Dépassée, l'Europe affronte le plus grand exode depuis la Seconde Guerre mondiale

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Les ministres de l'intérieur de l'Union européenne se sont mis d'accord pour se répartir 120 000 réfugiés sur deux ans. Un chiffre dérisoire au regard du million de personnes attendues en 2015. À l'occasion du sommet européen convoqué mercredi, Mediapart a demandé à François Gemenne et François Héran, spécialistes des questions migratoires, de comparer l'afflux actuel aux mouvements de population que l'Europe a connus.

Réunis mardi 22 septembre à Bruxelles, les ministres de l'intérieur de l'Union européenne se sont finalement mis d'accord, après maintes tergiversations, pour se répartir 120 000 demandeurs d'asile sur deux ans, en plus des 40 000 sur lesquels ils s'étaient engagés en juillet – la République tchèque, la Slovaquie, la Roumanie et la Hongrie ont toutefois voté contre ce plan (voir le détail), tandis que la Finlande s'est abstenue.

Les dirigeants européens devraient valider la proposition lors d'un sommet extraordinaire organisé mercredi. Ce pas en avant apparaît toutefois dérisoire au regard de l'ampleur des bouleversements en cours.

Au tournant de l’été 2015, l’afflux des personnes fuyant la guerre et les persécutions est devenu massif. Mais “massif” par rapport à quoi ? Depuis quand le vieux continent n’avait-il pas connu pareil exode ? Selon les dernières estimations de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 473 800 personnes, dont 40 % de Syriens, sont arrivées par la mer depuis le début de l’année, contre 207 000 en 2014.

Chaque semaine, une nouvelle hausse est enregistrée : la courbe est ascendante sans qu’aucune perspective de déclin n’apparaisse.

Dans une note publiée mardi 22 septembre intitulée « Is this humanitarian migration crisis different ? », l’OCDE estime que l’Europe enregistrera en 2015 un « record sans précédent » de plus d'un million de demandes d’asile, et qu’entre 350 000 et 450 000 personnes obtiendront effectivement le statut de réfugié, soit des niveaux jamais atteints depuis la Seconde Guerre mondiale.

Même lors de la guerre entre la Serbie et la Bosnie en 1992, le nombre de demandes déposées dans l'UE avait été moindre (autour de 630 000).

Des migrants marchant sur une route à proximité de la gare de Tovarnik en Croatie le 19 septembre 2015. © Reuters
Des migrants marchant sur une route à proximité de la gare de Tovarnik en Croatie le 19 septembre 2015. © Reuters

 

Largement documentée par les médias, et notamment depuis début juillet sur Mediapart avec notre opération #OpenEurope, l’odyssée de ces milliers d’hommes et de femmes marchant au travers des Balkans rappelle aux Européens de vieux souvenirs. Tout le monde a vu ces visages épuisés et déterminés, ces parents serrant leurs enfants dans leurs bras, séparés sur les quais, remontant à pied les voies ferrées, applaudis par les uns, pourchassés par les autres, voire gazés à proximité des barbelés.

Ces images et ces récits en convoquent d’autres, plus anciens : les Européens fuyant de toutes parts le nazisme lors de la Seconde Guerre mondiale ; les républicains catalans affluant à la frontière franco-espagnole en 1939 ; les Cambodgiens échappant aux Khmers rouges dans les années 1970 ; les ex-Yougoslaves jetés par milliers sur les routes vingt ans plus tard.

 

Les nouvelles demandes d'asile depuis 1980 dans les pays de l'OCDE, dans l'UE et en Allemagne. © UNHCRLes nouvelles demandes d'asile depuis 1980 dans les pays de l'OCDE, dans l'UE et en Allemagne. © UNHCR

 

Les États membres de l’UE, dont certains ont rétabli leurs contrôles aux frontières, apparaissent débordés, oscillant entre accueil et fermeture. N’ont-ils pourtant pas déjà traversé des épisodes similaires ? Leurs réponses, comme celle de la France qui propose de recevoir 30 700 demandeurs d’asile supplémentaires sur deux ans (6 700 acceptés en juillet, 24 000 en septembre), sont-elles à la hauteur des enjeux ? Selon les données du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), les conflits et la persécution dans le monde sont en train de générer « le plus grand nombre jamais observé dans l’histoire moderne de personnes déracinées en quête de refuge et de sécurité ».

Les départs en masse des Syriens accélèrent cette tendance : 4 millions d’entre eux ont quitté leur pays depuis 2011. Parmi eux, seuls 10 % ont trouvé refuge en Europe. Les pays voisins (Turquie, Liban et Jordanie) fournissent l’essentiel des efforts. Pour combien de temps ? Depuis le début de l’année, la France en a accueilli 6 895, soit 1,6 % du total européen. Est-ce tenable ?

