La violence institutionnelle de Parcoursup déstabilise les lycéens

Publié le par Front de Gauche de Pierre Bénite

La violence institutionnelle de Parcoursup déstabilise les lycéens

Les élèves de terminale ont reçu le 22 mai les premières réponses des établissements d'enseignement supérieur concernant leur orientation post-bac. C'est le baptême du feu de Parcoursup, la nouvelle plateforme. Résultat : la moitié des 810 000 candidats sont en attente. Mediapart a suivi le parcours de quatre d’entre eux cette année. Ils décryptent leurs réponses reçues et doivent eux aussi faire preuve de patience, non sans un certain stress. 

Étonnamment, avant le verdict, aucun des quatre élèves de terminale que Mediapart suit depuis le début de la procédure d’admission post-bac n’était stressé. Le 22 mai, à 18 heures tapantes, ces lycéens ont tous essayé de se connecter sur la plateforme Parcoursup. Bien entendu, le site était inaccessible en raison d’une surcharge de trafic (prévisible) qui a duré une petite heure. Résultat pour notre panel : quelques désillusions, un peu d’attente, des stratégies à échafauder et une affectation d’ores et déjà satisfaite.

La ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, avait prévenu : près de la moitié des 810 000 candidats qui ont formulé dix vœux sur Parcoursup seront en attente, d’après des prévisions qui se sont révélées justes.

Environ 436 000 candidats, soit plus de la moitié des lycéens de terminale et étudiants en réorientation inscrits, ont reçu au moins une proposition dès le premier soir, selon les chiffres avancés par la ministre. 63 000 avaient dans le même temps accepté une proposition. « Avant les résultats du baccalauréat, plus des deux tiers des candidats auront reçu une ou plusieurs propositions d’admission », assure encore Frédérique Vidal dans un communiqué.

Malgré toutes ces tentatives de rassurer les jeunes, pléthore de lycéens se sont épanchés de leur détresse sur Twitter, oscillant entre humour noir et réelle désillusion. Le mot-dièse #Parcoursup ayant été l’un des plus commentés sur le réseau social. D’autres ont entrepris de recenser les bugs du système sur un site baptisé Parcoursupercherie.

Les deux principales organisations étudiantes, la Fage et l’Unef, ont lancé de leur côté des sites d’assistance pour épauler et aiguiller les futurs naufragés de Parcoursup.

Le gouvernement s’échine de son côté à faire œuvre de pédagogie et diffuse des tutoriels vidéo pour expliquer aux jeunes comment faire leurs choix définitifs.

Nawell Aissaoui est en terminale littéraire à Saint-Omer, dans le Nord. Après quelques hésitations, elle s’est positionnée sur son orientation post-bac. Elle fera du théâtre en parallèle de son cursus en licence LLCE (langues, littératures et civilisations étrangères) d’anglais. Puis elle entend passer le Capes et devenir professeure.

Ses rêves de journalisme sont, pour le moment, laissés en suspens. La jeune fille a 12 de moyenne générale et quelques points de plus en langues, son point fort. Pour assurer ses arrières, elle s’était aussi inscrite en Langues étrangères appliquées (LEA) même si cette filière lui déplaît, notamment à cause des cours de mathématiques, de droit ou de gestion qu'elle inclut.

Nawell a une fibre littéraire et aimerait autant poursuivre dans ce champ. Avant le dévoilement des premiers résultats, elle était plutôt confiante. Après tout, ses professeurs lui avaient assuré qu’elle obtiendrait sans souci l’un de ses vœux en LLCE, puisqu’il s’agit d’une filière non sélective et non tendue. Et pourtant. À la connexion sur le site, c’est la douche froide. Tous ses vœux sont placés « en attente ». À côté d’un « oui ».

Dans la licence qu’elle souhaite intégrer en priorité, la liste d’attente est de 1 500 élèves pour 400 places. Elle est placée au 600e rang. En LEA, son choix par défaut, il y a 800 candidats pour 300 places. Elle est en cinquième position sur la liste d’attente. « Cela m’a fait un choc émotionnel de voir que je suis en attente partout. Je n’étais pas prête à ça, j’étais hyper déçue, j’ai travaillé toute l’année. Ce n’est pas le moment avec le bac qui approche d’être stressée. »

Louise Burgund, 17 ans, élève de terminale S à Paris, dans un établissement privé, respire. La jeune femme est plutôt bonne élève et rêvait d’intégrer une fac de médecine, la très convoitée Paces. De fait, elle a élaboré avec soin sa stratégie et, par réalisme, des solutions de repli. Un temps, elle avait vaguement envisagé de devenir ingénieure. Cette option a été écartée, « car on n’y est pas aussi utile qu’en médecine ». Aujourd’hui, elle a été admise là où elle souhaitait l’être.

