Au Liban, très actives dans la révolution, les femmes réclament leurs droits !

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Des manifestantes libanaises à Tripoli et un débat de rue sur les droits des femmes
Des manifestantes libanaises à Tripoli et un débat de rue sur les droits des femmes

Des manifestantes libanaises à Tripoli et un débat de rue sur les droits des femmes

Elles sont hyper actives dans le processus révolutionnaire engagé au Liban depuis plus de trois semaines, les Libanaises jouent tout leur rôle en demandant des lois plus justes et en phase avec leur place dans la société.

«Révolution contre le patriarcat ! », lance une jeune femme dans un mégaphone, au milieu d’un petit cortège reliant le ministère de l’intérieur à la place des Martyrs à Beyrouth, l’un des points névralgiques de la « Révolution d’octobre », un mouvement de contestation inédit contre la classe politique qui secoue depuis plus de trois semaines le Liban.

Au milieu de la foule qui se rend au centre de Beyrouth, Farah, une jeune manifestante, tient une pancarte sur laquelle on lit : « Je ne peux pas avoir la nationalité de ma mère mais je peux défendre sa révolution. » Elle explique avec émotion : 

« Je suis née et j’ai vécu toute ma vie ici, au Liban, c’est mon identité. Pourtant je n’ai pas les papiers libanais, car ma mère est libanaise et la femme ne peut pas transmettre la nationalité. Je suis officiellement syrienne, par mon père, mais je n’ai plus aucun lien avec ce pays. C’est injuste : pourquoi la femme est-elle considérée comme une citoyenne de second rang ? »

Comme Farah, de nombreuses Libanaises de toutes confessions religieuses et générations sont dans la rue depuis le début du soulèvement pour réclamer leurs droits. Dans ces manifestations avant tout sociales, contre la dégradation de la situation économique et la corruption, « chaque composante de la société est venue en plus avec ses propres revendications », analyse l’avocate Nancy Abi Karam.

La « Marche des femmes », qui a rassemblé des milliers de Libanaises munies de bougies le 6 novembre sur la place des Martyrs, a également été l’un des symboles forts. 

« On ne s’attendait pas à une telle affluence », remarque Sarah Beydoun, cofondatrice d’une marque locale de sacs à main. Cette mobilisation féminine touche tout le pays. Dimanche, au cours d’une marche similaire organisée à Tripoli, une jeune fille lance, repris en chœur par un groupe de femmes :

« Et comment voulez-vous que l’on se taise, qu’on taise le harcèlement et la violence ? Notre voix est forte, elle est libre. »

La participation des femmes n’est pas en soi une nouveauté. Elles étaient déjà présentes lors des grandes manifestations politiques de 2005 ou encore pendant celles de la « crise des poubelles » en 2015.

« La visibilité des femmes dans l’espace public s’est accrue ces vingt dernières années, il n’est donc pas surprenant de les voir mobilisées aujourd’hui », rappelle Joumana Abourouss Moufarrège, consultante auprès de la Commission nationale de la femme libanaise, un organisme public fondé en 1998 et chargé de jouer un rôle consultatif auprès du gouvernement.

La différence cependant, cette fois, est la place occupée par les revendications féministes dans ce mouvement populaire massif. 

« Alors que la place de la femme dans la société libanaise a beaucoup évolué ces dernières années, la loi n’a pas suivi », explique ainsi Joumana Abourouss Moufarrège. Ces lois discriminatoires sont dénoncées dans les cortèges. « J’ai personnellement la chance de ne pas en souffrir au quotidien. Mais il ne faut plus que ce soit une chance, il faut que ce soit la norme », explique Mireille, une manifestante.

Le Liban se classe en effet 140sur les 149 pays selon la parité des genres dans l’économie, l’éducation, la santé et la politique.

« Cette révolution fait entendre haut et fort la voix des femmes, nombreuses sont celles qui ne peuvent pas jouir de leurs droits fondamentaux », dénonce une manifestante.

Ainsi, la transmission de la nationalité libanaise ne se fait que par le père, le mari ou de manière discrétionnaire, par décret du chef de l’État, selon la loi-cadre de 1925.

Les associations féministes luttent depuis longtemps contre cette loi. L’accès à la nationalité fait partie des demandes formulées par les manifestantes.

« Je n’ai aucun droit dans ce pays, que ce soit en matière de protection sociale, d’opportunités de travail, ou d’accès aux soins », rappelle Farah.

