Penser un monde nouveau. Se libérer du capital, par Frédéric Boccara

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Penser un monde nouveau. Se libérer du capital, par Frédéric Boccara

L’Humanité, avec sa plateforme numérique l’Humanite.fr, prend l’initiative d’ouvrir ses colonnes pour repenser le monde, avec l’ambition d’être utile à chacune et chacun d’entre nous. Cette initiative aura des prolongements avec la publication d’un hors-série à la fin de l’été et l’organisation de grands débats publics permettant de poursuivre ces écrits. Aujourd’hui : « Se libérer du capital », par Frédéric Boccara, économiste, PCF, membre du Conseil économique, social et environnemental (Cese).

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"Notre société est durablement prise en étau entre risque sanitaire et crise économique dont la violence va se décupler si rien n’est fait pour changer la logique dominante au service du capital. L’enjeu n’est pas plus ou moins d’État mais quelle intervention publique. Il ne faudrait pas plus d’État… au service du capital, des profits et de la répression, mais une tout autre intervention publique et sociale !

« Il faut aller vers un système de “sécurité d’emploi, de formation et de revenu”, grâce auquel chacun.e pourrait alterner entre travail et non-travail, dans une sécurité de revenu, tout en participant au progrès de la production sociale. »

Il faut imposer une nouvelle cohérence entre objectifs, moyens financiers et pouvoirs démocratiques, avec une haute ambition pour les objectifs de société, indissociablement sociaux et écologiques. C’est sur l’absence de cette cohérence que se sont fracassées les tentatives de changement politique.

Il faut commencer immédiatement à aller vers un système de « sécurité d’emploi, de formation et de revenu », grâce auquel chacun.e pourrait alterner entre travail et non-travail, dans une sécurité de revenu, tout en participant au progrès de la production sociale. Il permettrait d’organiser les rotations entre travail et autre activité, avec une sorte de « relais » entre travailleurs, limitant la pandémie sans la pression du manque de revenu. Il permettrait d’organiser aussi, par la formation, la recherche et un nouveau type d’investissement, le progrès d’une efficacité nouvelle et la réorientation écologique des productions si urgente.

« Souplesse, sécurité d’emploi, efficacité et progrès social nécessitent la maîtrise de la création monétaire des banques et de la BCE pour des avances massives. »

Cela demande une bataille contre les restructurations engagées par Renault, General Electric, Air France et les autres, et une bataille pour donner une tout autre perspective aux dispositifs de chômage partiel, à l’assurance-chômage ou à l’exigence de dignité de la jeunesse massivement précarisée. Il ne faut pas renoncer et accompagner les licenciements par une flexisécurité, ni en se résignant à un revenu d’existence, ni en rebaptisant « salaire à vie » les préretraites et autres dispositifs imaginés pour faire passer les suppressions d’emplois. Il faut une autre production.

Souplesse, sécurité d’emploi, efficacité et progrès social nécessitent la maîtrise de la création monétaire des banques et de la BCE pour des avances massives, en levier sur les entreprises et leurs profits. Cela doit devenir central dans un projet émancipateur du XXI e siècle.

Les services publics doivent être le pivot de la sortie de crise, buts et moyens d’un mode de développement écologique et social et d’une nouvelle efficacité. Il faut embaucher massivement, former, y mettre de tous autres moyens financiers, mais aussi démocratie et transparence. La santé, l’enseignement, voire les transports, ou les communes, sont immédiatement concernés.

« La transformation majeure du mode de production nécessaire pour sauver la planète humaine exige de rompre avec la dictature de l’accumulation du capital. »

Concernant les entreprises, la production industrielle et de services comme ses localisations ne doit plus être pilotée par le taux de profit. La transformation majeure du mode de production nécessaire pour sauver la planète humaine exige de rompre avec la dictature de l’accumulation du capital. Elle exige de s’appuyer d’abord sur les capacités humaines décisives pour relever le défi écologique. L’écologie renforce le défi de révolution sociale. Des mesures radicales d’appropriation sociale des entreprises doivent être prises avec des moyens de pilotage coordonnés (nationalisations, pouvoirs nouveaux des travailleurs et habitants, institutions de planification stratégique). Les services publics profondément démocratisés et débureaucratisés devraient piloter la production industrielle et de services, à commencer par un pôle public du médicament (production, recherche, coopérations internationales). La nouvelle efficacité c’est : partage des coûts et dépenses humaines et immatérielles (R&D) au lieu de taux de profit et accumulation matérielle et financière.

Enfin, il faut une autre mondialisation avec des règles et institutions internationales autres que pour la concurrence de guerre économique. Cela concerne aussi bien le monde (ONU, FMI, OMC…) que l’UE.

« La crise remet en cause la relation entre travail et argent, ainsi que toute la relation de notre société à l’argent. (...) Elle questionne notre relation à la nature (...), notre éthique... »

Le fil conducteur de ces transformations, c’est une nouvelle démocratie sur l’utilisation de l’argent par les entreprises et les banques. Des comités d’action et de résistance pourraient préfigurer des institutions nouvelles de portée révolutionnaire, des conférences citoyennes depuis les territoires et les régions, à partir des mobilisations populaires, convergeant au moins jusqu’au niveau national. À partir d’un état des lieux, ils pourraient porter l’exigence de moyens financiers et de pouvoirs pour développer les services publics ou pour des alternatives aux licenciements et reconvertir les productions.

La crise remet en cause la relation entre travail et argent, ainsi que toute la relation de notre société à l’argent. Elle remet en cause les buts de l’activité économique, les relations sociales, la relation entre nos différents temps de vie (professionnelle, sociale, culturelle, familiale…). Elle questionne profondément notre relation à la nature, dont la production et la consommation, et même l’organisation de l’espace, à commencer par l’organisation urbaine et son mode de vie. Elle questionne notre éthique et les hiérarchies entre différents impératifs. Elle questionne les relations entre pays : coopération et partages pour une humanité commune ou des murs entre les peuples et concurrence déchaînée ? Au fond, elle interpelle la société et l’organisation sociale. En cela, elle est une crise de civilisation : celle du capitalisme mondialisé et financiarisé et celle du libéralisme – qu’il soit social ou « néo » –, qui dépolitise l’enjeu des entreprises et ceux de l’argent.

Nous sommes mis au défi de dépasser ce système en ouvrant une issue positive à la crise systémique. C’est dire l’apport communiste possible à la recherche d’humanité commune ainsi qu’à une refondation de la gauche et du mouvement de transformation sociale émancipatrice.

Tribune de Frédéric Boccara publié dans l'Humanité du 2 juillet

 

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