D’abord, quand elle se connecte, elle découvre qu’elle est admise dans une seule licence en Paces, à Paris VII, mais située à une heure de chez elle. Le trajet l’embête. Son vœu préféré est en attente. Elle est 105e sur la liste. Mais le suspense a été de courte durée. Le matin du 23, surprise, elle était admise dans l’université qu’elle convoitait le plus. Un soulagement pour elle, même si elle confie ne pas avoir été stressée avant les résultats. Ses camarades, plus inquiets qu’elle face à leur avenir, ont fini par lui communiquer leur angoisse. « Le dernier jour, j’avais peur d’être en attente partout, mais je ne m’attendais pas à des “non”, que je n’ai pas eus heureusement. Je savais que la moitié des lycéens allaient être en attente, donc j’étais préparée. Cela ne m’enchantait pas trop mais je me suis rassurée en voyant que je n’étais pas trop loin dans la liste. »
 

capture-d-e-cran-2018-05-24-a-08-41-56

Ugo Thomas, président du Syndicat général des lycéens (SGL), est lycéen à Nantes en terminale ES (économique et sociale). Lui non plus n’était pas trop angoissé en amont des résultats. « Je pensais que j’allais être pris dans un de mes vœux, la licence d’histoire à Rennes II. En réalité, je suis loin dans le classement – 900 sur 1 200 élèves sur liste d’attente – alors que ce n’est pas une grosse université. Elle n’est pas dans mon secteur, mais je me disais que j’ai des notes pas géniales mais pas mauvaises non plus. Je compense avec une sacrée lettre de motivation et un CV assez riche, mais j’imagine qu’ils n’ont pas été lus dans les commissions. »

Lorsqu’il a pu accéder à Parcoursup, il a vécu un « ascenseur émotionnel », dit-il. Il voit d’abord apparaître des « oui » avant de remarquer qu’ils sont presque tous « en attente ». Résultat : le jeune homme est accepté à Paris VIII en histoire, en histoire mention géographie à Nantes et dans une double licence histoire-sociologie à l’université d’Évry, en région parisienne. Il se demande s’il va accepter la première proposition et dans quel délai. Les deux autres propositions lui déplaisent, car il ne s’agissait que de vœux de secours. Il n’a aucune envie de suivre des cours de géographie. Le reste est parfois mal engagé, avec sept vœux en attente. « Pour celui que je préfère, la licence histoire-science po à la Sorbonne, je suis classé 1 969 sur 2 059. J’ai peu de chances d’être pris. »

 

Des soucis logistiques

Jean-Marc Remande est élève de filière professionnelle et ambitionne d’intégrer l’université malgré les tentatives de dissuasion. Il est actuellement en bac pro accompagnement, soins et services à la personne dans un lycée de Falaise, près de Caen (Calvados). Pour lui, c’est la déception. Il a cinq vœux en attente et deux vœux refusés, en IUT hygiène et sécurité, une filière sélective. « Je n’ai rien du tout, donc », explique-t-il.

Pour lui, bien entendu, son statut de bachelier professionnel a posé problème. « Je ne me faisais pas de bile, mais là je me demande où je vais atterrir en septembre. » Avec un taux de réussite de moins de 5 % en licence, les bacheliers professionnels sont souvent dissuadés d'intégrer l'université mais les places en BTS et IUT, censées leur être dévolues, sont préemptées par de bons élèves de la voie générale…

Jean-Marc ambitionne de faire mentir les statistiques et a souhaité intégrer les universités de Caen, Rennes ou deux facs parisiennes en histoire. Il se classe « environ 300e » sur une liste d’attente de 1 000 élèves pour Caen et la Sorbonne. Pour ses autres vœux, il se classe dans les « 1 000 et quelques ».

Pour lui, être ainsi placé dans l’expectative à une échéance plus ou moins longue est le signe du « dysfonctionnement » de Parcoursup. Le jeune homme s’explique : « On ne pouvait pas faire confiance à APB et Parcoursup suit la même lignée. Cela reste un système informatique bidouillé, comme on ne connaît pas les critères locaux. Mon bac pro m’a handicapé mais j’aurais dû avoir un “oui, si” pour une année de remise à niveau, mais là je n’ai que des “en attente” et des refus. »

Dans la classe de Nawell Aissaoui, au lendemain des premiers résultats, l’incompréhension règne, surtout qu’il s’agit de l’année zéro de Parcoursup. Personne ne sait comment les affectations vont se dérouler et combien de temps les jeunes candidats vont devoir patienter avant d’être fixés sur leur sort.

