Philippe Martinez répond à l'Humanité Dimanche

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Philippe Martinez répond à l'Humanité Dimanche

 

« Oui, nous pouvons faire reculer le gouvernement »

 

Journée d'action interprofessionnelle du 9 octobre, réalisation d'une plateforme intersyndicale de revendications, retraites, Unédic Le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, présent samedi au Forum social de la Fête, revient sur les enjeux de cette rentrée, sur les méthodes d'un exécutif qui entend toujours « décider seul ». Car, contrairement aux discours, « rien n'a changé ».

Au lendemain d'une visite de l'hôpital de Nice qui lui a permis de dialoguer avec le personnel, le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, a reçu « l'Humanité Dimanche » dans son bureau de Montreuil. L'occasion d'évoquer les dossiers chauds de la rentrée et la mobilisation du 9 octobre.

« Rien n'a changé », avez-vous dit à l'issue de votre rencontre avec le premier ministre le 28 août. On dit Emmanuel Macron affaibli, pensez-vous empêcher que le scénario des ordonnances sur le Code du travail ou celui de la réforme de la SNCF se répètent ?

P. M : Le « rien n'a changé » était une référence au discours d'Emmanuel Macron du 17 juillet, où il a déclaré en substance qu'il n'avait pas assez pris en compte la parole des syndicats jusqu'à présent, mais que cela allait changer.  Malheureusement, ce discours n'était que du vent : deux jours avant notre dernière réunion avec le premier ministre, fin août, Edouard Philippe a décidé d'annoncer dans les colonnes du « JDD » tout ce qu'il comptait faire !

Vous me demandez si on peut mettre en échec la politique du gouvernement. Oui, nous pouvons, à condition d'être plus nombreux à nous mobiliser et d'être davantage en lien avec les préoccupations des salariés. En cette rentrée, il faut des journées de mobilisation, mais les slogans revendicatifs affichés dans le tract d'appel ne sont pas ciblés uniquement sur un sujet. Le gouvernement cherche à nous imposer des sujets importants chômage, retraite , mais la question du salaire et du travail est cruciale. Pour bâtir nos revendications, nous ne pouvons pas nous limiter à l'agenda du gouvernement.

780 millions d'euros à la SNCF, 200 à Air France : le gouvernement et les directions préfèrent perdre un « pognon de dingue » plutôt que de céder aux grévistes. Alors que les mobilisations reprennent dans ces deux entreprises, qu'est-ce qui peut les faire reculer ?

Je voudrais rappeler tout d'abord que ces entreprises continuent à engranger des bénéfices, malgré des grèves qu'on nous présentait comme un « cataclysme » pour les finances des entreprises, qui devaient ternir l'image de la France et décourager les touristes. Il faut multiplier les luttes dans les entreprises et tenter ensuite de les faire converger. Ces luttes existent, regardez ce qui se passe dans les hôpitaux

Effectivement, les conflits se multiplient dans certains secteurs. Néanmoins, lors des précédentes journées d'action, la mobilisation a parfois été décevante, malgré l'unité syndicale. C'était le cas le 22 mai dans la fonction publique par exemple. Comment y pallier ?

Dans les hôpitaux, il y a des mobilisations importantes. Aux organisations syndicales d'essayer de fédérer ces luttes. Et surtout, ne décidons pas à la place des salariés ! J'étais à Nice il y a quelques jours, dans un hôpital de 7 000 agents. J'ai fait la tournée des services : personne ne m'a parlé de la réforme des retraites. On m'a parlé du salaire, du manque d'effectifs, de la précarité (on compte 30 % de précaires dans cet hôpital NDLR), on m'a parlé de reconnaissance de qualification Les agents sont à bout, à cause du manque de moyens et de la pression subie. Il ne faut pas décider à la place des salariés. Si l'unité syndicale est un gage de confiance, elle n'est pas suffisante pour mobiliser. Il faut porter les revendications des salariés.

La journée du 9 octobre peut-elle être une occasion de fédérer ces luttes ?

Il le faut. Les organisations syndicales se doivent d'organiser des journées d'action interprofessionnelles, qui fédèrent les combats. Les cheminots, avec ce qu'ils portent autour des besoins de service public du ferroviaire, doivent converger avec les agents du public en général. C'est d'autant plus urgent que nous avons face à nous un gouvernement et un patronat qui tentent sans arrêt de diviser le monde du travail : le public contre le privé, les jeunes contre les vieux, les employés contre les cadres A la CGT, nous sommes très inquiets de ce qui se passe en Europe et singulièrement en Allemagne autour des migrants en cette année d'élections européennes. Le syndicalisme a la responsabilité de refuser les oppositions entre travailleurs. Il faut s'opposer à la montée de ce qu'on appelle pudiquement le populisme mais qui est en fait du fascisme. Divisés, les travailleurs sont battus d'avance. Le mouvement syndical doit s'unir en France et en Europe et parler plus fort pour refuser cela.

