La vérité sur les enjeux libanais...

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

La vérité sur les enjeux libanais...

Les explosions de 2750 tonnes de nitrate d'ammonium au port de Beyrouth et dont les raisons restent encore inconnues, est l'occasion de nombreux messages de solidarité au peuple libanais meurtri qui compte ses morts (137), ses blessés (5000) et des dizaines de disparus, alors que plus de 300 000 personnes n'ont plus de domicile.  Le gouverneur de Beyrouth chiffre les dommages de la catastrophe à plus de 3 milliards de dollars. Le gouvernement a décrété l’état d’urgence dans la capitale pour les deux prochaines semaines.

« Un pouvoir militaire suprême sera immédiatement chargé des prérogatives en matière de sécurité », a précisé la ministre libanaise de l’information, Manal Abdel Samad, qui a réclamé l’assignation à résidence de toute personne impliquée dans le stockage des tonnes de nitrate d’ammonium à l’origine de l’explosion.

Au Liban la situation sociale est catastrophique

Ces explosions aux effets humains et matériels apocalyptiques, interviennent dans une période où le Liban est frappé d'une grave crise sociale, économique et financière qui dure depuis plus de 10 ans et qui a connu ces deux dernières années une aggravation telle que plus de 25% de la population est au chômage (37% chez les jeunes de moins de 25 ans) et 1.5 millions de libanais vivent avec avec moins de 4 dollars par jour.

Cette situation sociale intenable a été aggravée par la pandémie COVID-19 qui est venue exacerber les contradictions et notamment les inégalités. Il faut également savoir que le Liban compte 1.5 million de réfugiés syriens qui ont fui leur pays en guerre.

Cette situation du Liban a amené des médias français a organiser des débats sur les thèmes : Quel est l'état réel du pays ? Le Liban pourra t-il se redresser ? Quels sont les enjeux de fond? Que dit la communauté internationale, l'Europe et la France ?

Tous ces débats sont intéressants, instructifs voire éducatifs mais tous font l'impasse sur une donnée majeure et centrale : depuis octobre 2019, le pays connait un soulèvement populaire inédit, puissant, uni, déterminé qui porte des exigences fortes aux plans politique, économique, social, démocratique que les dirigeants libanais actuels et les dirigeants des pays développés (France, USA et Europe) et de leurs institutions (Banque mondiale, FMI) refusent d'entendre, d'écouter et de prendre en compte !

C'est pourquoi, il nous est apparu très important de revenir de manière chronologique et détaillé sur ce mouvement social libanais actuel qui a connu une courte pose due à la pandémie...

 

Tout part d'avril 2019...

En grande difficultés économiques, le Liban doit faire appel aux organismes internationaux afin d'obtenir de l'argent. Pour obtenir les 11,2 milliards de dollars du prêt d’aide au développement de ses infrastructures — à des taux d’intérêt limités — promis lors de la conférence économique pour le développement du Liban (Cèdre) de Paris en avril 2018, le gouvernement libanais s'est engagé à satisfaire les exigences de ses bailleurs internationaux dont la France. Ainsi le 1er ministre Hariri leur a promis dès avril 2019 une cure d’austérité « sans précédent ». Il s’est engagé à réduire le déficit budgétaire de 1 % du PIB sur cinq ans. Le budget 2019 entériné par le Parlement au mois de juillet, lèse la fonction publique : gel des recrutements (y compris dans l’armée), arrêt des départs anticipés à la retraite pendant trois ans, baisse des aides scolaires aux enfants des fonctionnaires.

Par certains côtés le drame libanais ressemble à celui de la Grèce trois ans plus tôt et qui a vu les rapaces de la finance internationale imposer à coups de chantage ignobles, de graves reculs sociaux. Ce que certains appellent pudiquement des réformes de structures sans jamais les décrire et dire ce qu'il en est précisément.

Les fonctionnaires, qui représentent 40 % du total des employés au Liban, souffrent aussi d’une inflation galopante et de l’actuelle dévaluation continue de la livre libanaise face au dollar ; ils font partie des classes moyennes paupérisées. En outre, la fonction publique compte de nombreux contractuels, comme à l’Université libanaise, qui ne bénéficient pas de la Sécurité sociale, ni de la couverture des frais de déplacement, et qui ne cotisent pas pour la retraite. La balance déficitaire de l’État exclut pour le moment leur titularisation, reportée depuis des années.

Cette politique d’austérité imposée au peuple libanais avec le concours des Etats étrangers a généré une large contestation qui a préparé le terrain au soulèvement populaire débuté en octobre 2019.

