La CGT fête ses 120 ans

Publié le par Humanité

"Près de 45 000 personnes rejoignent la CGT tous les ans. 45% sont des femmes et les moins de 30 ans sont 17%." Photo : Lahcène Abib

"Près de 45 000 personnes rejoignent la CGT tous les ans. 45% sont des femmes et les moins de 30 ans sont 17%." Photo : Lahcène Abib

La CGT fête cette année ses 120 ans d’existence, mais cela fait plus d’un siècle que l’on prédit sa disparition. Chargée du pilotage de cette célébration, Maryse Dumas revient sur l’histoire du syndicat, analyse ses difficultés et esquisse des voies pour sortir du rapport d’exploitation qui domine le travail.
HD. La CGT a 120 ans. Est-ce une force ou un handicap ?

MARYSE DUMAS. 120 ans, cela permet d’avoir du recul pour trouver comment surmonter les situations difficiles. L’histoire nous montre qu’à chaque fois, la CGT s’en sort en renouant avec le travail de terrain, en discutant avec les salariés pour repartir vers de nouvelles conquêtes. Les anciens résistants racontent qu’au début de l’Occupation, pour mobiliser les travailleurs, on parlait d’abord de leurs conditions de vie. Ce n’est qu’au fur et à mesure qu’a pu grandir l’idée de résistance à l’occupant et d’avoir de grandes conquêtes sociales. Certes, la période que nous vivons n’a rien à voir avec celle-là. Mais gardons cette leçon pour affronter le principal défi d’aujourd’hui: le fait que beaucoup de salariés pensent que le progrès social n’est plus possible.

HD. C’est le secret de la longévité ?

M. D. Si on avait dit aux quelque 50 délégués qui ont créé la CGT en 1895, à Limoges, qu’elle fêterait un jour ses 120 ans, je ne pense pas qu’ils y auraient cru! Ils sont partis des besoins de leur époque. Ils se sont affirmés comme l’émanation des ouvriers et se sont donné pour mission de faire reconnaître leur place dans le pays. Ils se méfiaient du suffrage universel au plan politique parce qu’il minorait le poids de la classe ouvrière. À partir de là, ils ont innové. La CGT a défini des règles démocratiques en interne, veillant à ce que même les syndicats ayant le moins d’adhérents aient voix au chapitre, presque à égalité avec ceux qui en ont un grand nombre. Car, pour créer les conditions d’un « tous ensemble » social, il faut être le plus unis possible au départ, être capables d’entendre toutes les diversités.

Il me semble que cette idée de démocratie syndicale a besoin d’être revisitée. Alors que l’abstention des ouvriers et des employés grandit lors des élections politiques, la CGT doit avoir quelque chose à proposer pour que ces catégories soient entendues.

HD. L’une des missions du syndicalisme, c’est donc de redonner la parole à ces catégories populaires ?

M. D. Ce qui transparaît du syndicalisme dans les médias, ce sont soit les luttes les plus dures, soit la partie très institutionnelle – les rencontres avec le président de la République, le président du MEDEF ... Soit la guerre sociale, soit les salons et les perrons. Or, l’action syndicale, c’est d’abord partir des salariés sur leur lieu de travail. Dans la réunion syndicale, en écoutant les autres, on se reconnaît soi-même. L’action syndicale, c’est de l’éducation populaire, c’est se former, s’affirmer en tant que personne. Apprendre à prendre la parole, dans un contexte où l’on est pourtant dans le cadre du rapport d’exploitation que concrétise le contrat de travail. Aller dire à son employeur « cela ne va pas, pour moi, pour mes collègues ... », c’est déjà participer à changer ce rapport de domination.

HD. Sur ces 120 années de la CGT, quelles sont les plus belles victoires que vous aimeriez mettre en avant ?

M. D. Paradoxalement, ce ne sont pas les victoires qui m’intéressent le plus. Il me semble que l’on apprend plus des périodes difficiles. J’ai toujours en tête une formule de Louise Michel: « Une aube se lève après chaque nuit. » Si la porte est fermée, on cherche la fenêtre; si la fenêtre est fermée, on cherche le rai de lumière par lequel on va pouvoir passer ... c’est ça, l’action syndicale.

