Toni Morrison est décédée dans la nuit de lundi à mardi

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Toni Morrison est décédée dans la nuit de lundi à mardi

Toni Morrison est morte dans la nuit de lundi 5 à mardi 6 août à 88 ans, a fait savoir mardi son éditeur Knopf. La romancière, dramaturge et essayiste, née en 1931 dans l'Ohio, avait reçu en 1987 le prix Pulitzer pour son roman Beloved, devenu un best-seller mondial. Elle est la seule écrivaine noire à avoir reçu le prix Nobel de littérature, en 1993.

Pour la politologue Françoise Vergès, l’œuvre de la récipiendaire du prix Nobel de littérature 1993, a permis d’entrer dans « l’intimité complexe des personnes réduites en esclavage ». Sa pensée irrigue aujourd'hui la jeune génération de la gauche américaine.

Toni Morrison est morte à 88 ans. L'Américaine, auteure du roman Beloved, devenu un best-seller mondial, est la première femme afro-américaine à avoir reçu le prix Nobel de littérature, en 1993.

Dans un entretien à Mediapart, la militante féministe Françoise Vergès revient sur l'ampleur politique de l'œuvre de Morrison, dont elle juge l'influence encore trop faible en France.

Quel est l’apport politique de l’œuvre de Toni Morrison, à vos yeux ?

Françoise Vergès : C’est un apport immense. Avec des romans comme L’Œil le plus bleu, son premier, ou Beloved, elle entre dans l’intimité complexe des personnes réduites en esclavage. Elle n’en fait pas des sujets sociologiques, mais des êtres avec des sentiments conflictuels. En cela, c’est tout à fait novateur. Les personnes esclavagisées avaient été construites comme sans sentiments, sans capacité d’agir, d’aimer, d’avoir des passions.

En outre, elle était une grande voix publique. Elle a aussi été pionnière, la première femme noire à enseigner à l’université de Princeton et, bien sûr, la première femme noire à recevoir le prix Nobel de littérature. Elle participait à des conférences, elle ne confinait pas sa parole à ses seuls livres.

Elle fut proche de Bill Clinton, qu’elle avait qualifié de premier président noir, puis de Barack Obama. Quelle trace laisse-t-elle auprès de la classe politique américaine ?

F. V : La nouvelle génération démocrate est, je crois, très sensible à ce que Toni Morrison a produit. Car sa voix portait une véritable analyse politique. Ainsi, dans l’un de ses romans, elle écrit sur ces domestiques blancs dont la condition était pratiquement celle des esclaves, similaire à celle des Noir.e.s, et comment ils sont fabriqués comme « Blancs » et donc comment toute solidarité est entravée.

Un théoricien noir américain, Cedric Robinson, a dit que le racisme, c’était pour contrôler les Blancs, et Morrison a compris cela : comment le pouvoir rappelle sans cesse aux Blancs qu’ils sont « blancs » pour justifier leur sentiment de supériorité. Pauvres, mais blancs !

Toni Morrison a contribué à un large mouvement – car elle n’était pas la seule bien sûr – qui a attaqué le racisme dans sa structure profonde. Elle l’a également fait à travers ses travaux universitaires. En France, en revanche, je pense qu’elle est moins influente politiquement. Ici, elle est surtout célébrée comme romancière, plutôt que comme essayiste.

Justement, quel roman de Toni Morrison vous a révélé sa pensée et sa voix singulière ?

F. V : C’est L’Œil le plus bleu, qui est d’ailleurs son premier roman publié. Il s’agit de l’histoire d’une petite fille noire qui veut absolument avoir les yeux bleus. À la fin, elle devient aveugle. Cela m’a rappelé ce que j’ai vu à La Réunion, puis en Afrique, concernant ces femmes noires qui utilisent des produits dévastateurs pour se blanchir la peau.

À travers le récit de son héroïne, Toni Morrison documente de manière bouleversante cette vérité-là, tout en produisant de la littérature. Elle décrit ce symptôme terrible de façon absolument puissante et bouleversante.

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