Tout au long du printemps et de l’été 2019, les fonctionnaires de la Sécurité sociale ou les professeurs de l’Université libanaise se sont mis en grève. C’est surtout le mouvement des retraités de l’armée qui se mobilise contre les mesures d’austérité : le budget 2019 prévoit notamment une taxe mensuelle de 1,5 % sur leurs pensions. Le 20 mai, ces vétérans tentent d’envahir le Parlement pour s’y opposer. Pendant l’été, ils bloquent certaines rues de la capitale, affrontant parfois des soldats en service. Une semaine avant le soulèvement populaire du 17 octobre, ils se sont encore rassemblés devant le ministère des finances : ils dénonçaient alors le non-paiement, depuis neuf mois, des pensions des nouveaux retraités de l’armée.

L'étincelle du soulèvement populaire de 2019 et 2020

Depuis 2019, plusieurs millions de Libanais réclament le départ de la classe politique au pouvoir. Le successeur de Saad Hariri, Diad au poste de 1er ministre n’est pas accepté par la rue et la crise s’aggrave tant au plan politique, qu'économique et social.

Au Liban, c'est l’annonce d’une nouvelle taxe qui a fait office d’étincelle du mouvement social. Le gouvernement avait décidé de faire payer les communications gratuites de Whatsapp ou Facebook, une alternative dans un pays où le prix du téléphone est l’un des plus élevé de la région. L'Etat trouvait ainsi des liquidités en faisant payer le peuple !

La force de la contestation est due notamment aux effets de la situation économique et sociale, dans un pays où 7 milliardaires possèdent 13, 3 milliards de dollars, soit dix fois plus que 50 % de la population à revenu modeste. Les 1 % les plus riches, soit 42 000 personnes, possèdent 58 % de la richesse de l’ensemble de la population qui est exposée aux pénuries d’eau potable et d’électricité, ainsi qu'au chômage et à la hausse des prix. La corruption est endémique et les infrastructures publiques en déliquescence. L'économie libanaise est aussi fragilisée par les sanctions américaines visant le Hezbollah.

La journaliste Livia Perosino relève que « le manque d’un système étatique fonctionnel fait de l’argent un moyen fondamental pour « s’acheter » de meilleures conditions de vie : payer pour un générateur plus efficace, pour un purificateur de l’air, pour une meilleure connexion internet. L’absence presque absolue d’un système de sécurité sociale fait que, si l’on est pauvre, il ne faut surtout pas tomber malade.

Beaucoup de Libanais ont également été choqués par l'apathie des autorités devant les incendies qui se sont déclenchés en octobre 2019. Les hélicoptères anti-feux de forêts n’ont même pas décollé, étant inopérants en raison d'un défaut de maintenance.

Le 17 octobre, à Beyrouth, et dans les grandes villes du pays, le peuple en masse est donc descendu dans la rue. Les slogans étaient écrits sur des pancartes en carton : retrait des taxes mais aussi des revendications plus politiques comme la fin de la corruption ou le départ du gouvernement. Les libanais se sont rassemblés dans leurs diversités, ethniques, politiques, de sexes, d'âges ou religieuses.

Tout le monde est d'accord, ça ne peut plus durer, il faut tout changer ! Le soulèvement est énorme et dans la soirée, le gouvernement doit retirer son projet de taxe. Mais demeurent, depuis 2017, une hausse de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) de 10 à 11 %, ainsi qu’une série de prélèvements sur le tabac et l’alcool.

Le recul gouvernemental est insuffisant pour éteindre l’incendie. La mobilisation toujours aussi massive se poursuit pendant plusieurs jours et semaines, au point que l’armée se tient à l’écart. Seules les forces de l’ordre se frottent aux manifestants. Une femme, qui a porté un coup à l’entrejambe d’un policier, devient l’un des symboles de ce soulèvement populaire exceptionnel. Les formes de lutte se diversifient, manifestations, rassemblements, blocages des routes, piquets de grève etc. etc.

 

La crise devient politique

Rapidement la crise devient politique. C’est tout le système actuel dans son ensemble que les Libanais rejettent. Ils protestent contre le coût des études, contre la corruption des grandes familles qui minent et pillent le pays. Au sein du gouvernement, des voix (Samir Geagea, Walid Joumblatt) réclament la démission du premier ministre Saad Hariri. Cela conduit à l'éclatement de l'unité gouvernementale avec le leader chrétien Samir Geagea qui claque la porte du gouvernement avec ses ministres.

