Colombie : Camilo a été beaucoup plus qu'un guérrilléro, Javier Giraldo

Publié le par Front de Gauche de Pierre Bénite

Javier Giraldo, prêtre jésuite, explique les multiples facettes de Camilo Torres Restrepo, mort au combat après avoir rejoint les troupes de l'ELN, il y a 50 ans, le 15 février 1966 à San Vincente del Chucurrí.

SEMANA : Pourquoi faire mémoire de Camilo Torres ?

JAVIER GIRALDO : Pour récupérer intégralement son héritage. On se souvient de lui avec l'étiquette de "curé guérilléro" mais il n'a été dans la guérilla que pendant quatre mois. Cette étiquette lui a fait beaucoup de mal parce qu'elle a caché sa dimension en tant sociologue, universitaire et en tant que prêtre.

S. : Qu'a-t-il laissé en tant qu'universitaire ?

J.G. : Il a fondé la sociologie en Colombie avec Orlando Fals Borda quand il a créé la faculté de l'Université Nationale. Il avait une vision très intéressante parce qu'il combinait la sociologie européenne avec l'américaine. Son autre grand apport a été d'aller vers la réalité et de créer une science proche du terrain

S. : Qu'a-t-il représenté en tant que leader politique ?

J.G. : Au début, il pensait que le problème de la Colombie, c'était le manque de techniciens, d'économistes qui puissent dessiner un autre modèle social. Peu à peu, il a été convaincu qu'il s'agissait d'un problème de classes, d'appropriation de l'Etat par une toute petite élite qui défendait ses intérêts avec violence. C'est pourquoi sa recherche fondamentale a été l'unité populaire autour d'un programme qu'il avait rédigé.

S. : Quel était l'essentiel de ce programme ?

J.G. : Il était très radical au niveau agraire... La terre appartient à celui qui la travaille. Pour les villes, que le foncier urbain ne soit pas une marchandise. Que chaque famille ait un espace vital digne. Et ce qui était fondamental, c'était l'économique. Il disait qu'il y a des secteurs basiques des services qui ne peuvent pas être laissés entre les mains du privé mais qu'ils doivent être gérés par l'Etat.

S. : Qui réaliserait ce programme?

J.G. : Pour lui, seuls les groupes de pression produisaient des décisions. Et la classe populaire, qui était majoritaire, devait devenir un groupe de pression pour réussir les changements. C'est de là que vient l'idée du Front Uni.

S. : Qu'est ce que c'était le Front Uni ?

J.G. : Entre 1964 et 1965, il a réussi à unir beaucoup de gens de différents partis et obédiences dans le Front Uni. Mais peu de temps après, les élections sont arrivées et plusieurs de ces partis se sont retirés car lui n'était pas d'accord avec la participation électorale.

S. : Pourquoi ?

J.G. : Il avait une phrase... "Celui qui regarde, choisit" et il disait : "On ne peut pas exposer aux gens une théorie politique et l'amener ensuite à agir contre ces principes". C'est là que s'est démonté le Front Uni. Il s'est trompé quelque part : Il pensait que 80% des gens qui s'abstenaient de voter le faisaient en conscience.

S. : L'échec du Front Uni l'a poussé à prendre les armes ?

J.G. : Il y a plusieurs facteurs. Il savait qu'il était une gêne pour le gouvernement, l'oligarchie et la force publique. Dans une lettre envoyée à l'ELN, il dit que les espaces étaient en train de se restreindre autour de lui. Il se sentait coincé. En plus, il y avait l'influence de la Révolution cubaine. Beaucoup, comme lui, ont cru que la prise du pouvoir à travers la guerre de guérillas se trouvait au coin de la rue.

S.: Et le "Tu ne tueras pas" de l'évangile ?

J.G. : Camilo disait qu'il n'était pas partisan de la violence. Mais il connaissait très bien une tradition juridique et théologique qui vient de Saint Thomas d'Aquin et de Saint Augustin, et qui est celle des guerres justes. Il s'imaginait la guerre comme quelque chose de court. Quelques fois, il a dit que la révolution serait gagnée en deux ou trois ans.

S. : Que signifie-t-il pour l'église colombienne ?

J.G. : Son élaboration théologique et pastorale a été le noyau qui a inspiré la théologie de la libération. Il est arrivé comme aumônier de l'Université Nationale avec l'idée de convertir de nombreux athées et de les mettre face à la réalité des plus pauvres. Mais il a rapidement découvert que ceux qui s'enthousiasmaient pour le travail social étaient les athées, pas ceux qui allaient à la messe tous les jours. Cela l'a amené à se demander : Le véritable christianisme, qu'est-ce que c'est ? Et il a écrit une lettre à l'évêque où il proposait de retourner complètement la pastorale : Commencer par un engagement pour la justice, pour passer à une catéchèse engagée dans l'action et arriver finalement aux sacrements, comme célébration de tout ce qui précède.

S. : Que se passe-t-il avec le monument qu'on pense lui faire?

J.G. : Plusieurs organisations veulent acheter deux hectares de terre à Patio Cemento où Camilo est mort, afin d'ériger un monument dans le futur. Mais les paramilitaires ont menacé la famille propriétaire du terrain et il y a un blocus contre les organisations.

Publié par catmar à 09:49

Diffusé par le blog de Catherine Marchais

Camilo Torres

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Publié dans Amérique Latine

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