N'y a-t-il pas un doute, dans l'esprit des salariés, sur l'efficacité des manifestations ou de la grève pour faire reculer le gouvernement ?

Et pourtant, sur le terrain, les exemples de luttes victorieuses ne manquent pas, même si le mépris des directions pousse à des formes de lutte radicales. A l'hôpital de Saint Etienne- du-Rouvray, les agents ont fait la grève de la faim. Au Havre, ils ont dû passer plusieurs jours sur le toit de leur hôpital pour obtenir des postes supplémentaires. Mais à chaque fois, ils ont gagné !

Il y a pourtant des doutes. Les salariés ont le sentiment qu'il est plus facile de faire plier leur patron que de faire reculer le gouvernement

Nous devons lever ce type d'obstacles. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la France est un pays de déserts syndicaux : dans la plupart des entreprises, les syndicats n'ont tout simplement pas voix au chapitre. En ce moment, les grèves dures sont souvent suivies par des vagues de répression antisyndicale : on le voit à la SNCF ou dans le gaz et l'électricité par exemple.

C'est une question que vous mettrez à l'ordre du jour le 9 octobre ?

Bien sûr, et même avant. J'en ai parlé récemment au premier ministre. On parle, chez les cheminots, de plus de 50 convocations pour sanction pouvant aller jusqu'à la radiation. Ce qui est tout à fait exceptionnel. Dans l'énergie, on compte plus de 300 convocations. C'est la vieille méthode du dialogue social à coup de bâton. Dès que les salariés s'opposent aux directions, les patrons tapent. Des militants, dans le Lot, sont convoqués par la police pour avoir « perturbé un péage » Ce recours de plus en plus systématique au juge et à la police témoigne d'une stratégie délibérée de criminalisation des luttes sociales.

La commission d'enquête au Sénat sur l'affaire Benalla reprend : qu'attend la CGT de cette commission ? Avez-vous été auditionné ?

Non, mais nous avons signalé que nous étions disponibles. Nous avons constaté de sérieux problèmes de maintien de l'ordre lors de la manifestation du 1er Mai qui nous avaient amenés à interpeller le ministre de l'Intérieur. Cette affaire inspire plusieurs observations. Il faut tout d'abord remonter la chaîne de commandement pour comprendre comment Alexandre Benalla s'est retrouvé avec des insignes officiels dans cette manifestation. Ensuite, cette affaire nous rappelle la nécessité de défendre un service public de la sécurité. La sécurité ne peut pas être assurée par des contractuels, des gens qui n'ont aucun compte à rendre à la collectivité et qui défendent des intérêts particuliers. Alexandre Benalla est au service du président de la République, pas des citoyens.

Une plateforme revendicative intersyndicale est en cours d'élaboration. Quel est son objectif ?

 

La CGT s'oppose au gouvernement. Il est naturel qu'elle avance des propositions alternatives. Et tant mieux si on peut le faire dans un cadre intersyndical. La CGT ne se contente pas de contester. Elle l'a démontré encore lors du conflit des cheminots avec son projet « Ensemble pour le fer ».

Qui participe à l'élaboration de cette plateforme ?

FO, la FSU, l'Unef, l'UNL, Solidaires : les organisations syndicales qui participent habituellement aux réunions de l'intersyndicale.

Pas la CFDT ?

Non, l'absence d'unité syndicale reste un problème, y compris pour élaborer des alternatives.

En discutez-vous avec Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT ?

Bien sûr. Il y a eu une réunion avant l'été des secrétaires généraux des 5 confédérations. Il existe encore une différence d'appréciation entre nous. Le constat que ça ne va pas est partagé, mais, au sein de l'intersyndicale, certains pensent qu'on peut encore convaincre le gouvernement de changer de politique quand les autres pensent qu'il ne changera pas sans qu'on lui mette la pression.

Le gouvernement veut réformer l'assurance-chômage. Vous ne semblez pas demandeur

La méthode est problématique. Le gouvernement entend décider seul du sujet à discuter. Il prétend nous dicter ce qu'il faut faire via une lettre de cadrage et si, au final, ce que syndicats et patronat négocient ne lui convient pas alors il nous dit, comme il l'a fait pour la formation professionnelle : « C'est bien ce que vous avez discuté, mais je vais quand même corriger la copie. » Cette façon de faire est inacceptable.

Quel est le principal danger du projet du gouvernement ? La dégressivité des allocations ?