Saad Hariri est obligé d'annoncer des réformes : mesures pour les plus pauvres et contre la corruption, mais certaines sont inspirées du néolibéralisme comme la privatisation totale ou partielle de la compagnie d’aviation nationale, des télécoms, du port de Beyrouth ou du Casino du Liban — le tout sans évoquer la moindre perspective de redistribution sociale. Cette orientation prend de front la rue qui réclame plus d'emplois, plus de salaires, plus d'investissements, de meilleurs services publics.

En effet, les libanais souffrent de l’absence de services publics de qualité : 20 % n’ont pas accès à l’eau potable, et les coupures d’électricité durent de trois heures à Beyrouth à douze heures dans la plupart des régions. Les annonces d'Hariri provoquent un regain des mobilisations. Le peuple libanais n'entend rien lâcher !

Le président Aoun invite les députés à voter des lois anticorruption et les juges à les appliquer. Mais il ajoute que «ce n’est pas dans la rue que l’on peut changer le système politique». Finalement le mouvement se retourne contre lui, réclame son départ, au même titre que les autres politiques.

Un mouvement de masse pacifiste

Le Liban est paralysé par l'occupation des routes dont certaines sont coupées. Après 10 jours de barrages, l’armée tente de débloquer les routes et se heurte aux manifestants. A Tripoli, les soldats ouvrent le feu sur les manifestants, faisant plusieurs blessés. La bretelle d’autoroute qui surplombe le centre-ville de Beyrouth bloquée depuis le début du mouvement, voit s'affronter manifestants et policiers.

Les manifestants pour démontrer qu'ils sont légitimes et pacifistes, organisent une chaîne humaine reliant le sud au nord du pays, sur 171 kilomètres. Toutes et tous se donnent la main près du front de mer afin de rassembler les Libanais de différentes confessions et tendances politiques et exiger le départ de la classe politique jugée corrompue. Certaines villes ont baptisé les places centrales où convergent les manifestants «place de la Révolution».

Après 10 jours de soulèvement, des heurts éclatent avec des partisans du Hezbollah qui fait partie de la coalition gouvernementale et assume la gestion du pays. Il est hostile au mouvement populaire et estime que le mouvement est manipulé de l’étranger.

 

Saad Hariri démissionne et Aoun est conspué

Devant la force du soulèvement libanais auquel les femmes et les jeunes participent massivement, le gouvernement dirigé par Saad Hariri doit démissionner. Il reconnait qu'il est dans «l’impasse». Le président Aoun prononce un discours mais les manifestants continuent de réclamer son départ. À Tripoli, grande ville du nord, l’un des bastions de la contestation, on réclame des élections anticipées. L’antenne locale du ministère de l’Éducation est envahie.

Les libanais organisent chaque jour des actions ciblées contre les institutions accusées de corruptions, telles que la banque du Liban, ou encore les entreprises de téléphonie. À Beyrouth, les avocats font un sit-in devant le palais de Justice, pour réclamer l’indépendance de cette dernière. Dans la première semaine de novembre, dans tout le pays, des lycéens et étudiants se réunissent pour réclamer un changement de régime. Leur mobilisation va se poursuivre pendant plusieurs jours.

Pendant plus de deux mois, le mouvement populaire se poursuit, se radicalise et voit les forces de l'ordre recourir de plus en plus souvent aux violences. À Beyrouth, au cœur d'une manifestation, un homme s’est aspergé d’essence avant de s’immoler par le feu. Il sera sauvé par les manifestants avant d'être évacué en ambulance. Avec la crise, la précarité a fortement progressé, les salaires sont divisés, les licenciements sont en hausse. La colère est grande et s'élargit à de très nombreux libanais notamment des classes moyennes.

Les femmes libanaises mobilisées

Alors que les manifestations contre la corruption de la classe politique se poursuivent des milliers de femmes de tous les âges, de toutes les classes sociales et de toutes les appartenances confessionnelles ont rejoint les rangs de la contestation. Pour la première fois les femmes libanaises descendent dans les rues en si grand nombre pour dire qu’elles aussi sont capables de se rebeller et que cela n’est pas qu'une affaire d’hommes.

Pour ces femmes, l’injustice est double parce qu’en plus des torts infligés à tout le peuple, les lois libanaises sont discriminatoires envers les femmes. Contrairement aux hommes, elles ne peuvent toujours pas transmettre leur nationalité à leurs enfants. Et puisque ce sont les lois religieuses qui s’appliquent pour gérer les affaires matrimoniales, comme les questions d’héritage, de divorce et de mariage, les femmes sont souvent lésées. De plus, ces deux dernières années, les violences conjugales ont coûté la vie à 37 femmes. Et même quand elles essaient de travailler pour ne pas être économiquement et socialement dépendantes de leurs maris, elles sont victimes d’inégalité dans le travail.