HD. Quelles furent les périodes les plus sombres ?

M. D. Incontestablement celle de la collaboration. Pourtant, pendant la Seconde Guerre mondiale, il y a eu les grèves des mineurs (comme en 1941 – NDLR). Pendant celle de 14- 18, les midinettes (1) ont fait grève en mai 1917 sur la question des 20 sous, de la semaine anglaise, et arboré sur leurs pancartes: « Rendez-nous nos poilus! »

HD. La CGT est un syndicat confédéré. Ce défi est-il plus dur aujourd’hui qu’aux origines ?

M. D. Il y a 120 ans, l’idée de confédération n’était pas évidente. Pas plus qu’aujourd’hui. Mais pour des raisons différentes. À l’origine, l’organisation autour des métiers pouvait être un obstacle à l’idée de s’unir pour changer la situation de tous. Aujourd’hui, c’est du fait de la mise en concurrence des salariés entre eux. À l’intérieur des organisations corporatives, existait l’idée de solidarité. Désormais, les salariés sont des individus livrés à eux-mêmes, sommés sans cesse de réaliser leurs objectifs.

Au sein même de la CGT, il peut y avoir une tendance au repli sur soi des syndicats sur leur périmètre le plus proche: l’entreprise, la localité, le bassin d’emploi. Ce qui nuit à la confédéralisation.

HD. Que fait la CGT pour lutter contre le repli sur soi ?

M. D. Si on pense qu’il est possible de transformer la société, on cherche à s’unir pour créer des rapports de forces globaux. La Confédération travaille donc à des projets innovants: un projet de nouveau statut du travail salarié pour garantir des droits à tous depuis la première heure travaillée; reconnaître la dimension humaine du travail et faire que l’on se sente en situation de s’y épanouir.

Ainsi, on peut faire reculer la notion de marché du travail et, au final, celle de marché tout court.

Nous avons également un projet concernant la démocratie sociale: une démocratie qui ne se réduise pas au bulletin de vote et permette aux salariés de contester la gestion de leur entreprise, et d’y imposer d’autres critères.

Troisième volet, le développement humain durable. Nous pensons que si on définit avec les salariés ce que l’on veut produire, comment le produire, si l’on distingue ce qui est utile aux besoins humains de ce qui ne sert qu’à satisfaire les actionnaires, on peut construire un autre avenir soucieux du devenir de la planète.

HD. Depuis quelques années, la CGT affiche clairement sa volonté de lutter contre la montée des idées d’extrême droite. Sans succès pour l’instant. Pourquoi ?

M. D. Nous menons une bataille importante contre l’extrême droite, mais nous sommes confrontés à un véritable entrisme: le FN tente par tous les moyens de phagocyter la CGT. Nous remarquons parfois que ses militants reprennent au mot près des pans entiers de nos tracts! Évidemment, ils ne reprennent que la partie dénonciation et laissent de côté nos propositions ...

HD. Pourtant, le FN n’adopte pas que vos constats, certains de ses mots d’ordre ressemblent de plus en plus à ceux de la CGT ou du Front de gauche: retraite à 60 ans, augmentation des salaires ...

M. D. Les mouvements populistes ont toujours adopté un discours social, qu’ils mettent au service d’une stratégie politique de division. Je ne veux pas faire de comparaison stupide, mais n’oublions pas que dans « national-socialiste », il y a « socialiste »... Quant au maréchal Pétain, il utilisait le concept de « révolution nationale » et promouvait une « charte du travail »... L’extrême droite a depuis toujours emprunté au vocabulaire de la gauche afin de capter le mécontentement des classes populaires. Mais, aujourd’hui, lorsque le FN parle de retraite à 60 ans, il ne précise pas comment il compte s’y prendre ... La question du capital est la grande absente de ses discours. Pour lui, l’ennemi, c’est l’immigré. Pour lutter efficacement contre l’extrême droite, il faut analyser précisément les raisons de son ascension. Il y a d’une part le racisme traditionnel, incarné de façon caricaturale par Jean-Marie Le Pen. Mais ce n’est plus un courant dominant au sein de l’électorat FN. Dorénavant, c’est surtout sur la désespérance et l’isolement que ce parti prospère. Désespérance, parce que bien des gens ne croient plus au progrès social et se sentent condamnés au chômage ou à la pauvreté. Isolement, car les citoyens ne se sentent plus appartenir à un collectif. Les organisations démocratiques, partis comme syndicats, ont reculé en force et en nombre d’adhérents.

