La crise climatique menace océans et zones gelées, indispensables aux humains

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

La crise climatique menace océans et zones gelées, indispensables aux humains

 

Le rapport spécial sur les océans et la cryosphère a été adopté à Monaco. Il montre que, des hautes montagnes au plus profond de la mer, le réchauffement climatique a déjà de lourds impacts sur le vivant. Et ceux-ci ne feront que s’accentuer. Plus d’1,3 milliard d’êtres humains sont directement menacés.

Et de trois pour le Giec. Le groupe intergouvernemental d’experts pour le climat a rendu public, mercredi 25 septembre, son troisième rapport spécial, portant cette fois-ci sur les océans et la cryosphère (les régions gelées de la planète, les deux pôles et les glaciers notamment).

L’an dernier, le Giec avait rendu un rapport alarmant montrant la différence entre un monde à + 1,5 degré et un monde à + 2 degrés. Quelques mois plus tard, il rendait un rapport sur l’utilisation des terres dans un monde réchauffé. Parallèlement, l’IPBES rendait son rapport sur les menaces pesant sur la biodiversité.

Ce troisième rapport spécial est doublement important : d’abord parce que les océans absorbent le quart du CO2 que nous émettons et qu’ils ont aussi absorbé 90 % de la chaleur supplémentaire produite par les émissions de gaz à effet de serre depuis 1970. Il est également important car tous les habitants de la planète dépendent directement ou indirectement des océans et des terres gelées. L'océan mondial couvre 71 % de la surface de la Terre et contient environ 97 % de l'eau de la Terre.

Le Giec rappelle également qu’environ 680 millions de personnes vivent actuellement sur la zone côtière de basse altitude et quasiment autant vivent dans des régions de haute montagne. Sans compter les quelque 4 millions de personnes qui vivent en permanence dans la région arctique, dont 10 % sont autochtones.

Pour élaborer leur rapport, les scientifiques du Giec ont épluché près de 7 000 articles. Ce rapport a ensuite été soumis aux responsables de 196 États de l’ONU qui ont passé plusieurs jours à élaborer le « Résumé à l’attention des décideurs », d’une quarantaine de pages, rendu public ce matin.

Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue et coprésidente du Giec, s’est félicitée que les États présents à Monaco aient « gardé tous les messages présents dans la première version et [aie]nt même ajouté des éléments plus précis »

Si le Giec n’a pas vocation à faire de la politique, le résumé à l’attention des décideurs met néanmoins en garde :

« Cette évaluation de l'océan et de la cryosphère dans un climat en évolution révèle les avantages d'une atténuation ambitieuse et d'une adaptation efficace pour le développement durable et, inversement, l'escalade des coûts et les risques d'une action différée. »

Pour Jean-Pierre Gattuso, directeur de recherche au Laboratoire d’océanographie de Villefranche, et à l'université Pierre-et-Marie-Curie (Paris VI), auteur principal d’un des chapitres du rapport, il s’agit d’un « état de l’art » de la connaissance scientifique concernant les effets de la crise climatique sur les océans. « Ce rapport montre ce qui peut se passer dans le futur, explique-t-il à Mediapart. Nous avons étudié un scénario de faibles émissions où les humains font beaucoup d’efforts, et un scénario à fortes émissions. » Pour le chercheur, « l’avenir est entre nos mains »

Ces mains ont intérêt à être larges pour répondre à l'ampleur des problèmes posés.

La fonte des glaces

« Entre 1979 et 2018, l'étendue de la banquise arctique a très probablement diminué pour tous les mois de l'année », écrivent les experts. Cette perte de glace, couplée à la perte de couverture de neige printanière sur terre, ont contribué à amplifier le réchauffement dans l'Arctique, où la température de l'air en surface a probablement augmenté de plus du double de la moyenne mondiale au cours des deux dernières décennies. 

La perte de glace a également eu « des répercussions principalement négatives sur la sécurité alimentaire, les ressources en eau, la qualité de l'eau, les moyens de subsistance, la santé et le bien-être, les infrastructures, les transports, le tourisme et les loisirs, ainsi que sur la culture des sociétés humaines, particulièrement chez les peuples autochtones », selon le Giec.

De même, en Arctique, ces changements ont eu des effets négatifs sur la santé humaine, comme par exemple un risque accru de maladies d'origine alimentaire et hydrique, de malnutrition, de blessures et de problèmes de santé mentale, surtout chez les peuples autochtones.

Ces pertes de glace devraient se poursuivre tout au long du siècle : d’ici à 2100, les glaciers d’Europe centrale, du Caucase, du nord de l’Asie ou encore de Scandinavie pourraient décliner de 80 %.  Et affecteront les ressources en eau et leurs utilisations, comme l'hydroélectricité et l'agriculture irriguée dans et en aval des zones de haute montagne.

 

Vue aérienne des glaciers du plateau tibétain. © Nasa Earth Observatory

Le réchauffement des mers

Les experts du Giec jugent « pratiquement certain que l'océan mondial s'est réchauffé sans relâche depuis 1970 et qu'il a absorbé plus de 90 % de la chaleur excédentaire dans le système climatique ». En absorbant plus de CO2, l'océan a subi une acidification de surface croissante et une perte d'oxygène s'est produite de la surface à 1 000 m de profondeur. Depuis la fin des années 1980, le pH de la surface de l'océan en haute mer a diminué de 0,017 à 0,027 unité de pH par décennie.

