Penser un monde nouveau. La force du collectif, par Maryse Dumas

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Penser un monde nouveau. La force du collectif, par Maryse Dumas

"L'Humanité nous invite à « penser un monde nouveau ». L’initiative est bienvenue, d’autant plus qu’elle se propose de déboucher sur un débat public.

Dégager des pistes communes non seulement d’alternatives antilibérales, mais surtout de mobilisations de masse doit être son objectif car sans celles-ci les idées les plus pertinentes et les plus réfléchies risquent fort de rester lettre morte.

« Au nom de la liberté des uns, les protections du plus grand nombre sont mises à bas, les solidarités collectives sont démantelées, le cynisme est érigé en règle de vie. »

Le libéralisme n’est pas seulement un système économique, il pénètre les consciences et les comportements. Depuis des années, il somme chacune et chacun de devenir « l’entrepreneur de lui-même » non seulement sans les autres, mais contre eux. Au nom de la liberté des uns, les protections du plus grand nombre sont mises à bas, les solidarités collectives sont démantelées, le cynisme est érigé en règle de vie. La concurrence n’est pas seulement un dogme économique, elle se substitue à l’esprit d’équipe et d’entraide constitutif des collectifs de travail, du lien social et des organisations de représentation collective.

Or, c’est précisément sur ce terrain que le libéralisme vient de subir, pendant le confinement, l’un de ses plus sérieux revers. Ses règles ont été transgressées par les travailleuses et travailleurs de la première, de la deuxième et de la troisième ligne. Elles et ils ont réussi à promouvoir, en actes, une finalité et une organisation du travail au service du bien commun. C’est à ce prix qu’ils et elles ont sauvé des milliers de personnes, assuré la vie quotidienne de millions d’autres, soulevé des élans de solidarité et des trésors d’inventivité dans une population qui se sentait abandonnée par les politiques gouvernementales et managériales. S’il y a une espérance aujourd’hui, si elle se répand pour que le monde d’après ne ressemble pas, en pire, à celui d’avant, c’est à ces investissements qu’on le doit.

Ce sont ces actes qui ont amené une part non négligeable de la population à se réinterroger sur l’importance des services publics et des systèmes de protection sociale collectifs. Eux encore qui ont rendu criante la responsabilité des choix libéraux dans l’impréparation de notre pays aux risques liés à la pandémie. Une réévaluation à la fois personnelle et sociétale de ce qui est essentiel et de ce qui l’est moins en a découlé de même qu’une large prise de conscience de l’importance d’une industrie nationale et de la maîtrise citoyenne d’un certain nombre d’activités.

Si une alternative antilibérale devient possible, ce seront, n’en doutons pas, ces bouleversements qui en seront les moteurs.

« Mettre à terre le libéralisme ne pourra se faire que par des méthodes et pratiques à l’opposé de celles dans lesquelles il nous enferme depuis des années. »

Voilà pourquoi l’objet central des réflexions et débats du moment, dont celui lancé par l’Humanité, doit être de trouver les moyens et les ressorts par lesquels dynamiser cet élan collectif, inconnu dans notre pays depuis de nombreuses années, et lui donner le caractère d’une lame de fond transformatrice.

Disons-le nettement : mettre à terre le libéralisme ne pourra se faire que par des méthodes et pratiques à l’opposé de celles dans lesquelles il nous enferme depuis des années et qui ont conduit à la perte de substance et de représentativité de la plupart des formes d’organisations, institutionnelles, politiques, syndicales, voire au-delà.

La création de nombreuses associations ne doit pas, de ce point de vue, faire illusion. Une seule cause peut être à l’origine de la création de plusieurs associations (dont on connaît rarement le nombre d’adhérents actifs).

L’émiettement paraît sans limites et la recherche de convergences de plus en plus compliquée. Sans doute une meilleure visibilité est-elle attendue de cette segmentation. Mais, pour peser sur les choix politiques, économiques et sociaux, il faut aussi mettre les différents sujets en rapport les uns avec les autres : la société est faite d’interdépendances et c’est précisément le rôle de la politique que de les penser, de les arbitrer, de les faire vivre ou de les transformer.

N’est-ce pas sur cette même problématique qu’a buté le mouvement des gilets jaunes, pour dégager en son sein des formes de démocratie et de représentation ?

« Définir ensemble une visée et une organisation qui ne briment pas les individus, mais les transcendent, leur donnent envie de s’impliquer, me paraît être la question décisive de la période. »

Depuis quelque temps, de nombreux textes voient le jour sous la signature individuelle ou collective de personnalités du monde de la culture, de la recherche, voire d’acteurs ou d’actrices sociaux. C’est intéressant, important et sources de nombreuses et enrichissantes réflexions. Mais, faute d’intégrer d’emblée la question des mobilisations, celle de la méthode pour construire une vision partagée par le plus grand nombre parce que construite en respectant l’apport de chacune et chacun, ce foisonnement d’idées et de propositions court le risque de se réduire en autant de bouteilles jetées à la mer.

Combattre l’émiettement, définir ensemble une visée et une organisation qui ne briment pas les individus, mais les transcendent, leur donnent envie de s’impliquer, me paraît être la question décisive de la période.

Alors, les efforts, les réflexions et les pratiques concrètes des uns et des autres pourront contribuer à l’émergence d’une force commune d’émancipation."

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