Mesures pour les jeunes, un scénario bien ficelé entre Valls et les patrons

Publié le par Front de Gauche de Pierre Bénite

Mesures pour les jeunes, un scénario bien ficelé entre Valls et les patrons

Le premier ministre a annoncé un plan estimé à 500 millions d'euros par an pour dissiper la colère des jeunes mobilisés contre le projet de loi sur le travail. Ces onze mesures ont été plutôt bien accueillies par certaines organisations de jeunes, qui continuent néanmoins à réclamer le retrait de la loi El Khomri car si ces mesures prennent très partiellement en compte les préoccupations des jeunes, elles ne remettent pas en cause la philosophie générale du texte fortement contestée.

Le spectre du retrait du projet de loi sur le travail ne s'éloigne donc pas pour autant comme pouvait l'espérer Valls.

Le premier ministre l’a rappelé aux huit organisations représentant les lycéens et étudiants conviées à l’hôtel Matignon, la loi est dans sa phase d’examen parlementaire, hors de question de reculer maintenant. Mais la vie nous apprend que l'on peut toujours hurler, l'intransigeance ne résiste pas quand la masse des gens sont déterminés à être entendu. D'autres se sont cassé les dents avant Valls et Hollande. Ils ne devraient pas l'oublier!

Et ils le savent bien. C'est pour cela qu'ils ont décidé de tendre une main mole aux jeunes et ont essayé de les isoler des organisations syndicales de salariés. Avec plus ou moins de succès. Pour faire passer le message, Valls a bondi sur les micros et devant les caméras annonçant ses mesures et de l'autre le patronat hurle affirmant que la loi a été vidée de son contenu. En résumé ce scénario bien monté, vise à faire passer le message suivant : plus rien dans la loi ne gène les jeunes puisque les patrons hurlent. On peut l'adopter !

Sauf que les jeunes ne sont pas dupes. En vieux briscards, ils mesurent que leur lutte commence à payer, ils prennent ce que le gouvernement doit céder, mais pour les jeunes cela ne suffit pas, donc ils prennent ce qu'il y a prendre, et continuent la lutte, solidaires avec tous les salariés qui eux, restent gravement menacés!

Depuis deux mois maintenant, le gouvernement fait face à l’opposition solidaire des syndicats de salariés, des syndicats lycéens, et des syndicats étudiants.

Tous ensemble, ils protestent contre le projet de loi portée par la ministre du travail Myriam El Khomri. Ils ont d'abord massivement signé la pétition "La Loi Travail Non merci!", ils ont bloqué les lycées et les universités, ils ont manifesté, la sixième manifestation a rassemblé de 300 à 400 000 personnes le samedi 9 avril et ils vont remettre ça le 28 avril. Cela fait aussi onze jours que la « Nuit debout », mouvement de mobilisation « citoyenne », s'est installée à la République à Paris, et dans une vingtaine de villes pour rassembler et construire l'avenir.

C’est dans ce contexte social très mouvementé que Manuel Valls a du céder un paquet de mesures destinées spécifiquement à la jeunesse. Une tentative de désamorcer leur colère, de les diviser et de cacher la précarité que porte le projet de loi.

François Hollande disait vouloir faire des jeunes sa priorité. Il l'avait oubliée comme tant et tant de promesses, mais l'implication tenace des jeunes dans le mouvement social, le lui a rappelée  et l'a obligé à faire le minimum.

Il faut quand même un sacré culot pour affirmer ce que Valls dit : « Jamais autant n'a été fait pour la jeunesse dans ce pays. Jamais un gouvernement ne s'est autant mobilisé pour que la génération qui vient ait tous les atouts en main "

Devant les journalistes, il a ensuite assuré que le gouvernement agissait ainsi pour répondre à des inquiétudes profondes. Il aura fallu deux mois, pour qu'ils les entende. Difficile de ne pas lire derrière cet intérêt hypocrite de dernière minute, des arrière-pensées présidentielles, car il n'est pas bon, à un an de l’échéance, que François Hollande, s'accroche une gamelle durable avec la jeunesse. Mais c'est déjà trop tard et trop manoeuvrier pour être honnête, même quand il sort le carnet de chèques.

Pour mettre en œuvre les onze mesures annoncées, le gouvernement doit débloquer 500 millions par an. Il doit renoncer pour instant à son obsession de l'austérité pour ne pas creuser le déficit (3,8 % du PIB en 2015). Le premier ministre tente d'afficher ainsi un premier bilan à ce printemps social qui n'en est qu'à ses débuts et dont il est difficile de prédire l’issue.

Pour entrer en vigueur, les nouvelles mesures devront être intégrées à la loi sur l'égalité et la citoyenneté portée par Patrick Kanner et présentée cette semaine au conseil des ministres.

