Alors que l'économie est au plus mal, les GAFA accumulent les profits !

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

 Apple, Google, Amazon et Facebook ont publié des résultats trimestriels solides, et supérieurs aux attentes de Wall Street Lionel BONAVENTURE AFP/Archives

Apple, Google, Amazon et Facebook ont publié des résultats trimestriels solides, et supérieurs aux attentes de Wall Street Lionel BONAVENTURE AFP/Archives

L'économie américaine est entrée en récession et les groupes industriels ont perdu des milliards, mais la Silicon Valley résiste à la pandémie et affiche même des profits insolents, comme une revanche au lendemain d'une audition où les élus américains les ont accusés de tous les maux.

Sermonnés mercredi sur le respect de la concurrence, Google, Apple, Facebook et Amazon ont publié jeudi des résultats trimestriels largement au-delà des attentes du marché, montrant à quel point l'économie numérique sort renforcée de la pandémie.

Amazon émerge du deuxième trimestre avec 5,2 milliards de dollars de bénéfice net, le double d'il y a un an, malgré ses 4 milliards de bénéfice opérationnel directement investis dans la gestion de la crise sanitaire.

"Nous avons créé plus de 175.000 emplois depuis le mois de mars (...) et les ventes par des tiers ont de nouveau progressé plus vite que les ventes d'Amazon en direct", s'est enorgueilli son patron Jeff Bezos, attaqué la veille sur son double rôle de juge et partie sur la plateforme de vente en ligne. Le groupe a augmenté ses capacités de livraison de 160% et prévoit d'investir deux milliards de plus pour protéger ses salariés et répondre à l'explosion de la demande.

Pour Apple, Facebook et Google, les analystes prévoyaient des ralentissements, à cause de la conjecture et aussi des coupes dans les budgets publicitaires des annonceurs.

Mais, visiblement peu affecté, le fabricant de l'iPhone a réalisé près de 60 milliards de chiffre d'affaires (+11%), et plus de 11 milliards de bénéfice net, deux milliards de plus qu'attendu.

Les revenus de Facebook ont aussi grimpé de 11%, à 18,7 milliards, dont la société californienne a sorti plus de 5 milliards de bénéfice net.

L'occasion pour son patron, Mark Zuckerberg, de rappeler le rôle majeur joué par les plateformes au temps du Grand confinement, au lendemain d'une séance de questions virulentes de la part des politiques sur sa position monopolistique.

"Imaginez vivre cette pandémie il y a deux décennies, quand internet voyait le jour. Facebook n'existait même pas. (...) Vous n'auriez eu aucune connexion avec vos amis et l'économie en général", a-t-il assené lors d'une conférence téléphonique aux analystes.

Il s'est même permis de juger très décevant que "la Covid-19 gagne du terrain rapidement aux Etats-Unis", "parce qu'il semble que (le pays) aurait pu éviter cette vague si notre gouvernement avait mieux géré la situation".

Alphabet, la maison mère de Google et YouTube, est le seul à avoir trébuché. Son bénéfice net a atteint près de 7 milliards de dollars, c'est trois milliards de moins que l'année dernière.

Le leader mondial de la publicité en ligne est plus exposé que Facebook aux gros annonceurs, comme les voyagistes, dont les revenus s'effondrent à cause du coronavirus.

Ses recettes ont reculé de quelque 2% à 38,3 milliards de dollars - un milliard de plus qu'escompté à Wall Street. Sundar Pichai, le dirigeant d'Alphabet, a assuré voir "les premiers signes de stabilisation". "Mais bien sûr, le climat économique reste fragile", a-t-il ajouté, alors que des foyers de Covid-19 forcent à nouveau certains responsables à prendre des mesures ciblées de confinement.

Pour Facebook ou Amazon, le retour à la "normale" n'est pas forcément rassurant.

Le réseau social planétaire, désormais utilisé par près d'1,8 milliard de personnes au quotidien, a reconnu que ses compteurs d'utilisateurs actifs pourraient "baisser légèrement" au troisième trimestre.

Facebook est aussi boycotté en ce moment par des centaines d'entreprises, à cause de sa modération des contenus jugée trop laxiste, mais les conséquences pour ses revenus seront sans doute limitées.

Amazon aussi a mis la barre haut. "Nos recettes du deuxième trimestre ont été plus élevées qu'au quatrième trimestre (la saison des fêtes), c'est du jamais-vu", a admis Brian Olsavsky, le directeur financier d'Amazon.

Mais selon l'analyste Neil Saunders de GlobalData Retail, "ces résultats phénoménaux prouvent à quel point les habitudes de shopping ont changé pendant la pandémie, aux Etats-Unis et dans le monde".

