Le grand retour de la question sociale

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Le grand retour de la question sociale

La dernière édition de l’Observatoire des inégalités dresse le portrait d’une France de l’insécurité sociale, terreau d’un malaise qui grandit, à l’origine de la colère des gilets jaunes et de multiples luttes dans les entreprises et les territoires.

Le dédain de la France qui gagne à l’encontre de la France qui «fume des clopes et roule au diesel » a éclaté au grand jour à l’occasion de la révolte des ronds-points.

C’est cette « vague de mépris social » que Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, a choisi de dénoncer, en introduction de la troisième édition du «Rapport sur les inégalités en France ».

Tout l’intérêt de ce document est en effet de planter le décor, de remuer le terreau sur lequel a émergé le mouvement des gilets jaunes. Car faute de données plus récentes en matière d’inégalités, la plupart des chiffres cités datent de 2016. Ce rapport n’en fournit pas moins un diagnostic de référence sur les inégalités qui minent notre société. Tour d’horizon.

1 LES RICHES FRANÇAIS TRÈS BIEN LOTIS

Ça va bien, merci. La France est un pays où les riches sont plus riches qu’ailleurs en Europe, même après avoir payé leurs impôts.

En moyenne sur la période 2013-2016, le top 1 % des Français les plus aisés jouissait d’un niveau de vie mensuel d’au moins 7000 euros pour une personne seule. Seuls les Suisses sont mieux dotés sur le Vieux Continent. « Ces données invalident la thèse d’une fuite des super-riches sous l’effet de la pression fiscale, précise le rapport. La France est un pays où les plus aisés gagnent beaucoup d’argent. »

2 LES EFFETS DE LA CRISE SUR LA PAUVRETÉ NE SONT PAS EFFACÉS

Au bas de la hiérarchie sociale, 8,8 millions de personnes étaient considérées comme pauvres en 2016. C’est 820 000 personnes de plus que dix ans auparavant. Depuis 2011, néanmoins, le nombre de pauvres diminue.

Mais « compte tenu de l’ampleur de la dégradation enregistrée depuis le début des années 2000, il faudrait un mouvement beaucoup plus important et durable pour ne serait-ce que revenir à la situation qui prévalait au milieu des années 2000 », pointe le rapport. 

Reste que le taux de pauvreté est nettement plus faible en France qu’ailleurs (13,6 %, contre 22,3 % en Espagne, 20,6 % en Italie, 15,9 % au Royaume-Uni, 16,5% en Allemagne). Une bonne performance à mettre au crédit de notre modèle social.

Il s'agit des chiffres de 2016, or depuis 2017 avec le serrage de vis de l'austérité salariale pour transférer une part toujours plus grande de richesses produites vers le capital et notamment les actionnaires et les banques, il n'est pas dit que le taux de pauvreté n'est pas à nouveau progressé. (Rajouté par nous) 

En France, les 10 % les plus pauvres touchent 281 euros par mois avant redistribution, et 821 euros après. Le « pognon de dingue » dénoncé par Emmanuel Macron n’est finalement pas si mal dépensé.

3 INÉGALITÉS DE REVENUS : TROP TÔT POUR CRIER VICTOIRE

Après la baisse enregistrée en 2012 et 2013, les écarts de niveaux de vie se sont stabilisés entre 2013 et 2016. Résultat, en 2016, on a retrouvé le niveau d’inégalité qui prévalait dix ans plus tôt. Cocorico ? Il convient de rester prudent. Si on prend un peu plus de recul, les inégalités demeurent supérieures à ce qu’elles étaient il y a vingt ans.

« Chaque mois, les 10 % les plus riches perçoivent environ 4 686 euros, les 10 % les plus pauvres 698 euros. Une différence de 3 988 euros mensuels, soit 48 000 euros par an, équivalente à un peu plus de 3,5 années de travail au SMIC », pointe l’Observatoire des inégalités.

Or, cet écart est passé de 38 000 euros annuels en 1996 à 48000 euros en 2016, soit 10 000 euros de plus. « On comprend mieux ainsi les tensions sociales qui se font jour », conclut le rapport.

La France comptait 8,8 millions de pauvres en 2016, soit 820 000 personnes de plus que dix ans auparavant. Surtout qu’avec les cadeaux fiscaux accordés aux plus aisés fin 2017, il est « très probable que les inégalités de niveau de vie se soient accrues entre 2016 et 2019 », souligne l’Observatoire.

4 LES INÉGALITÉS DE PATRIMOINE DONNENT LE VERTIGE

Quand on pense inégalités, on pense en général revenus. Le patrimoine passe souvent à la trappe. A tort. Car la répartition du patrimoine est bien plus inégalitaire que celle des revenus. En prenant en compte ce que les gens possèdent (leur voiture, leur logement, leur entreprise, leurs titres financiers) et pas simplement ce qu’ils gagnent via leurs revenus, on se rend compte que les inégalités sont « démultipliées ».

Les 10 % les plus fortunés détenaient ainsi près de la moitié du total du patrimoine des ménages français en 2015. Les 50 % des Français les moins riches, eux,ne disposaient que de 8 % de l’ensemble. Plus concrètement encore, le patrimoine brut (c’est-à-dire endettement non déduit) du dixième le plus riche vaut 1,25 million d’euros, soit 630 fois celui des 10 % les moins riches (2 000 euros).

5 L’ESSOR DE L’INSÉCURITÉ SOCIALE

« La France qui subit les inégalités est d’abord celle des flexibles du travail, écrit Louis Maurin. Celle des huit millions de salariés à l’horizon de vie grignoté par la précarité ou le chômage. Des non- salariés qui vivent au gré de petits contrats. De ceux qui usent leur corps au travail à la chaîne, en oeuvrant dans la poussière ou en portant des charges lourdes. »

Cette France « flexibilisée », ou plutôt « insécurisée », le rapport tente de la quantifier. Recenser les 2,8 millions de chômeurs ne suffit pas. C’est pourquoi l’Observatoire des inégalités propose une catégorie plus large, celle du mal-emploi, qui rassemble 8,1 millions de personnes fragilisées face à l’emploi. Aux chômeurs, il faut donc ajouter les 3,7 millions de travailleurs précaires et le 1,6 million de découragés, qui ont abandonné la recherche d’emploi faute de débouché.

La mauvaise nouvelle, c’est que cette France du mal-emploi est en plein essor. A titre d’exemple, le taux d’emploi précaire est passé de 12,1 % en 2014 à 13,6 % en 2017.

Comment, dans ces conditions, peut-on s’étonner de voir les rancoeurs s’attiser ? « Pour une grande part, cette France de l’insécurité sociale a animé les manifestations des gilets jaunes », juge Louis Maurin.

A force de battre le pavé et d’occuper les carrefours giratoires, elle a remis la question sociale au goût du jour.

Laurent Jeanneau pour Alternatives Economiques
 

Publié dans Social, Economie

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