  • Les bourses des jeunes devraient être revalorisées et prolongées de quatre mois.
  • L'aide à la recherche du premier emploi (Arpe) serait créée pour les diplômés boursiers cherchant un travail, qu'ils aient obtenu un CAP, un baccalauréat professionnel, un BTS, un DUT, une licence, une licence professionnelle, un master ou qu'ils soient titulaires d’un diplôme d’ingénieur.
  • Vingt-cinq mille étudiants, boursiers échelon zéro qui ne bénéficiaient jusqu’alors que de l’exonération des droits d’inscription à l’université, vont percevoir, selon les promesses du premier ministre, une bourse annuelle de 1 000 euros.
  • Il est prévu que les bourses touchées par les lycéens soient augmentées de 10 % à la rentrée.
  • Pour les décrocheurs âgés de 16 à 18 ans qui reprennent des études, 12 500 bourses de 1 000 euros, payables en une fois à la rentrée, seront créées en septembre.
  • La rémunération de certains apprentis serait améliorée l'année prochaine : l'État se dit prêt à débloquer 80 millions d'euros pour relever les minima salariaux légaux des jeunes de 16 à 20 ans, les modalités devant être discutées avec les organisations professionnelles et syndicales.
  • Pour faciliter l'accès au logement, le gouvernement propose la mise en place d'un droit universel à la garantie locative pour les jeunes jusqu'à 30 ans. Cette mesure serait portée par le programme Action logement, financé par des cotisations sociales.
  • L'accès à la couverture maladie universelle CMU-C pour les jeunes en rupture avec leur famille serait accéléré.
  • Pour améliorer les poursuites d'études des bacheliers professionnels et technologiques, le gouvernement s'engage à lancer à la rentrée prochaine un plan de création de 2 000 places en section STS (section de technicien supérieur) par an pendant cinq ans.
  • Le renchérissement du coût des contrats à durée déterminée (CDD), qui concernent 87 % des premières embauches, était l'une des principales attentes des organisations de la jeunesse.
  • Afin d'éviter le recours abusif aux contrats courts, dont les jeunes font principalement les frais, le gouvernement a accepté cette revendication, la rendant obligatoire.
  • Cette liste vient compléter la mise en œuvre de la garantie jeunes. Allocation de 460 euros – assortie d'un accompagnement individualisé vers la formation et l’emploi – qui deviendrait à compter de 2017, un droit universel pour tous les jeunes en situation de précarité connaissant des difficultés d’insertion.
  • D'ores et déjà, le gouvernement a annoncé engager « dans les prochaines semaines » une concertation avec les partenaires sociaux afin d’élaborer des décisions pour « améliorer l’insertion professionnelle des jeunes ».

Le retrait ou rien

D'une organisation à l'autre, ces annonces, accueillies avec fraicheur et méfiance, révèlent les différences de stratégie entre les structures traditionnelles et les étudiants revendiquant un mode de mobilisation plus autonome. Du côté de l’Unef, William Martinet salue « une victoire ». Ces annonces « répondent à ce qu'on a posé. L’accès aux droits sociaux et à l’emploi stable faisait partie de nos revendications. C’est une victoire, et c’est le rapport de force social qui nous a permis d’arracher cela. Il y a un mois, il n’y avait rien et lors de la première rencontre avec Valls le 11 mars, le gouvernement pensait nous faire rentrer dans le rang en proposant la garantie jeunes, faussement universelle ».

Zoïa Guschlbauer, présidente de la FIDL, rejoint ce constat et estime que ces propositions « sont satisfaisantes et constituent de réelles avancées, notamment concernant les apprentis et les décrocheurs. Ce sont des mesures concrètes pour les jeunes ». Elle regrette que son idée d’inscrire l’examen du code de la route au programme du lycée afin de favoriser l’obtention du permis de conduire, coûteux mais nécessaire pour décrocher un emploi, n’ait pas été retenue.

À l’Union nationale lycéenne, l’UNL, on partage peu ou prou satisfait. Sa présidente Samya Mokhtar estime qu’il s’agit d’une preuve que la mobilisation sociale peut porter ses fruits, puisque les organisations ont le sentiment d’avoir été de plus en plus « prises au sérieux » par le gouvernement, au fil des manifestations : « Nos revendications ont été écoutées »

Tous ces interlocuteurs assurent néanmoins rester « vigilants » quant à la mise en place effective de ces annonces. Le président de l’Unef a ainsi déclaré : « Il ne s’agit pas d’une ouverture de concertation, il y a quand même un chiffrage très précis qui rejoint ce qu’on avait établi de notre côté. Il n’y a pas de raisons que le financement ne suive pas. »

Le hic pour le gouvernement et Hollande c'est que ces mesures ne concernent pas le cœur de la contestation, à savoir la loi sur le travail à proprement parler.

De source gouvernementale, ce plan était déjà ficelé mais sa présentation a été accélérée sous la pression de l'action et pour essayer de calmer les jeunes. Ainsi, un ministre se dit sceptique quant à l’efficacité de ces mesures qui « répondent à côté » pour éteindre l’incendie social, puisque la loi El Khomri n’a pas été modifiée, alors que ce texte reste le moteur de la mobilisation sociale et que son retrait continue d'être le mot d’ordre général.

C’est ce qui conduit la Coordination nationale étudiante, qui regroupe 68 universités et établissements d'enseignement supérieur mobilisés contre le projet de loi, à qualifier ces annonces de « mesurettes au regard de la violence des attaques comprises dans le projet de loi travail » et « d’écran de fumée ».

Ses représentants, qui ne sont pas allées à Matignon, clouent au pilori les organisations qui s'y sont rendues. Pour eux, il s'agit d'obtenir le retrait ou rien. La revendication commune des jeunes et des salariés, est assumée aussi par Solidaires étudiant-e-s, qui a quitté la Coordination nationale et livre dans un communiqué une analyse cruelle des orientations prises par les autres : « Il s'agit clairement pour ces organisations de placer quelques billes et de sauver la face, dans l'optique d'un éventuel essoufflement du mouvement actuel, afin de pouvoir revendiquer à leur crédit une victoire dans tous les cas. »

Ces deux structures appellent à poursuivre les actions, vacances scolaires ou non. La Fidl, l'UNL et l'Unef assurent que la volonté de voir le gouvernement capituler sur le texte actuel de la "Loi Travail" reste intacte.

Tous appellent à l'action et aux manifestations le 28 avril, au sein de l'intersyndicale et aux côtés des salariés, pour signifier leur solidarité et démontrer que la lutte concerne toute la société, toutes catégories confondues.

Publié dans Code du travail

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