Le réchauffement de l’océan et l’absorption du CO2 produisent un phénomène de désoxygénation de vastes zones des océans au large. En haute mer, ces zones ont quadruplé, explique Véronique Garçon, du CNRS. Ces zones se trouvent « surtout dans le Pacifique équatorial, nord et sud, des zones en plus assez riches en production primaire et donc en pêche ».

On trouve également de telles « zones mortes » en mer d’Arabie, en mer Noire ou en mer Baltique. Les régions côtières sont elles aussi touchées mais le phénomène est dû, dans ces régions, au non-retraitement des eaux usées et aux engrais. 

D’après le Giec, l’océan continuera de se réchauffer tout au long du XXIe siècle. Les vagues de chaleur marines et les phénomènes El Niño et La Niña extrêmes devraient devenir plus fréquents. Les phénomènes El Niño extrêmes se produiront environ deux fois plus souvent au XXIe siècle qu'au XXe siècle.

La montée des eaux

Selon le Giec, le niveau moyen de la mer à l'échelle mondiale est en hausse, avec une accélération au cours des dernières décennies en raison des taux croissants de perte de glace des calottes glaciaires du Groenland et de l'Antarctique, ainsi que des pertes continues de masse glaciaire et de l'expansion thermique océanique. La perte de masse de la calotte glaciaire de l'Antarctique au cours de la période 2007-2016 a triplé par rapport à 1997-2006, rappellent les scientifiques. 

Des événements extrêmes du niveau de la mer qui sont historiquement rares (une fois par siècle dans un passé récent) devraient se produire fréquemment (au moins une fois par an) à de nombreux endroits d'ici à 2050. Par effet de rétroaction positive, l’augmentation prévue de l'intensité des cyclones tropicaux et des précipitations aggravera le niveau extrême des mers et les risques côtiers, souligne le Giec.

 

 Photo satellite de l'ouragan Dorian, à proximité des côtes de Floride le 3 septembre 2019. © Reuters

Les impacts sur la biodiversité

Certaines espèces de plantes et d’animaux ont profité des modifications climatiques du siècle dernier, selon le rapport, trouvant de nouvelles régions à habiter à mesure que les glaciers reculaient. En haute montagne, le nombre d’espèces a ainsi augmenté du fait de la migration des espèces de plus basse altitude vers le haut de la pente. A contrario, d’autres espèces, adaptées au froid ou dépendant de la neige, ont largement décliné. Pour certaines, il y a un vrai risque d’extinction, soulignent les experts. 

Près de 50 % des zones humides côtières ont été perdues au cours des 100 dernières années, sous l'effet conjugué des pressions humaines localisées, de l'élévation du niveau de la mer, du réchauffement et des événements climatiques extrêmes. 

Dans les océans, le réchauffement des eaux a eu des effets similaires : de nombreuses espèces marines de divers groupes ont vu leur aire de répartition géographique et leurs activités saisonnières se déplacer. « Cela a entraîné des changements dans la composition des espèces, l'abondance et la production de biomasse des écosystèmes, de l'équateur aux pôles », estime le Giec. Les coraux sont une des premières victimes de ce réchauffement : le Giec parle de « blanchissements à grande échelle ».

L’enjeu pour les communautés

Le Giec n’est pas beaucoup plus optimiste pour les communautés humaines vivant sur les côtes.

« Compte tenu des changements observés et prévus dans l'océan et la cryosphère, de nombreux pays auront du mal à s'adapter, même avec des mesures d'atténuation ambitieuses, écrivent les experts. Dans un scénario d'émissions élevées, de nombreuses communautés dépendant de l'océan et de la cryosphère devraient faire face à des limites d'adaptation (biophysiques, géographiques, financières, techniques, sociales, politiques et institutionnelles) pendant la seconde moitié du XXIe siècle. »

Pour le Giec, trois scénarios sont possibles. Si l’espace est limité et la valeur des biens exposés est élevée – en clair s’il s’agit de villes –, la construction de digues pour protéger les populations sera sans doute rentable. « Mais les zones à ressources limitées pourraient ne pas être en mesure de se permettre ces investissements », précisent les scientifiques.

Deuxième scénario, « là où l'espace est disponible », les experts préconisent de viser à s’adapter en se fondant sur les écosystèmes, ce qui offre « de multiples autres avantages tels que le stockage du carbone, l'amélioration de la qualité de l'eau, la conservation de la biodiversité et le soutien aux moyens de subsistance ».

Enfin, « lorsque la communauté touchée est de petite taille ou à la suite d'une catastrophe, il vaut la peine d'envisager de réduire les risques en planifiant des déplacements côtiers si d'autres lieux sûrs sont disponibles ». « Une telle relocalisation planifiée peut être socialement, culturellement, financièrement et politiquement limitée », précise le rapport. On ne saurait mieux dire.

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