En parallèle au soulèvement populaire, les mouvements féministes ont organisé des marches et des veillées pour réclamer une loi laïque unifiée sur le statut personnel qui permettrait aux femmes de bénéficier des mêmes dispositions que les hommes, l’égalité des droits de nationalité, la protection contre les violences et la reconnaissance des femmes en tant que citoyennes égales sur tous les points de vue.

 

Violences policières et répression mais en vain

Des heurts ont éclaté lorsque des manifestants ont tenté de franchir une artère menant au Parlement. Le centre-ville a été noyé dans un nuage de gaz lacrymogène. La police a tenté en vain de disperser les manifestants à coups de canon à eau. Elle a ensuite tiré des balles en caoutchouc. Près de 90 personnes ont été blessées ce jour là, sans doute l’une des plus violente. Néanmoins la détermination reste intacte, et réussit à faire capoter le projet du retour Saad Hariri comme 1er ministre. Il en est de même pour ceux qui lui sont proches car jugées corrompus et incompétents !

C'est seulement le 19 décembre, soit plus de deux mois après le début du mouvement que Hassan Diad (60 ans d'âge) accepte d'être nommé 1er ministre. Universitaire peu connu du grand public. Son profil de technocrate indépendant pourrait séduire les manifestants. Cependant l’homme, désigné après un conciliabule de quelques politiques de premier plan, est immédiatement conspué par la rue. D'autre part, il est soutenu par le Hezbollah, mais n’a pas l’appui du parti sunnite d’Hariri. Pour le système libanais confessionnel obsolète, c’est un sunnite qui doit conduire le gouvernement.

Les banques au coeur de la tourmente : responsables et solution

L'effondrement économique et financier était prévisible, compte tenu des choix économiques pris il y a trois décennies, qui ont encouragé l’économie de rente au détriment des secteurs productifs. En 2019, le Liban ne produisait presque plus rien. Il importait plus de 80 % de ses besoins, soit 17 milliards de dollars par an, et n’exportait que pour 2,6 milliards. Tous les indicateurs économiques étaient dans le rouge.

Au fur et à mesure du développement du mouvement populaire une exigence neuve est venue alimenter les débats et les motivations, c'est la remise en cause de la toute-puissance des banques. « Non au pouvoir de la finance », dit l’un des slogans du mouvement. À Beyrouth, à Nabatieh (Liban sud) comme à Tripoli, dans le Nord, les manifestations se multiplient devant les bureaux de la Banque du Liban et des principaux établissements financiers du pays. Ceux-ci détiennent respectivement 35,3 % et 40,1 % de la dette publique.

En effet, depuis la fin de la guerre civile (1975-1990), le choix de Rafic Hariri et des élites politiques a été de financer la reconstruction à travers l’endettement, notamment de l’État, auprès des banques (dont certaines détenues par des hommes politiques), qui ont pratiqué des taux d’intérêt élevés. Le coût de la dette, payé aux financeurs avec le budget de l'Etat, s'est donc accru considérablement entrainant les politiques d'austérité, la fameuse réduction de la dépense publique et l'augmentation des impôts et taxes !

Au cours de ces décennies (1990-2018), il a été prélevé par la banque centrale des taux d’intérêt exorbitants. Les banques privées ont ainsi accumulé des milliards de dollars de profits et de gains. La Banque Centrale, de son côté, a continué à répondre à la demande d’emprunt des gouvernements libanais et ces derniers ont pris l'argent en promettant de le rembourser en échange de taux d’intérêts très élevés.

Or, pour l'essentiel cet argent a été dépensé dans des réseaux de clientélisme et une partie « s’est évaporée » à cause de la corruption et de la très mauvaise gestion des ministères, notamment celui de l’électricité, sans que la croissance économique ou les collectes d’impôts ne puissent combler les déficits.

D’où une revendication neuve au Liban, née avec le soulèvement populaire : restructurer la dette interne auprès des banques afin de sauver l’économie, d’alléger la dette de l’État et de réorienter une partie de son budget en faveur des classes populaires.

L’idée ne manque pas d’audace bien qu'elle heurte de front les logiques et dogmes des bailleurs internationaux !