Est également dénoncé par une partie des manifestantes le système du statut personnel confié aux 18 communautés religieuses depuis l’indépendance du Liban en 1943, qui régit notamment les questions du mariage, des divorces ou encore de la transmission de l’héritage. Or les lois communautaires discriminent largement les femmes. « Le système confessionnel bloque la réalisation des droits des femmes », estime Rachel.

Ainsi, pour la garde des enfants en cas de divorce, tous les codes communautaires privilégient le mari ou la famille du mari. L’âge minimum du mariage est également fixé par les autorités religieuses.

« Plusieurs organisations féministes ont tenté de faire amender certains de ces codes pour faire monter cet âge à la majorité, parfois en vain », explique la consultante.

Dans le monde du travail, la législation ne suit que lentement l’évolution de la société. « Les manifestants sont bien conscients de la forte inégalité des salaires et du peu d’opportunités professionnelles et de promotions accordées aux femmes », estime Asmahan Zein, présidente de la Lebanese League for Women's Rights (LLWB).

« Beaucoup renoncent à leur carrière quand elles commencent à avoir des enfants, du fait notamment d’un manque d’encadrement légal de la maternité et de crèches à un prix raisonnable », ajoute la cheffe d’entreprise. Jusqu’à présent, seules les femmes salariées ont droit à un congé maternité de dix semaines. « Alors qu’environ 51 % des Libanaises ont un diplôme d’université, les femmes ne représentent que 23 % de la population active et moins de 1 % des membres de comités de direction », précise Asmahan Zein.

Du point de vue de la Sécurité sociale, par ailleurs, alors que l’homme peut enregistrer sa famille et percevoir des allocations financières si son épouse ne travaille pas, la femme n’est autorisée à bénéficier de telles allocations que si son mari est décédé ou en incapacité de travail. 

La sous-représentation des femmes dans la vie politique est également un phénomène dénoncé par les manifestantes.

« La situation économique désastreuse dans laquelle se trouve aujourd’hui le Liban est la conséquence d’un pouvoir corrompu exercé pendant des années par une élite politique dominée par les hommes », relève l’une d’entre elles.

Le Liban ne compte toujours que six députées sur les 128 sièges au Parlement. Quatre femmes – sur 30 ministres – étaient par ailleurs membres du gouvernement démissionnaire du premier ministre Saad Hariri.

Beaucoup espèrent que le soulèvement populaire permette de faire bouger les lignes.

C’est la raison pour laquelle l’association féministe Kafa, fondée en 2005, a décliné en public samedi, au centre-ville de Beyrouth, sa proposition de code civil unifié destinée à être présentée devant le Parlement.

Le projet propose d’unifier les différentes lois communautaires afin d’assurer l’égalité des droits entre hommes et femmes, et entre Libanaises.

« Nous essayons de profiter du climat particulier des manifestations pour ouvrir des espaces de débat public », explique Rayan Majed, membre de l’ONG.

Pour les militantes, révolution et droits des femmes ne sont qu’une seule et même lutte. « Cette révolution nous unit tous au-delà de nos confessions : il est temps que la loi aussi nous unisse », estime une journaliste locale, présente dans l’assemblée.

« Bien sûr, si la révolution fait ressortir ce qu’il y a de plus beau dans la société libanaise, elle ravive aussi les craintes », ajoute Rayan Majed.

En témoigne le débat intense qui a suivi la présentation du document de Kafa.

« Ces sujets sont trop controversés, le temps n’est pas à la division, la priorité reste l’amélioration de la situation économique et la fin de la corruption », lâche une femme dans l’assistance. « La question du code civil est notamment très polémique, car certains Libanais perçoivent cette initiative comme un geste menaçant les communautés religieuses », explique Rayan Majed.

Le chemin est donc encore long.

« Des cas d’activistes harcelées au téléphone pour leur engagement dans les manifestations m’ont été rapportés », ajoute Asmahan Zein.

Un article pour un média saoudien baptisé « Les poupées libanaises : toutes les belles femmes sont révolutionnaires », accompagné de photos des manifestantes, a cependant suscité un tollé sur les réseaux sociaux et dans la presse libanaise pour son caractère sexiste.

« Une chose est sûre, les femmes savent désormais qu’elles sont unies », affirme Asmahan Zein.

Sources: Médiapart. Article de Justine Babin Et Nada Maucourant Atallah

Publié dans Moyen Orient, International

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