473 887 migrants sont arrivés en Europe par la mer depuis début 2015 selon les dernières estimations de l'OIM.473 887 migrants sont arrivés en Europe par la mer depuis début 2015 selon les dernières estimations de l'OIM.

 

Pour mesurer l’ampleur des mouvements actuels de population au regard des politiques européennes engagées, Mediapart a interrogé François Gemenne, chercheur en science politique, spécialiste des questions migratoires à l’université de Liège (Belgique) et à l’université de Saint-Quentin-en-Yvelines, et François Héran, directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined). Voici les comparaisons qui leur semblent historiquement les plus pertinentes.

Le précédent le plus récent remonte aux guerres en ex-Yougoslavie dans les années 1990. L’Allemagne est déjà en première ligne avec l’accueil de centaines de milliers de réfugiés (sur deux-trois ans). L’extension des conflits – de la Slovénie (juin 1991) à la Croatie (juillet-décembre 1992) et à la Bosnie-Herzégovine (avril 1992) – provoque l’une des plus graves crises de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale. La politique de « purification ethnique » sème la terreur : 3 millions de personnes partent de chez elles, soit un habitant sur trois ; deux tiers des 300 000 morts sont des civils. « Quand le gouvernement de coalition d’Angela Merkel annonce que l’Allemagne prévoit d’accueillir 800 000 demandeurs d’asile en 2015, il sait que le pays en a les moyens car ce chiffre a été atteint en 1992 toutes origines confondues. Pendant cette décennie, l’Allemagne reçoit non seulement les réfugiés fuyant les guerres de l’ex-Yougoslavie mais aussi les Russes et les Kazakhs se revendiquant d’origine allemande, et qui, à ce titre, bénéficient d’un droit au retour », explique François Héran, qui rappelle que la population allemande, sans immigration, décroît depuis les années 1970. 

« Le courage de la chancelière s’explique à la fois par ses qualités morales et son intérêt économique bien compris », insiste-t-il, précisant que ce pays alterne les périodes d’ouverture et de fermeture.

«À la différence de certains pays dont la France, l’Allemagne est capable de répondre à des crises exceptionnelles. En revanche, ses flux d’entrées sont irréguliers d’une année sur l’autre », résume-t-il. Au printemps 1999, les combats au Kosovo entraînent le massacre de 11 000 Albanais, tandis que près d’un million de Kosovars albanais fuient de chez eux. Paris en accueille quelques milliers. « Dans l’accueil des Syriens aujourd’hui, François Hollande apparaît à la remorque d’Angela Merkel, estime François Héran. Comme lors des guerres des Balkans. »

 

Les ressortissants de l'ancienne Indochine fuient en masse le régime khmer à partir du milieu des années 1970.
Les ressortissants de l'ancienne Indochine fuient en masse le régime khmer à partir du milieu des années 1970.

 

Paris est davantage à l’honneur dans l’accueil des boat people : après la chute de Saïgon le 30 avril 1975, qui met fin à la guerre du Viêtnam, et la prise de Phnom Penh le 17 avril 1975 par les Khmers rouges, jusqu’à 1,3 million de personnes fuient le nouveau régime. Au total, la France accueillera environ 130 000 ressortissants. Les États-Unis, 800 000.

En 1979, à Paris, la mobilisation bat son plein avec l’opération Un bateau pour le Viêtnam. Jean-Paul Sartre et Raymond Aron se rendent à l’Élysée pour convaincre Valéry Giscard d’Estaing. « La France se sent alors une responsabilité particulière à l’égard de son ancienne colonie », souligne François Gemenne. La période n’est pourtant pas faste économiquement : le choc pétrolier vient d’avoir lieu. Les moyens déployés par l’État sont à la hauteur des besoins. Un plan d’accueil sur mesure est mis en place pour aider les réfugiés à trouver du travail et un logement.

L’élan humanitaire s’appuie sur l’idée que cet exode est limité dans le temps. Comme les Syriens d’aujourd’hui, les réfugiés d’alors sont perçus avec d’autant plus de bienveillance qu’ils sont issus de milieux relativement aisés (commerçants, universitaires). Affichant sa générosité, la communauté internationale met en place un programme sécurisant les routes d’accès à l’Occident. Des voies légales sont ouvertes pour permettre à 380 000 Vietnamiens de quitter leur pays par la voie aérienne, c’est-à-dire sans courir le risque de périr en mer.