Elle est portée par les formations politiques les plus à gauche du mouvement (Hyrak) : Le Parti communiste libanais ; Le mouvement Citoyens et citoyennes dans un État, emmené par l’ancien ministre du travail Charbel Nahas — l’un des rares responsables politiques à ne pas être honnis par la foule ; Le Mouvement des jeunes pour le changement ; Le Mouvement du peuple, de l’ancien député nationaliste arabe Najah Wakim ; L'Organisation populaire nassérienne, de M. Oussama Saad, député de Saïda.

Ces partis s’opposent aussi à une politique de privatisations qui vise à vendre au rabais les dernières entreprises étatiques et à la "pénétration du ver dans le fruit" avec les Partenariats Public-Privé (PPP).

Après quelques manifestations dès le mois de janvier pour contester le gouvernement d'Hassan Diad, avec le confinement, la mobilisation est un peu retombée,  jusqu’au 1er mai. Depuis régulièrement des manifestations ont lieu dans le pays notamment à Tripoli. En effet, malgré la crainte du virus et les préoccupations quotidiennes la colère était toujours présente avec des explosions quotidiennes.

Sur le plan économique et financier, la situation est catastrophique, la livre libanaise s’est effondrée, l’inflation est galopante (150%), et le premier ministre a fait savoir que pour la première fois de son histoire le Liban se retrouvait en défaut de paiement.

Les pressions américaines, sous le prétexte de lutter contre le financement du Hezbollah ont dissuadé les investisseurs institutionnels ou particuliers, voire les Libanais de la diaspora, de placer leur argent au Liban. Résultat : devenu très rare, le dollar s’échange au marché noir à plus de 8 000 livres, alors que le taux officiel est de 1 500 livres et celui des banques 4 000 livres. L’effondrement de la monnaie nationale a conduit à des pertes colossales de pouvoir d'achat. Même ceux qui travaillent avec des ONG, dans le secteur privé ou qui reçoivent des virements de l’étranger en dollars ne peuvent les retirer qu’en livre libanaise.

Depuis octobre dernier, les banques ouvrent quelques heures et les gens ne peuvent pas retirer leur dépôt. On leur permet, en fonction de ce qu’ils ont sur leur compte ainsi que les pistons et contacts qu’ils ont, de retirer jusqu’à 1 000 dollars toutes les deux semaines. Mais la majorité des gens ne peuvent retirer qu’entre 50 et 200 dollars.

Dernièrement, les banques ont décidé de ne plus délivrer de l’argent qu’en livre libanaise, sauf que beaucoup avaient fait leur dépôt en dollars, car c’est une garantie au niveau du pouvoir d’achat. Or, la livre libanaise a été dévaluée sur le marché noir.

 

Un affrontement de classe terrible au plan intérieur et au plan international dont l'enjeu est de faire plier le peuple libanais.

L’urgence économique et financière aura-t-elle raison des exigences de réformes politiques, économiques, sociales et institutionnelles portées par le mouvement populaire ? Les appartenances confessionnelles vont-elles reprendre le pas sur la force du rassemblement populaire né en octobre 2019 ?

L'affrontement de classe est particulièrement terrible. Ainsi s'appuyant sur la situation catastrophique du pays, sur la pandémie COVID, les forces politiques corrompues et l'ensemble du système bancaire espèrent que le mouvement populaire s'atténuera peu à peu leur permettant ainsi de poursuivre leur sale politique contre le peuple libanais et le Liban. De leurs côtés, les bailleurs internationaux avec à leur tête certains Etats tels que la France multiplient les pressions pour amener le gouvernement Diad à entreprendre les réformes structurelles qui vont à l'inverse des exigences du mouvement et de ce que le Liban a besoin !

Le gouvernement a déjà adopté fin avril 2020 un plan de sauvetage de 20 milliards visant à relancer la croissance et à assainir les finances publiques mais les réformes, notamment dans le domaine de l’électricité, peinent à se concrétiser. Mais cela a été jugé insuffisant par les instances internationales et les bailleurs. Les manifestations ont alors repris de plus belle.  Des émeutes se sont déroulées à Beyrouth et à Tripoli. L’armée libanaise a riposté en faisant usage d’armes à feu.

La France, le vendredi 1er mai, a appelé le gouvernement libanais à mettre en oeuvre sans délai une série de réformes pour pouvoir bénéficier de l’aide du FMI demandée par le Liban. Les autorités libanaises ont du promettre des réformes et initier mi-mai des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) mais le processus reste au point mort, tandis que la communauté internationale se montre sceptique concernant la possibilité d’un changement, d'autant que le mouvement social multipliait les initiatives de lutte et de rassemblements.