Apple, de son côté, a confirmé la sortie de son nouveau smartphone cet automne, mais quelques semaines plus tard que prévu. Pas de quoi inquiéter les analystes. "Le décor est posé pour que la demande, refoulée pendant la pandémie, explose cet automne en faveur de l'iPhone 12", affirme Daniel Ives de Wedbush Securities.

"Ils ont trop de pouvoir", s'indignait la veille David Cicilline, l'élu démocrate qui a dirigé l'audition des GAFA. "Certains doivent être scindés, tous doivent être mieux régulés et responsabilisés". Des menaces qui semblent déjà lointaines.

Néanmoins la question de l'optimisation fiscale pratiquée par les GAFA va revenir très vite sur la table dans cette période où le monde entier va devoir financer ses plans de relance.

Nous retraçons ici, les dispositions concernant l'optimisation fiscale des GAFA ces dernières années.

– 30 août 2016 : l’UE condamne Apple à payer 13 milliards d’Euros à l’état Irlandais considérant illégales une partie des aides fiscales accordées par Dublin
– 31 décembre 2017, l’état irlandais n’a toujours pas recouvré un euro…. situation inédite où un état à qui on doit de l’argent se bat pour ne pas être payé.
– 18 janvier 2018 : suite à la réforme Trump d’abaissement de l’impôt sur les sociétés à 20%, Apple annonce qu’il va payer 38 milliards de dollars d’impôts aux États Unis. L’entreprise va ainsi rapatrier au pays son trésor de guerre de 250 milliards de Dollars
– 24 avril 2018 : Apple et l’état irlandais annoncent avoir trouvé un accord pour le versement des 13 milliards d’Euros !
– 18 juillet 2018 : l’UE condamne Google à 4.3 milliards d’€ d’amende pour abus de position dominante
– 6 mars 2019 : la France annonce la création “d’une taxe GAFA” de 3% du chiffre d’affaires réalisé en France par les GAFA
– 10 octobre 2019 : l’OCDE met sur la table une proposition de révision en profondeur des règles fiscales mondiales. Cela se traduirait par une taxation des GAFA dans les pays où sont leurs clients et non où ils sont installés
– juillet 2020 : les USA quittent la table de négociation de l’OCDE sur la taxation du numérique et
la cour de justice de l’UE annule la condamnation d’Apple à rembourser 13 milliards d’€ d’avantages fiscaux.

Les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) ne sont pas seulement les leaders mondiaux de l’Internet, du numérique, de la data, nouveaux maîtres du monde, affichant une capitalisation boursière supérieure à 3000 milliards de dollars… Ce sont aussi des champions de l’optimisation fiscale. Les enjeux financiers sont colossaux.

Il y a des techniques fiscales avec d'énormes subtilités comme le désormais célèbre double sandwich irlandais et des paradis fiscaux. Ce montage a permis à Apple de bénéficier d’un taux d’imposition de 0.005% en Irlande en 2014.

Mais pourquoi les GAFA ont-ils adopté cette approche vis-à-vis de la fiscalité?

Une partie de la réponse est la recherche du profit maximal, l’appât du gain. C'est une composante essentielle du capitalisme financier américain à l’image des fonds activistes.

La nature des activités des GAFA est ensuite un pousse au crime. Internet n’a pas de frontière. L’économie de l’Internet a mis en lumière l’obsolescence des règles fiscales traditionnelles face à cette économie du numérique. Il y avait des failles béantes. La tentation d’optimisation fiscale pour les GAFA était trop forte pour ne pas s’y engouffrer. Les négociations entre Apple et le gouvernement américain pour le rapatriement aux États Unis du trésor de guerre de la firme sont avant tout une histoire de gros sous. Avec un taux de 35% hors de question, à 21% tout se discute.

Cette recherche du profit par une entreprise capitaliste n’explique pas tout dans l’attitude des GAFA. Ces entreprises ont toutes pour ambition de se situer en position dominante sur le marché du numérique et vis à vis des états en utilisant la technologie. Elles veulent imposer un projet de société voire de civilisation qui va au-delà de la maximisation du profit pour leurs actionnaires et qui a pour but la diminution voire la suppression de l'impôt qui symbolise la redistribution aux citoyens des richesses créées et dont une partie est prélevée par l'Etat (impôt) ou la société (cotisation sociale).

Sont au coeur de ce défi : l'avenir des Services Publics, de la Protection sociale, de la solidarité pour moins d'égalités et de la capacité des états à imprimer par leurs investissements le développement des productions et des services dont auront besoin la société et les générations futures !.