HD. On ne croit plus au progrès social, avez-vous dit. Les études d’opinion montrent que les salariés sont généralement favorables à des mesures progressistes (hausse du SMIC, défense des retraites, etc .), mais qu’ils jugent ces mesures irréalistes. Comment les rendre crédibles ?

M. D. Commençons par aider les salariés à remporter des victoires sur leur lieu de travail: s’ils font la démonstration que la victoire est possible dans leur entreprise, autour de revendications « classiques » (salaires, embauches, etc ., alors ils auront plus de facilité à se projeter ensuite sur le plan national. Ce qui nous manque, c’est une multitude d’actions de boîtes sur de « petites » revendications. C’est à partir de cet échelon que nous pourrons reconstruire des luttes collectives. Le secrétaire général de la CGT et la direction confédérale viennent de définir un plan de travail pour rencontrer les syndicats d’entreprise avant le congrès, c’est la voie à suivre.

Cela nous amène à réfléchir sur notre mode d’organisation. Le lieu de travail est une chose, mais il y a aussi des millions de personnes qui sont demandeuses d’emploi. Il faut accroître la syndicalisation des chômeurs, nous tourner également vers les salariés précaires qui enchaînent les petits boulots. Cela implique de revoir complètement notre implantation territoriale. La CGT doit être capable d’organiser les salariés sur leur lieu

de résidence, de créer ces espaces collectifs où l’on peut se connaître, se reconnaître. Cela signifie que nous devons redéfinir le périmètre des structures actuelles. Nous devrons, bien entendu, maintenir nos unions locales, mais il faut s’interroger sur leur fonctionnement actuel: correspond-il aux attentes actuelles des salariés ? Je n’en suis pas sûr.

HD. L’un des sports préférés des médias, c’est de prédire le déclin de la CGT ...

M. D. Ce qu’on a vécu dans la dernière période montre bien que la CGT, malgré ses difficultés, est une organisation qui continue de compter. En même temps, c’est dans la nature même du syndicalisme d’être confronté à des difficultés. En tant que syndicalistes, nous sommes au cœur du rapport d’exploitation. Bien sûr, si la CGT renonçait à la lutte des classes, nous serions encensés. Mais notre avenir ne serait pas assuré pour autant. Si la CGT abandonne ses missions de défense de la condition salariale, les travailleurs ne lui feront plus confiance.

La voie est étroite, mais je suis certaine d’une chose: ces 120 ans ne sont qu’un début dans l’histoire de la CGT. Il y aura toujours des salariés qui chercheront à s’unir et à améliorer leurs conditions. Si la CGT n’existait pas, ils l’inventeraient! Certains chiffres donnent des raisons d’espérer: les femmes représentent plus de 45 % de nos nouvelles adhésions; les moins de 30 ans, 17%. Près de 45 000 personnes rejoignent les rangs de la CGT tous les ans, ce qui est considérable. Le problème, c’est qu’il y en a autant qui nous quittent. Identifions le problème: dans notre fonctionnement interne, nous ne répondons peutêtre pas toujours aux aspirations des nouveaux syndiqués. Il y a trop de syndiqués « isolés » qui, après avoir adhéré, se retrouvent un peu laissés à l’abandon.

HD. Comment faire en sorte que cet anniversaire des 120 ans soit réussi ?

M. D. Nous prévoyons une grosse initiative festive en décembre. Nous voulons la tourner vers la jeunesse. Si on peut se dire, à ce moment-là, que nous avons fait changer l’image de la CGT parmi les jeunes salariés, que nous avons fait de nouvelles adhésions, alors c’est qu’on n’aura pas perdu notre temps.

(1) Ouvrières de la couture parisienne surnommées ainsi parce qu'elles prenaient le repas le midi sur le pouce (midinette est la contraction de midi et dînette)

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