C'est certainement cela qui a conduit Jean Yves Le Drian a effectué une visite au Liban fin juillet. Il est allé mettre la pression sur le gouvernement libanais. Il a fustigé « le côté passif » des autorités et réclamé des réformes attendues « depuis trop longtemps ».

Cette visite a provoqué des remous au Liban, le chef du gouvernement dénonçant les positions du ministre français en estimant qu’il « manquait d’informations » sur les réformes entreprises par Beyrouth.

Le Parti Communiste Libanais à l'offensive

Le PCL est au coeur du mouvement populaire avec ses propositions transformatrices. Il a su anticiper l'évolution des mobilisations. Le 16 décembre 2018 soit presque un an avant le début du soulèvement populaire, le secrétaire général Hanna Gharib du Parti Communiste Libanais, lors d'une manifestation que le PCL organisait a déclaré :

"Le mouvement de dimanche était "la première étape d'un mouvement qui va aller crescendo". Le PCL réclame  une hausse des salaires dans le public et le privé, la mise en place d'un impôt progressif, la construction de centrales électriques et la fin du secret bancaire."

H. Gharib a comparé la manifestation au mouvement des "gilets jaunes" en France  qui, selon lui, "refusent les mesures que l'on tente de nous imposer au Liban", en référence aux conférences économiques de Paris I, II, III, ainsi que la CEDRE" référence permanente de Le Drian !

"Le mouvement des "gilets jaunes" "nous a encouragés à manifester car nous réclamons depuis 30 ans les revendications portant sur l'école gratuite, l'augmentation des salaires et l'arrêt de la hausse des taxes". "Aujourd'hui, dans tous les pays, les citoyens réclament des mesures similaires, comme s'il s'agissait d'un mouvement internationaliste", a-t-il estimé.

Depuis un an l'engagement des communistes libanais a été exemplaire, constant et cela dès la journée historique du 17 octobre 2019 derrière laquelle il déclarait :

"Ce qui se passe actuellement dans toutes les régions du  est, au regard de tous les critères historiques et politiques, un soulèvement qui ne se limite pas à l’imposition du retrait d’un projet d’une taxe par ci ou à une réduction des revenus des membres de la coalition au pouvoir et du capital par là.

Ce qui se passe est une expression vivante de la volonté du peuple libanais d’imposer d’une part, un changement dans la composition et l’alternance du pouvoir politique et d’”imposer d’autre part, de nouvelles politiques économiques et sociales au bénéfice des travailleurs, des employées, des jeunes, des étudiants, des artisans et des catégories populaires moyennes et pauvres.

Le soulèvement populaire historique actuel a fait tomber le pari sur la possibilité de continuer à produire des politiques, que les détenteurs du pouvoir et du capital ont pu obliger le peuple libanais à accepter pendant des décennies, à travers l’utilisation intensive des “mécanismes de contrôle”, dont les plus importants sont :

- une politique de redistribution clientéliste financée par des ponctions sur les fonds publics

– une utilisation intensive des tensions confessionnelles consacrant les divisions interconfessionnelles parmi les libanais

– la subordination continue aux diktats des institutions capitaliste internationales et de certains pays étrangers qui a confisqué l’essentiel de la souveraineté nationale.

A ce stade crucial de l’histoire du Liban, le parti communiste propose son initiative avec la conviction qu’il n’existe pas d’autre alternatives que dans la refondation du système politique au Liban à travers les mesures immédiates suivantes :

– la démission immédiate du gouvernement actuel

– la formation d’un gouvernement national de transition, en dehors de la formation, actuelle du pouvoir, pour mener à bien les taches fondamentales suivantes :

# l’organisation des élections législatives anticipées sur une base nationale et non confessionnelle conformément à la constitution libanaise (article 22)

# la prise de mesures immédiates, à commencer par la récupération des fonds publics pillés et la mise en place d’un système fiscal équitable qui touche principalement les plus values, les intérêts, les rentes et la fortune

# la refonde et k'activation de tous les mécanismes de protection sociale afin de garantir le droit du citoyen à l’éducation, à la santé, au travail, aux transports, au logement, à la retraite et à la préservation de l’environnement

# la conception d’une vision économique alternative vers un bon de l’économie nationale et ses secteurs productifs, comme alternative aux politiques économiques, appliquées depuis 1992, ces politiques qui ont condamné les chances de croissance, qui ont détruit ce qui restait des réseaux des infrastructures, notamment, ceux de l’électricité et qui élargi les cercles du chômage, de la pauvreté, et de la fuite des cerveaux.

