La sauvagerie politique de Gérald Darmanin par Edwy Plenel

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

La sauvagerie politique de Gérald Darmanin par Edwy Plenel

Mis en cause pour des faveurs sexuelles qu’il est suspecté d’avoir obtenues en échange d’interventions politiques, lié à un ex-président de la République triplement mis en cause par la justice, Gérald Darmanin n’aurait jamais dû être promu ministre de l’intérieur. Son comportement depuis montre que son départ serait de salubrité publique.

Alors qu’il est encore visé par une enquête judiciaire pour viol, ayant obtenu des faveurs sexuelles tout en promettant une intervention politique, la récente promotion ministérielle de Gérald Darmanin fut une insulte faite aux femmes victimes des abus des hommes, de leur violence et de leur privilège (lire l’article de Lénaïg Bredoux).

En osant affirmer qu’il s’étouffe quand il entend parler de « violences policières », le nouveau ministre de l’intérieur vient d’y ajouter une insulte pour leurs victimes, mortes étouffées par une clé d’étranglement (lire l’enquête de Pascale Pascariello).

Entre-temps, il avait aussi insulté la vitalité et la diversité de la société française, ses mobilisations populaires et ses révoltes juvéniles, en les assimilant à un « ensauvagement » général (lire l’analyse d’Antoine Perraud).

Dernier avatar d’une dérive commencée sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, Gérald Darmanin est désormais le nouveau symbole d’une politique sauvage. D’une politique qui ne s’autorise que d’elle-même, s’émancipant des règles communes. D’une politique aventurière, violente et grossière. D’une politique sans autre boussole que le pouvoir, l’abus qu’il permet, le profit qu’on en tire, la protection qu’il confère. D’une politique sortie de ses gonds à la faveur de la panique grandissante d’une classe dirigeante ayant fait sécession, indifférente au sort collectif, arc-boutée sur ses avantages, aveugle aux sursauts du monde.

« The time is out of joint », fait dire Shakespeare à Hamlet – littéralement, un temps désarticulé, dérangé et déréglé. L’ascension de Gérald Darmanin, jeune ambitieux sarkozyste, au faîte de la présidence d’Emmanuel Macron est à la fois le produit et le visage de cette époque. Au mépris des volontés sincères qui ont cru au chamboule-tout des envolées électorales, elle en dit la tendance lourde, la vérité en somme, déjà illustrée par sa répression violente des gilets jaunes et par sa conversion idéologique aux refrains identitaires (lire notre dossier et l’article d’Ellen Salvi).

« Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe », écrivait l’écrivain Walter Benjamin peu avant l’effondrement européen de 1940. Alors que les demandeurs d’emploi n’ont jamais été si nombreux depuis 1996, alors que les plans sociaux tombent comme à Gravelotte (lire les articles de Dan Israel sur le cas de Nokia), alors que l’incertitude pandémique accroît les peurs et les replis, bref, alors que la catastrophe sociale, économique, écologique, etc., est déjà en cours, ce pouvoir voudrait bien continuer comme avant en ne changeant (presque) rien à sa politique au service d’intérêts sociaux minoritaires. 

Dès lors, il lui faut faire diversion, en montant la société contre elle-même, en la divisant, en l’hystérisant, en la brutalisant. C’est la fonction du nouveau mantra présidentiel dont Gérald Darmanin se veut l’empressé propagandiste, cette déclaration de guerre au « séparatisme ». Sont ainsi amalgamées comme une nouvelle Anti-France, symboliquement décrétées en dehors de la communauté nationale, toutes les dissidences où s’exprime, s’invente et se renouvelle la politique comme émancipation, à partir des sursauts venus du mouvement propre de la société, de ses luttes autonomes et de ses résistances spontanées.

Le mouvement #MeToo marque un nouvel âge du féminisme, ébranlant dans le monde entier la domination masculine ? On nommera au ministère de l’intérieur un homme politique qui ne nie pas avoir eu des relations sexuelles avec deux femmes venues lui demander d’user de son pouvoir pour les aider (pour obtenir un logement et dans un dossier judiciaire). Et on ajoutera au ministère de la justice un avocat connu pour ses tirades sexistes au point d’avoir même contesté le mot de « féminicide ». Le tout alors même que le ministre de la police fait l’objet d’investigations judiciaires, ce que, paradoxalement, l’insistance sur sa présomption d’innocence rappelle : elle est précisément énoncée parce qu’il existe des charges dont il revient à la justice de dire si elles sont qualifiables pénalement.

La lutte contre la corruption et pour la moralisation de la vie publique est décisive afin de reconquérir la confiance d’un peuple qui déserte les urnes ? On nommera au ministère de l’intérieur un fidèle de Nicolas Sarkozy, lequel s’est empressé de le faire savoir sur TF1 : « Gérald est un ami, j’ai pu compter sur sa fidélité et sa solidité. » Or il s’agit de l’ancien président le plus cerné par la justice de toute notre histoire républicaine, multi-mis en examen sous les chefs les plus accablants, déjà renvoyé devant les tribunaux dans deux dossiers (Bismuth et Bygmalion) et personnage central de l’énorme scandale des financements libyens. Les sceptiques qui douteraient du déséquilibre ainsi créé, pour la marche de la justice comme pour les enquêtes de la police, devraient (ré)écouter notre récente série de révélations sur le réseau mis au service de l’ex-chef de l’État par l’ancien chef du renseignement intérieur, Bernard Squarcini (retrouver ici l’enquête de Fabrice Arfi).