Les exilés chiliens, après le coup d’État du 11 septembre 1973 dirigé par Augusto Pinochet, se comptent eux aussi par centaines de milliers. L’Espagne les accueille en priorité, avec le Mexique, les États-Unis et le reste de l’Europe. La France fait un geste en recevant 40 000 personnes, parmi lesquelles beaucoup retournent ensuite chez elles.

À la suite de l’indépendance du Mozambique, en juin 1975, et de l’Angola, en novembre 1975, le Portugal connaît un important mouvement de rapatriés (environ 500 000 personnes). Au début des années 2000, l’Espagne fait de nouveau face à l’arrivée de 300 000 Équatoriens, fuyant leur pays frappé par la dollarisation décidée par Quito. Mais les difficultés économiques dans la péninsule Ibérique les poussent à revenir dans leur pays d’origine.

Les rapatriés d’Algérie sont une histoire française. À la suite des accords d’Évian du 18 mars 1962 qui signent la fin de la guerre d’Algérie, quelque 200 000 Français d’Algérie quittent dans la foulée leur terre natale, avec quelques bagages sous le bras. À Paris, les autorités ne prennent pas la mesure de l’afflux, convaincues que la plupart de ces personnes demanderont la nationalité algérienne. C’est l’inverse qui se produit : les arrivées se poursuivent jusqu’à atteindre un million de personnes, toutes confessions confondues.

En 1956, à la suite du soulèvement de Budapest du 23 octobre, 203 000 Hongrois fuient la répression soviétique. Créé six ans plus tôt, le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) les prend en charge et les répartit dans des camps principalement en Autriche et en Yougoslavie. Tous ou presque finissent par trouver un lieu d’asile définitif en Europe occidentale.

L’accueil alors réservé aux Hongrois est aujourd’hui mis en avant pour dénoncer l’emmurement de son pays par le premier ministre Viktor Orbán. Lors de sa conférence de presse du 7 septembre, François Hollande évoque l’Histoire pour critiquer les égoïsmes revendiqués de la plupart des pays d’Europe centrale, qui refusent la mise en place d’un mécanisme de répartition obligatoire de demandeurs d’asile entre les Vingt-Huit.

Fustigeant ces pays « qui voudraient faire des critères ethniques, qui voudraient accueillir certains et pas d’autres, au nom de religions (…), qui voudraient bâtir des murs, et ne pas prendre un seul réfugié », il s’est interrogé : « Qu’est-ce que ces pays auraient pensé il y a 30 ans, si au moment de la chute du mur de Berlin nous avions dit : “Non, pas tout de suite, pas comme ça, ne venez pas, prenez votre temps, restez là où vous êtes.” Non, nous leur avons dit : “Venez, vous êtes des Européens, vous allez bâtir avec nous l’Union que nous voulons, nous sommes dans le même ensemble, avec les mêmes principes, avec les droits de l’homme. »

En retrait dans l’accueil des Hongrois, la France est en revanche la première destination des réfugiés du franquisme. Pour des raisons géographiques principalement. À partir de 1939, à la suite de la prise de Barcelone par Franco en janvier, 700 000 réfugiés espagnols, pour la plupart catalans, se présentent à la frontière franco-espagnole. Le gouvernement Daladier, malgré ses accents xénophobes, cède et ouvre la frontière.

L’accueil, pour autant, est médiocre. Les réfugiés sont enfermés dans des camps qu’ils doivent eux-mêmes construire. Les conditions de vie sont si mauvaises qu’ils tombent malades et y meurent plus souvent qu’ailleurs.

L'exode de 1940 en France. © BPK, Berlin, Dist RMN-Grand Palais
L'exode de 1940 en France. © BPK, Berlin, Dist RMN-Grand Palais

 

La Seconde Guerre mondiale et ses prémices contraignent des millions de réfugiés à partir de chez eux. 40 millions au total en mai 1945, selon le HCR. À partir de 1933, les Allemands, les Polonais et les ressortissants des pays baltes de confession juive fuient en masse leurs villes et leurs villages pour échapper au nazisme. L’exode de 1940 jette sur les routes des milliers de Français, de Belges et de Hollandais refusant de vivre sous le joug de l’occupant allemand. La convention de Genève est négociée pour venir en aide à ces personnes. Entre 1951 et 1967, elle ne s'appliquera d'ailleurs qu'à l'Europe et aux Européens.

Le HCR est créé à cette occasion pour chercher des solutions aux 400 000 réfugiés sans pays d’accueil après la fin de la guerre. Ces derniers sont aujourd’hui 52,9 millions (y compris les déplacés internes), un chiffre qui a explosé avec la guerre en Syrie.

 

Source Médiapart et le HCR

Publié dans Libertés Démocratie

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