Le parti communiste libanais confirme la nécessité et l’importance de la coopération pour créer des cadres communs de travail entre les manifestants dans la rue et tous ceux qui sont concernés par l’organisation du soulèvement et de son renforcement à Beyrouth et dans les régions afin d’atteindre ses objectifs"

 

Le Hezbollha

La classe politique sunnite, de nombreux médias du Golfe et aussi en France avec des ignobles pousses au crime comme B. Henry Levy tentent d’imputer la responsabilité de la catastrophe au Hezbollah accusé aussi d'être à l'origine des problèmes libanais.

Il s'agit d'une pure manipulation politique qui vise à camoufler l'immense responsabilité des grandes familles libanaises et surtout le soulèvement populaire libanais et ses exigences légitimes. Mais une bonne partie de la population constate que le « parti de Dieu » a travaillé en étroite collaboration avec le gouvernement de Hariri père d’abord, fils ensuite. Il est donc associé, pour beaucoup, à ce système de corruption généralisée.

Dans les opinions publiques, souvent le Liban est associé au Hezbollah, qui est perçu comme l’instrument de la politique expansionniste de l’Iran. Le Liban souffre de ce statut « d’État tampon », qui existait déjà du temps de la lutte entre les Empires français et britannique. C’est cette situation qui avait provoqué les premiers massacres dans la montagne entre les communautés druze et maronite, qui vivaient jusque-là dans l’entente la plus parfaite.

Ceci étant dit, les libanais n'oublient pas qu'en 2006, le Hezbollha a joué un rôle majeur en infligeant une cinglante défaite militaire à Israël qui avait envahi le Sud Liban.

Quelle issue ?

Profitant du désastre causé par les deux explosions du 4 aout, E. Macron s'est rendu à Beyrouth, le 6 août, apporter la solidarité de la France et des français et pour faire un état des premières dispositions prises pour porter secours aux libanais et aux dirigeants libanais.  Il a rencontré des responsables libanais, dont certains sont conspués par la population qui leur demande des comptes. Il a promis de revenir le 1er septembre pour faire un bilan d'étape des dispositions prises.

Macron a vu les émirs des mafias, à savoir les représentants des différents groupes politico -confessionnels du 8 mars (pro syriens) et 14 mars (pro saoudiens). Les réactions en dehors de ceux-là ne sont pas favorables, parce qu'il a parlé comme si le Mandat français était toujours là.

La rencontre avec Joumblatt (Druze), Geagea (Forces libanaises), Bassil (gendre du président Aoun), Sami Gemayel (phalangiste) fut de très mauvais gout. Il y a eu quelques femmes qui lui ont demander de ne pas donner de l'argent aux voleurs... Macron a surtout donné une image de quelqu'un qui s'immixe dans les affaires intérieures libanaises !

 Il a appelé à une "enquête internationale" pour déterminer les causes de la catastrophe. "C'est le temps des responsabilités aujourd'hui pour le Liban et ses dirigeants". Il a également annoncé l'organisation d'une conférence internationale de soutien pour venir en aide aux victimes des explosions et l'envoi du porte-hélicoptère amphibie Tonnerre. Ce bâtiment de 200 mètres, pouvant convoyer jusqu'à 900 soldats, contenir 69 lits, avec possibilité d'extension, et deux blocs opératoires.

Il a également déclaré souhaiter "que les enquêtes puissent se faire au plus vite dans un cadre parfaitement indépendant et transparent ... ". Ceci, alors que "et on a bien senti ce matin dans la colère qu'il y a dans la rue, il y a aujourd'hui une crise politique, morale, économique et financière qui dure depuis plusieurs mois, plusieurs années et celle-ci implique des initiatives politiques fortes". Et de lancer : "La France ne signera pas de chèques en blanc à des systèmes qui ont perdu la confiance de leur peuple".

"Mais il y a l'exigence que la France porte depuis des mois, des années, de réformes indispensables dans certains secteurs", a ajouté Macron. "Si ces réformes ne sont pas faites, le Liban continuera de s'enfoncer", en précisant que la France avait contribué activement à la mobilisation de fonds internationaux pour aider le Liban à faire face à sa crise économique et financière, mais que cet argent attendait la mise en oeuvre des réformes demandées à Paris par la conférence Cèdre il y a deux ans.

