Michel Piccoli, exceptionnel acteur de cinéma et de théâtre, est mort

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Michel Piccoli, exceptionnel acteur de cinéma et de théâtre, est mort

Exceptionnel acteur de cinéma et de théâtre, producteur et réalisateur, Michel Piccoli est mort le 12 mai à l’âge de 94 ans.

Né à Paris en décembre 1925, il a baigné toute sa jeunesse dans un milieu artistique. La famille vivait à Paris, à quelques encablures de la Bastille, où le comédien avait depuis ses habitudes. Enfant peu bavard, il écoutait beaucoup mais inverse définitivement la tendance avec la découverte du théâtre à l’âge de 9 ans. Interprétant un personnage du conte d’Andersen, Les Habits neufs de l’empereur, il se rend compte que ce sont les autres qui dorénavant l’écoutent. C’est une révélation.

A 18 ans, il annonce à ses parents son désir de brûler les planches. Mais la seconde guerre mondiale modère ses rêves artistiques. Au cours de cette période, il parcourt trois cents kilomètres à vélo pour rejoindre la Corrèze, où sa famille a des amis. Il y croise des juifs réfugiés, entend les discours d’Hitler à la radio, et son sentiment d’indignation croît. Il ne le quittera jamais, tout au long d’une vie d’engagement politique où il n’a de cesse de s’opposer à l'extrême droite.

A la fin de la guerre, Michel fait ses débuts dans Sortilèges, un film de Christian-Jaque où il interprète un villageois auvergnat. Il prend des cours de théâtre chez Andrée Bauer-Théraud puis au cours Simon, et trouve un premier rôle dans Le Point du jour (1949), de Louis Daquin, cinéaste communiste qui le remarque et lui donne sa chance.

C’est surtout au théâtre que Michel Piccoli va s’illustrer. Il officie au sein des compagnies Renaud-Barrault et Grenier-Hussenot, et participe au Théâtre de Babylone (où sont montées les pièces avant-gardistes de Beckett et Ionesco), géré par une coopérative ouvrière. Elle compte, parmi ses membres, l’actrice Eléonore Hirt, avec laquelle il sera marié de 1954 à 1966. Ils auront une fille, Anne-Cordélia.

En parallèle de débuts remarqués au cinéma, notamment dans French Cancan (1954), de Jean Renoir, Michel Piccoli poursuit une activité prolifique au théâtre. Elle lui fera rencontrer, au long de sa carrière, les metteurs en scène dramatiques les plus en vue : Jacques Audiberti, Jean Vilar, Jean-Marie Serreau, Peter Brook, Luc Bondy, Patrice Chéreau ou encore André Engel. Ce dernier lui confie en 2009 le rôle de Minetti, dans la pièce éponyme de l’auteur autrichien Thomas Bernhard (créée en 1977). Michel Piccoli a alors 83 ans, et sa performance est saluée par la critique.

Cet acteur précis et rigoureux, s’est aussi fait un nom grâce à la télévision. On l’a vu, à l’orée des années 1960, dans des téléfilms populaires réalisés par Stellio Lorenzi (Sylvie et le fantôme), Marcel Bluwal (Tu ne m’échapperas jamais) ou encore Jean Prat (L’Affaire Lacenaire).

Il devient athée à la suite d’un deuil familial. Sa rupture avec l’Eglise est consommée quand il rencontre, en 1956, le réalisateur d’origine espagnole, naturalisé mexicain, Luis Buñuel, connu pour son anticléricalisme. Les deux hommes se sont trouvés. C’est le début d’une collaboration fructueuse, qui marque aussi la période française de Buñuel. Ensemble, ils vont tourner : Le Journal d’une femme de chambre (1964), Belle de jour (1967), La Voie lactée (1969), Le Charme discret de la bourgeoisie (1972), Le Fantôme de la liberté (1974) et Cet obscur objet du désir (1977), où Michel Piccoli n’assure qu’une doublure voix.

Pour Buñuel, Piccoli est tour à tour un bourgeois frustré et libidineux, un client de maison close manipulateur et même un préfet de police qui endigue une manifestation révolutionnaire. Ces rôles libérateurs, qu’il interprète avec un plaisir manifeste, lui permettent d’assouvir son goût pour la dérision et de s’affranchir d’une image classique, en interprétant des personnages dévorés par leurs pulsions.

Les années 1960 auront marqué le début de sa consécration. Remarqué en gangster, face à Jean-Paul Belmondo et Serge Reggiani dans Le Doulos (1962), de Jean-Pierre Melville, il s’impose dans Le Mépris (1963), de Jean-Luc Godard. Il y joue un scénariste veule, que bat subitement froid sa femme, interprété par Brigitte Bardot, et révèle à cette occasion sa capacité à interpréter des personnages tout en fêlures.