« Personne ne comprend pourquoi des élèves assez bons, qui ont entre 13 et 17 de moyenne, sont mis en attente. C’est n’importe quoi, je ne m’attendais pas du tout à ça. Je pense que je vais être acceptée vu mes notes et ma lettre de motivation, mais il ne faut pas que ça dure sinon ça va vraiment me stresser », explique-t-elle.

Ugo Thomas trouve que le fonctionnement de la procédure est très déstabilisant. Cette situation est étrange à appréhender pour lui :

« C’est la première fois de ma vie que je me prends un stop dans ma scolarité. J’ai toujours eu les options et orientations que je voulais, c’est étrange comme sensation. Surtout qu’on n’a aucune idée de comment les décisions d’affectation ont été prises dans les commissions. »

En effet, l'un des enjeux de Parcoursup porte sur les modalités des classements effectués dans chaque filière de chaque université, dans une opacité totale puisque chaque commission a pu édicter ses propres critères.

Louise est soulagée, « cela m’ôte un gros poids », mais elle voulait maintenir ses vœux jusqu’à dimanche par simple curiosité. Elle souhaitait voir son évolution dans les listes d’attente mais, par égard pour les autres candidats, elle va finalement libérer au plus vite ces places pour soulager les inquiets.

Ugo Thomas déplore qu’avec ce nouveau système, tout « le monde se retrouve en compétition » et que les moins bons élèves deviennent tributaires des choix des meilleurs. Lui aussi se donne jusqu’à vendredi pour remettre dans le circuit les attributions dont il ne veut pas, « par solidarité » envers les autres postulants qui se rongent les sangs.

Les quatre savent qu’ils vont se retrouver, à plus ou moins long terme, à devoir prendre des décisions et affiner leur stratégie.

Bien sûr, il faut pour cela être bien entouré par sa famille ou ses professeurs, car l’un des risques pointés concerne les choix par défaut. Certains vont parfois se rabattre sur un vœu de secours pour être sûr d’avoir quelque chose, quitte à renoncer à leur vœu préféré mais plus incertain. Nawell Aissaoui, qui risque d’être vite placée dans cette configuration, se dit qu’elle ne devrait pas craquer.

Tous confient aussi craindre plus que tout la « fausse manipulation » sur le site, ou le bug qui leur ferait confirmer n’importe quel vœu et perdre tous les autres. « J’ai trop peur de cliquer quelque part et de tout perdre », confie Louise.

Ugo explique que ni lui ni aucun de ses camarades n’a pour le moment osé appuyer sur la touche « j’accepte » ou « je renonce ». « Un mauvais clic peut tuer toute mon orientation », craint le lycéen.

Plus largement, Parcoursup contraint les futurs étudiants à se projeter et vite. Ils ont une semaine pile pour refuser ou accepter un vœu, sous peine de sortir du système s’ils ne respectent pas le délai. Pour Ugo Thomas, cela se traduit par une décision assez radicale quand on n’a pas encore 18 ans :

« Je dois déterminer en peu de temps si je continue de vivre chez moi à Nantes ou non. C’est un peu bizarre de se dire que je ne vais plus y habiter sans savoir où par ailleurs. Que faire et où vivre ? »

Jean-Marc Remande est aux prises avec les mêmes interrogations purement logistiques. Avec deux amis, il a réfléchi à un putatif déménagement en région parisienne. Ils voudraient constituer une colocation, « en banlieue car c’est moins cher ». Seulement, pour démarcher les propriétaires et agences de location, il faut avoir une réponse définitive. « Cela met tout en suspens. » Les futurs étudiants qui attendent une chambre du Crous sont eux aussi placés dans l’incertitude quant à leur lieu d’atterrissage.

Louise Burgund est consciente de sa chance que le « système » ait bien fonctionné pour elle. Elle n’en demeure pas moins attentive à l’inquiétude de ses amis et camarades de classe.

Ugo Thomas voit dans toute cette procédure, contre laquelle il s'est mobilisé, l’expression d’une « violence symbolique et institutionnelle très forte ». Pour le lycéen, être placé en attente par « une machine qui est censée produire un résultat carré » place en réalité tous les jeunes dans l'incompréhension. 

Article de Faiza Zerouala publié par Médiapart le 24 mai

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article