Il a assuré qu'il ne ferait preuve d'"aucune complaisance".  Il compte sur "l'indispensable sursaut" attendu des responsables. "Il y a des mesures à court-terme qui sont possibles et qui doivent être lancées le plus rapidement possible", a répondu le président français à une question sur la capacité des autorités libanaises à lancer des réformes.

En 2018, Paris avait organisé une conférence d'aide pour le Liban qui avait permis de lever plus de 11 milliards de dollars, en contrepartie de réformes. Mais ces fonds n'ont jamais été débloqués car les réformes ne se sont jamais concrétisées compte tenu du soulèvement populaire qui les rejette. "Les financements sont là, ils attendent les réformes", a insisté Macron, citant l'énergie, l'électricité, la commande publique, les douanes, la lutte contre la corruption, et réclamant le lancement d'un audit des comptes du pays.

Ainsi, deux semaines après Le Drian, E. Macron a lui aussi pratiqué un chantage insupportable au peuple libanais qui frise l'ingérence étrangère : vous aurez l'argent mais avant il faut faire les réformes qu'on vous demande ! Ces dites réformes étant celles-là mêmes qui sont combattues depuis le 17 octobre par la rue  qui refuse l'austérité, de payer à la place des corrompus et des banques qui pendant des années se sont servies allègrement sur le dos des libanais et ont pillé le Liban.

Cet appel de Macron à la soumission des libanais et à leur acceptation de la domination du capitalisme financiarisé met en évidence le niveau de l'affrontement de classe en cours au Liban et sur la scène internationale.

 

3 jours après les explosions les enjeux sont identifiés et connus.

. Ou le soulèvement populaire a un regain de mobilisations et arrache les réformes sociales, économiques, démocratiques et institutionnelles de fonds pour sortir le pays de la crise et ouvrir une issue progressiste pour le développement et le peuple libanais et contre la sauvagerie du capitalisme mondialisé incarné par Macron et en changeant les règles du jeu définies par le FMI, la Banque mondiale et l'UE.

"Une des premières réformes, consisterait à abandonner le système communautaire que la France nous a légué par un célèbre arrêté du haut-commissaire de 1936, qui a créé les communautés historiques à l’origine du confessionnalisme actuel. Celui-ci a joué un rôle très négatif dans le développement du Liban avec des chefs communautaires qui se partagent le « gâteau » de l’économie libanaise. C’est cet arrêté qui oblige par exemple les Libanais de communautés différentes à aller se marier à Chypre ou en Turquie…" confiait Georges Corm à l'Humanité.

Hariri père avait signé des accords de libre-échange qui ont ravagé l’industrie et l’agriculture libanaise. Ces accords pourraient être suspendus jusqu’à ce que l’économie libanaise soit redevenue productive. Il est également nécessaire de rétablir des relations avec la Syrie parce que toutes nos exportations terrestres doivent traverser ce pays.

Les Russes et les Allemands ont fait des offres pour construire rapidement des centrales électriques, mais ces propositions n’ont pas été considérées sérieusement, ce qui est assez scandaleux. Il y a une dizaine d’années, la Chine avait également proposé de développer cette énorme zone industrielle non exploitée qui se trouve à l’entrée de Tripoli, et le gouvernement libanais n’avait pas donné suite.

Toutes les aides seront les bienvenues au Liban, y compris celles des pays du Golfe, tant le Liban est asséché en matière de liquidités. Mais cela doit se faire sans chantage à des réformes que rejettent les libanais et dans le respect de la souveraineté libanaise qui doit décider démocratiquement de ses choix et orientations politiques sans pressions extérieures de qui que se soit.

L'absence de liquidités est dû à la gestion complètement aberrante de la banque centrale libanaise, qui s’est enfermée dans un monde totalement déconnecté de la réalité. Et le maintien du gouverneur de la banque centrale relève clairement d’une volonté américaine. C’est d’ailleurs un problème mondial, y compris dans l’Union européenne : les gouverneurs des banques centrales ne sont redevables de leur gestion devant aucun gouvernement.

. Ou l'Europe, les grandes puissances et les organisations internationales parviennent à imposer au peuple libanais un plan de « sauvetage » immédiat par le Fonds monétaire international (FMI). Il aurait un coût : celui de politiques d’austérité encore plus fortes, et d’un « pays à la brocante », où les derniers biens publics seraient privatisés.

Et une conséquence : des mouvements populaires de contestation encore plus radicalisés.

 

Sources : l'Humanité, PCL, L'Orient le jour, Le Monde, Le Monde Diplo, AFP