dirige avec elle) [chez Zone Books, maison d'édition non lucrative fondée en 1985 – ndlr].

Selon cet ouvrage majeur [lire ici], le capitalisme néolibéral défait le demos, pourrait-on dire, par tous les bouts : on peut parler de « dé-démocratisation ». Je lis cette politiste en parallèle des analyses récentes d’Achille Mbembe, pour qui la race est la face sombre du capitalisme néolibéral. C’est ce que, pour ma part, j’avais essayé de montrer dans notre livre à quatre voix : Roms & riverains. Une politique municipale de la race [coécrit avec Carine Fouteau, Aurélie Windels et Serge Guichard,

La Fabrique éditions. Lire ici compte-rendu et extraits – ndlr]. Enfin, j’emprunte aux études de Jean-François Bayart sur le « national-libéralisme » pour l’analyse du caractère autoritaire des régimes néolibéraux.

Mille manières de défaire la démocratie

Je ne parle pas seulement des dérives ouvertement anti-démocratiques (comme en Turquie ou en Hongrie), mais aussi de ce que j’appelle des « coups d’État démocratiques ». Je pense par exemple à ce qui est arrivé en Grèce, où le coup de force (#ThisIsACoup) venait « des banques, et non des tanks », selon la formule chère à Yanis Varoufakis. Au Brésil, on pourrait dire que le Parti des travailleurs a été renversé, en même temps que la présidente Dilma Rousseff, par des votes parlementaires et non des bottes militaires. Quant à la France, c’est dans les formes démocratiques du 49.3 que la loi travail a pu être adoptée, sans jamais être votée par le Parlement…

Bref, il y a mille manières de défaire la démocratie dont s’accommode fort bien un capitalisme néolibéral. On avait pu oublier, après la chute du Mur de Berlin et ses espoirs démocratiques, que le Chili de Pinochet en avait été le laboratoire dès 1973.

Comment déjouer les pièges du grand Dépeupleur néolibéral ? Je dirais qu’il faut commencer par résister à ce que j’appelle « la dépression militante ». Il n’est pas facile d’être de gauche aujourd’hui ; et moins facile encore de militer, tant on peut avoir le sentiment d’aller de défaite en défaite. Le « C’est la lutte finale » sonnerait presque comme un champ funèbre… C’est au fond le triomphe ultime de TINA. La formule vient de Margaret Thatcher : « There is no alternative. » Les sociaux-démocrates s’y sont ralliés : pour eux non plus, il n’y a pas d’alternative.

Reste la gauche de gauche. Mais à force d’échecs, ne finissons-nous pas nous-mêmes par nous laisser gagner par la crainte qu’il n’y ait pas de victoire possible ? Pour éviter le désespoir, et donc le découragement qui démobilise, il faut commencer par imaginer à nouveau des options alternatives – et d’abord la possibilité même de faire de la politique. C’est pourquoi les mouvements sociaux, de Nuit Debout aux mobilisations des coiffeuses du boulevard de Strasbourg, en passant par les nouveaux antiracismes politiques, me paraissent encourageants pour qui veut échapper à la dépression politique. Au moins, quelque chose bouge encore… Bref, il nous faut chercher les moyens d’échapper à ce que la philosophe catalane Marina Garcés appelle « les prisons du possible ».

Donald Trump lors de la convention républicaine de Cleveland, en juillet 2016 © Reuters
Donald Trump lors de la convention républicaine de Cleveland, en juillet 2016 © Reuters

La victoire de Trump aux États-Unis a été analysée comme une gifle au goût non pas du public, comme disaient les futuristes russes, mais une gifle au goût des élites, une sorte d’insurrection citoyenne contre le néolibéralisme. Or, pour vous, la victoire de Trump n’est pas une victoire du peuple contre les élites mais une victoire de l’abstention. Trump a su mobiliser les « passions tristes » du nationalisme, du racisme et de la xénophobie, et soulever « un peuple », non pas contre les « élites » mais contre un autre peuple démobilisé, abandonné par la gauche et qui s’est réfugié dans l’abstention. 

Ce qui m’a frappé, c’est qu’aussitôt s’est imposée une lecture faussée de la sociologie électorale. À en croire nombre de commentateurs, ce sont les ouvriers blancs qui auraient donné leurs voix à Trump pour assurer sa victoire – à la manière des Reagan Democrats de la classe ouvrière en 1980. En réalité, les choses sont plus compliquées, comme le montre l’analyse des sondages de sortie des urnes (qui, à la différence des autres, sont fiables). D’abord, il faut rappeler que les électeurs les moins riches (revenus inférieurs à 30 000 dollars par an) ont davantage voté pour Hillary Clinton (12 points de plus). Même si l’on ne considère que les Blancs, il n’y a pas de corrélation entre le revenu et le vote Trump ; autrement dit, même parmi les Blancs, les pauvres n’ont pas plus voté pour lui que les classes moyennes ou les riches.

Comment se fait-il qu’on continue de répéter le contraire ? C’est qu’on constate la désaffection des classes populaires pour les démocrates – comme en France pour le Parti socialiste (effectivement, ces électeurs ont beaucoup moins voté pour Hillary Clinton que pour les candidats démocrates qui l’ont précédée). Pour autant, les déçus de la social-démocratie ne se jettent pas forcément dans les bras des populistes de droite : le dégoût de la politique les pousse bien davantage vers l’abstention.

C’est vrai aussi en France. L’hypothèse du « gaucho-lepénisme », selon laquelle les électeurs de gauche (en particulier communistes) se convertiraient en masse au Front national, est démentie par les enquêtes de Nonna Mayer et Florent Gougou. On ne bascule pas de la gauche à l’extrême droite, mais plutôt de la droite à l’extrême droite. En revanche, les électeurs de gauche, en particulier dans les classes populaires, peuvent se tourner vers l’abstention. Ce n’est pas un hasard si, aux États-Unis comme en France, les classes populaires sont surreprésentées parmi les abstentionnistes, comme l’ont bien montré Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen dans leur ouvrage classique sur La démocratie de l’abstention [éditions Gallimard, collection Folio Actuel – ndlr]. Ces classes se sentent trahies par les politiques, et donc ne se veulent plus concernées par la politique.

C’est aux dégoûtés de la politique qu’il faut s’adresser en priorité, et non à ceux qui succombent aux sirènes du fascisme. Je suis convaincu qu’on ne parviendra pas à convertir le ressentiment (de droite) en indignation (de gauche). Car si je suis d’accord avec Laclau et Mouffe pour faire place aux émotions en politique, et pas seulement à la raison, je crois qu’il faut distinguer entre des affects différents : il ne faut pas confondre la rancœur et la colère… Comment comprendre sinon que le « lepéno-gauchisme », c’est-à-dire le basculement d’électeurs du FN vers la gauche, n’ait aucune réalité dans la sociologie électorale ?

sources Médiapart

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