Michel Piccoli se lie d’amitié avec Boris Vian et Jean-Paul Sartre. Au cours d’un dîner de gala, c’est le coup de foudre avec la chanteuse et comédienne Juliette Gréco. Il l’épouse le 12 décembre 1966, et se rend avec elle, début 1967, en URSS pour une tournée de la chanteuse dans le pays. Juliette Gréco sera sa compagne pendant onze ans. Il sera ensuite marié à la scénariste Ludivine Clerc.

Il tourne avec René Clément (Paris brûle-t-il ?, 1966), Alain Resnais (La guerre est finie, 1966), Roger Vadim (La Curée, 1966), Alain Cavalier (La Chamade, 1968), Jacques Demy (Les Demoiselles de Rochefort, 1967) ou Alfred Hitchcock (L’Etau, 1969). Un éventail qui témoigne de l’étendue de son registre et de son talent, en même temps que d’un abattage impressionnant.

Il démarre, avec Marco Ferreri, une collaboration fidèle. De Dillinger est mort à Contes de la folie ordinaire, il enchaîne, entre 1969 et 1981, sept films avec le subversif réalisateur milanais dont La Grande Bouffe qui stigmatise la décadence des sociétés modernes, où Michel Piccoli débride totalement sa folie. Dans le même registre, il incarne la force primale du grand chambardement révolutionnaire dans Themroc (1973) du réalisateur français Claude Faraldo.

Emerge dans sa filmographie l’univers plus conformiste de Claude Sautet, qu’il rejoint dès les années 1970. Michel Piccoli apparaît dans cinq de ses films, réalisés entre 1970 et 1976, dont les populaires Les Choses de la vie (1970) aux côtés de Romy Schneider ou Vincent, François, Paul et les autres… (1974). Dans ces différents portraits de groupes ou de couples, Michel Piccoli insuffle à ses personnages une fièvre, un déséquilibre qui culminent dans Max et les ferrailleurs (1971). Il y incarne un flic froid et obsessionnel.

Autre fidélité connue de Michel Piccoli à un réalisateur, le Portugais Manoel de Oliveira qui a tourné des films jusqu’à la fin de sa vie, en 2015, à l’âge de 106 ans. C’était un modèle de vitalité pour lui qui redoutait la mort et les entreprises visant à le statufier. Ce, bien qu’ayant pris part, ému, à la rétrospective que la Cinémathèque française lui a consacrée en septembre 2013. « Pourquoi ne pas faire comme lui et continuer encore des années ? », disait-il à propos de l’auteur lusophone. De Party (1996) à Belle toujours (2006), suite rêvée de Belle de Jour, de Buñuel, en passant par Je rentre à la maison (2001), où il campe un acteur accablé par le sort mais accompagnant vers la vie un petit-fils survivant d’une catastrophe familiale, il entre dans le bel âge avec grâce.

Michel Piccoli donnera aussi sa chance au jeune cinéma français, représenté par des réalisateurs comme Jacques Doillon (La Fille prodigue, 1981) ou Leos Carax (Mauvais Sang, 1986).

En 1980, Michel Piccoli reçoit le Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes pour son rôle de juge désaxé dans Le Saut dans le vide, de Marco Bellocchio, et, en 1982, à Berlin, l’Ours d’argent du meilleur acteur pour Une étrange affaire, de Pierre Granier-Deferre. Plusieurs fois nommé aux Césars, il n’en obtiendra jamais un seul. Les honneurs, il les trouve ailleurs. Habitué du Festival de Cannes, il sera membre du jury en 2007, sous la présidence de Stephen Frears. C’est aussi lors de la manifestation cannoise qu’il présente La Plage noire (2001), son deuxième long-métrage en tant que réalisateur après Alors voilà (1997) et avant C’est pas tout à fait la vie dont j’avais rêvé (2005).

Michel Piccoli s’est essayé à tous les genres de cinéma, a côtoyé les plus grands auteurs et son engagement politique et citoyen n’a jamais fléchi. Pour lui, le cinéma servait à rendre compte des désordres et des délires de notre société. Sinon, il n’avait guère d’intérêt.

Acteur engagé dans ses films, il l’était aussi dans la vie. Il avait le cœur à gauche, soutenant le Mouvement de la paix, Amnesty International. Aux côtés de Jack Ralite, il a joué un rôle essentiel pour la constitution des états généraux de la culture, tous deux liés par une amitié ­fraternelle et une connivence politique à toute épreuve. « Le combat de la vie est toujours politique… et par les temps qui courent, il est toujours nécessaire », disait-il…

Il a joué avec les plus grandes actrices de son temps Brigitte Bardot, Jeanne Moreau, Annie Girardot, ­Catherine Deneuve, Romy Schneider, Andréa Ferréol, Miou Miou, Jane Birkin, Juliette Binoche, Dominique Blanc…

C’était un acteur populaire au sens noble du terme, un acteur qui ressemblait au monde dans lequel il vivait, à qui tout le monde pouvait s’identifier à un moment ou à un autre de sa vie. Il ne choisissait pas les films pour choisir un rôle ; ce qui comptait à ses yeux, c’était le projet, le texte, le metteur en scène.

 

 

 

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