La dénonciation des violences policières visant des populations à raison de leur couleur de peau et de leur condition sociale, discriminées et opprimées, est devenue universelle, soulevant notamment les jeunesses nord-américaine et française ? On nommera au ministère de l’intérieur un politicien qui en nie jusqu’à l’existence – « Quand j’entends le mot violences policières, personnellement, je m’étouffe » –, alors même que se multiplient les révélations sur des unités de police à la dérive, violentes, xénophobes, racistes, infiltrées par l’extrême droite, corrompues parfois. Quand il s’agit aussi bien de Rouen (révélations de Mediapart et Arte), de la Seine-Saint-Denis (informations de France Info), que d’Argenteuil ou du tribunal de Paris (enquêtes de StreetPress ici et ), ce ne sont plus des bavures isolées ou des brebis galeuses, mais plutôt une gangrène qui menace.

C’est ici qu’une autre des sorties par lesquelles le nouveau ministre de l’intérieur imprime sa marque se révèle immensément bavarde et inquiétante. Gérald Darmanin n’a pas supporté, annonçant des poursuites en justice, que Patrick Chaimovitch, maire écologiste de Colombes, ait fait un lien entre le rôle actif, hier, de la police et de la gendarmerie françaises dans la rafle antisémite du Vél’d’Hiv en 1942 et le « zèle », aujourd’hui, des forces de l’ordre qui « traquent les migrants, les sans-papiers, les déboutés des droits humains, ces êtres vivants qui essaient de survivre dans le dénuement ». Or, par-delà les raccourcis maladroits du propos, cet élu n’a fait que souligner ce qui, précisément, nous menace : le basculement dans le pire par habitude, accoutumance et indifférence. 

La vérité historique est que l’État français de Vichy est issu des dérives xénophobes et autoritaires de la Troisième République finissante. Encouragées par une classe politique majoritairement égarée au point d’abdiquer en renonçant à la République, sans nul coup de force mais par un vote des assemblées, sa police, sa justice, son administration préfectorale ont, activement ou silencieusement, accompagné la collaboration avec le nazisme, quand le refus, ce que l’on nommera plus tard la Résistance, n’était le fait que d’une minorité infime de fonctionnaires. Dans une littérature désormais abondante, les travaux pionniers de Robert Paxton (La France de Vichy, 1973), puis les recherches de Zeev Sternhell sur « les origines françaises du fascisme » (La Droite révolutionnaire, 1997) et la synthèse plus récente de Gérard Noiriel (Les Origines républicaines de Vichy, 2013) l’ont amplement démontré.

« La police de Vichy était républicaine », déclara René_Bousquet, le 22 juin 1949, devant la Haute Cour de justice chargée de juger les faits de collaboration. Ce préfet renommé et respecté sous la République d’avant-1940 fut l’empressé patron de la police nationale sous Vichy, allant au-devant des désirs de l’occupant nazi dans les rafles anti-juives et dans la chasse aux résistants. Il se pensait pourtant républicain, tout comme son fidèle bras droit Jean-Paul Martin et son autre proche collaborateur au ministère de l’intérieur Pierre Saury. Ces hommes-là servaient Vichy pour se servir, dans l’illusion d’une continuité de l’État qui leur servait d’excuse pour dévaler la pente de l’abjection et de l’abomination.

Échappant à l’épuration, ils firent tous trois belle carrière sous la République restaurée, dans l’ombre, le sillage et l’amitié d’un futur président de la Cinquième, François Mitterrand. Plus que la jeunesse d’extrême droite du premier socialiste élu président au suffrage universel, ce fut la révélation tardive de ses liens avec ce trio qui permit le fameux discours dit du Vél’d’Hiv où Jacques Chirac reconnut, en 1995, cinquante ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la participation française à la destruction des juifs d’Europe. Pierre Saury fut le suppléant du député Mitterrand dans la Nièvre ; Jean-Paul Martin fut son directeur de cabinet au ministère de l’intérieur sous la Quatrième ; et René Bousquet resta son ami, abrité à la Banque d’Indochine et à La Dépêche du Midi, mais aussi candidat aux législatives de 1958 avec le soutien du petit parti de Mitterrand, l’UDSR.

Juste avant de quitter l’Élysée, François Mitterrand concéda enfin, du bout des lèvres, à propos de cette dérive de l’appareil étatique républicain, policier notamment, jusqu’à participer à un empire totalitaire, « des fautes qui ont conduit à des crimes ».

Les fautes d’aujourd’hui peuvent faire les crimes de demain. Il n’y a pas de frontière étanche entre une République et un régime autoritaire si celle-ci déserte ses règles démocratiques, ses solidarités sociales et ses exigences éthiques.

Si l’histoire n’est jamais écrite par avance, l’indifférence aux violences faites aux femmes comme l’encouragement des violences policières, sans oublier la déclaration de guerre à une société décrétée ensauvagée, ne cessent d’ouvrir grand la porte par laquelle la catastrophe s’installera à demeure.

Sources Médiapart

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