En proposant d'instaurer la dégressivité des allocations des cadres, le gouvernement est encore en train de tenter d'opposer les travailleurs entre eux. On oppose le cadre qui gagne 3 000 ou 4 000 euros par mois au salarié au Smic ou qui gagne 1 500 euros. La CGT propose de déplafonner les cotisations des cadres dirigeants qui gagnent plus de 14 000 euros par mois. Cette mesure rapporterait à elle seule 600 millions d'euros par an. Cette proposition, le gouvernement ne veut pas l'entendre, comme il ne veut pas entendre que 1 demandeur d'emploi sur 2 n'est pas indemnisé et comme il ne veut pas reconnaître que la fraude ne concerne que 0,7 % des demandeurs d'emploi. Faisons la chasse aux vrais fraudeurs, faisons la chasse aux patrons qui profitent de la précarité. Instaurons comme le propose la CGT un malus sur les contrats précaires.

L'unité syndicale est-elle possible sur cette question ?

Il me semble qu'un large consensus existe pour dire que ce ne sont pas les demandeurs d'emploi qui posent problème et qu'il ne s'agit pas de remettre en cause le niveau ni la durée d'indemnité. Tout le monde est d'accord aussi pour dire qu'il faut stopper le recours aux contrats précaires. Le gouvernement veut étatiser l'assurance- chômage

Le gouvernement entretient la confusion entre la cotisation sociale et l'impôt. La Sécurité sociale est fondée sur le principe de solidarité. Chacun contribue selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. Cela veut dire que, lorsqu'on est malade, on est soigné en fonction de sa maladie et pas de son portefeuille. Et le financement par cotisation met à contribution les entreprises. De plus en plus, le Medef ne veut plus rien cotiser.

Pour imposer la dégressivité, le gouvernement utilise le cliché, assez partagé, que les chômeurs profitent de l'indemnisation. Comment combattre cela ?

Il nous faut faire preuve de pédagogie, et pas seulement sur cette question. A l'hôpital de Nice, j'ai rencontré des infirmières qui gagnent 1 300 euros par mois. C'est un vrai scandale. Et pourtant, certaines pensent que la seule façon d'augmenter leur salaire, c'est d'abandonner leur statut d'agent hospitalier pour partir dans le privé ou pour revenir travailler à l'hôpital sous statut d'intérimaire.

Celui-ci ne paie pas mieux, mais la prime de précarité fait la différence. Il nous faut les convaincre que ce n'est pas la solution. Il nous faut les convaincre que la solution est collective. C'est l'augmentation des salaires. Je parle de la santé parce que je pense que c'est le secteur le plus significatif du mal-travail et du manque de moyens dans notre pays. Une salariée me racontait qu'il y a tellement peu de moyens à l'hôpital qu'elle se cotisait avec ses collègues pour acheter du matériel.

La réforme des retraites à venir est présentée comme la mère des batailles. Etes-vous d'accord ?

L'avenir des retraites est une question importante. C'est l'avenir de la Sécurité sociale. Cela dit, décider de ce qui est important et prioritaire pour les salariés à la place des salariés, ce n'est pas la démarche de la CGT. Ce que veut faire le gouvernement

sur les retraites est grave, mais on ne peut pas imposer aux salariés un mot d'ordre de mobilisation. C'est pour cela que la CGT défend l'idée de rédiger des cahiers revendicatifs pour imposer dans le débat les propositions et les besoins des salariés.

Mais la CGT s'oppose à la retraite par points.

La retraite par points, c'est la remise en cause de la solidarité. C'est l'individualisation de la retraite. Chacun ne touchera que ce qu'il a cotisé. Quid des périodes de chômage, de maladie ou de maternité ? Qui déterminera la valeur du point et comment ? Dans certains pays, la valeur du point diminue avec l'augmentation de l'espérance de vie. C'est une incitation à mourir plus tôt.

La question fondamentale est celle des moyens de financer les retraites. Pour ce gouvernement, les retraités sont une charge. Les malades aussi d'ailleurs. Le premier ministre a osé affirmer que l'indemnité journalière de maladie correspond au prix d'une journée de congé supplémentaire. Autrement dit, il insinue que les salariés malades profitent du système. C'est absolument scandaleux.

Entretien réalisé par Cyprien Boganda et Pierre-Henri Lab

Publié dans syndicats

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myam 14/09/2018 13:42

tant qu'on ne sera pas tous ensemble et qu'on ne bloquera pas tout...on n'arrivera a rien!bizarre qu'il n'y est que les gens pour s'en rendre compte et que syndicats et politiques ne le voient pas!!! ou ne veulent pas le voir…..