Le financement des États par l’impôt ne rentre pas dans leur vision du monde. Selon eux, l'heure est à l'individualisation maximale. Chacun doit pourvoir dans la société faire ce qu'il entend pour réussir, et il n'est plus concevable de financer pour les autres en cédant une part du résultat de ses efforts individuels, excepté ce qui relève de la philanthropie ou de la charité. C'est le néolibéralisme dans toute sa splendeur et qui pousse à l'extrême son cynisme ! Mark Zuckerberg va ainsi léguer 99 % de ses actions à sa fondation pour l’enfance.

C'est une démarche profondément idéologique. La France a une histoire marquée par le rôle d’un état stratège et organisateur de la société. Il s’en suit alors une certaine légitimité de l’impôt, affaiblie ces dernières années avec l'idéologie néolibérale.

La Silicon Valley en est la contre-culture née dans les années 60. San Francisco est la capitale des mouvements hippies qui rejettent l’État et toute forme d’organisation hiérarchisée. Ces mouvements ont vu dans l’informatique personnelle (le PC personal computer inventé en 1971) l’opportunité pour les individus de devenir plus puissants, plus libres.

La Silicon Valley va devenir le mythe de la réussite de l’entrepreneur individuel qui a commencé tout seul pour terminer milliardaire tel Steve Jobs. Le système de la Silicon Valley est entièrement privé : entreprises privées, systèmes de financement des start-up privé et universités privées avec en particulier le rôle clé de stratège à long terme du système assuré par Stanford (université privée qui emploie pas moins de 20 prix Nobel).

L’individualisme et la réussite individuelle sont le cœur des valeurs des entrepreneurs de la Silicon Valley. C'est le modèle du néolibéralisme. L’état n’a pas de place. Il est même nuisible selon la devise : “Minimum government, maximum freedom.  Les GAFA sont ainsi devenus les partis politiques les plus puissants de la planète… au service du néolibéralisme le plus poussé.

Larry Page co-fondateur de Google déclarait ainsi en 2013 : “je pense que le Gouvernement va disparaître sous son propre poids, bien que ceux qui y travaillent soient très qualifiés et bien intentionnés.

"Atlas Shrugged” d'Ayn Rand est l'ouvrage fondateur de cette idéologie dangereuse pour le monde. Il joue un rôle clé dans l’idéologie des GAFA. Paru dans les années 50, il a connu le succès aux USA où il s'est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires. Il explique comment des entrepreneurs leaders et innovants, lassés par la bureaucratie étatique et l’égalitarisme, décident de se mettre en grève pour provoquer la faillite du pays.

Travis Kalanick patron d’Uber témoigne : « Je suis tombé l’autre jour sur une statistique intéressante, à savoir que 50% de tous les impôts de la Californie sont payés par 141.000 personnes (et la Californie est un Etat qui compte 30 millions d’habitants). Je venais de terminer Atlas Shrugged. Si 141.000 personnes riches de Californie se mettaient en grève, c’en serait fini de la Californie… C’est l’une des raisons pour lesquelles on ne peut pas continuer à augmenter les impôts pour payer les programmes gouvernementaux incompréhensibles qui offrent des services de mauvaise qualité. »

Peter Thiel un des co-fondateurs de Paypal et Jeff Bezos patron d’Amazon sont des militants engagés. Peter Thiel a déclaré "au 21ème siècle, le gouvernement est devenu un force réactionnaire qui ralentit le progrès". Il a soutenu le projet fou du Seasteading Institute qui vise à créer des villes flottantes dans les eaux internationales qui échapperaient à tout contrôle étatique.

L’état n’a donc pas sa place dans le projet des GAFA. Minimum government, maximum freedom”. Moins d’impôts, c’est moins d’argent pour les états et donc plus de liberté, une optimisation fiscale libératrice en quelque sorte !

Pourtant les apparences sont trompeuses car la Silicon Valley ne serait rien sans le soutien de l’Etat américain et notamment du Pentagone. Les commandes de l’Etat fédéral représentent structurellement 50% du budget de Stanford sous forme de sponsored research.

Tim Cook d'Apple déclarait à propos du rapatriement aux USA de son trésor de guerre : « Apple est une success story comme il n’en arrive qu’en Amérique. Les GAFA comme tout bon capitaliste veulent de moins en moins d'Etat, mais ils sont prêts à être conciliants quand ceux-ci deviennent leur poules aux yeux d'or qui vont nourrir les profits et aider à accumuler des milliards de dollars de dividendes ! 

Un peu de patriotisme hypocrite pour plus de liberté pour accumuler et sur-accumuler, ça vaut peut-être le coup pendant un certain temps...le plus court possible, évidemment pour les GAFA !

Sources AFP et Blog Nous vivons une étonnante époque

 

Publié dans Economie, Finances-riches

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