Violences sexistes à McDo : première grève victorieuse au Havre par Khedidja Zerouali

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Violences sexistes à McDo : première grève victorieuse au Havre par Khedidja Zerouali

Samedi 24 octobre, quinze salariés du McDonald’s de la gare du Havre, âgés d'en moyenne 20 ans, ont fait leur première journée de grève pour dénoncer la pression, le harcèlement moral et les violences sexistes et sexuelles. Ils ont obtenu un accord.

Le Havre (Seine-Maritime).– Margot travaille dix-huit heures par semaine au McDonald’s de la gare du Havre, en parallèle de ses études. À 21 ans à peine, la jeune femme s’est mise, pour la première fois, en grève. Il ne lui aura fallu que quelques jours pour endosser le rôle de porte-parole et faire trembler du directeur jusqu’au franchisé, Gilles Saunier.

Et pour cause, Margot n’est pas seule. Samedi 24 octobre 2020, quinze salariés, âgés en moyenne de 20 ans, se sont déclarés en grève pour dénoncer leurs conditions de travail et le harcèlement sexuel que plusieurs d’entre elles raconte avoir subi pendant des années.

« Une grève historique », commente Loïc Roldan, représentant de la CGT au sein de l’enseigne.

La mère de Margot, venue la soutenir devant le McDonald’s, découvre, effarée, les tracts que les salariés ont imprimés pour l’occasion. On peut y lire différentes remarques que des supérieurs auraient lancées à des salariées : « Ça fait quoi une pipe avec un piercing ? », « Envoie des nudes », « Si tu as des fautes : petites fessées au cul ».

Depuis nos révélations sur le management violent et le sexisme ambiant à McDonald’s, qui vont des remarques quotidiennes aux accusations de viol, nous avons reçu de nombreux témoignages similaires. Margot et ses camarades se sont reconnus dans ces très nombreux récits et ont décidé, elles aussi, de prendre la parole.

« Le harcèlement sexuel, c’est le point noir du McDo de la gare », introduit Célia, salariée du restaurant depuis deux ans et demi. Les récits visent un salarié en particulier. « Moi, il m’a lâchée rapidement, mais d’autres le subissent encore », indique la salariée. La première fois que Mathilde a eu affaire à ce collègue, elle avait 18 ans à peine, elle venait d’être embauchée. « J’étais si jeune et il commentait tout le temps mes fesses. Il commente la poitrine des salariées. Un jour, je lui demandais une information et il m’a répondu : “Je te le dis uniquement si tu me touches le sexe.” Alors, bien sûr, il présente ça comme des blagues, mais on ne rigole pas, nous. »

Autour d’elle, plusieurs salariées acquiescent et chacune raconte les remarques qu'elles ont entendues. Difficile pour elles de se plaindre de ce comportement qui perdure depuis des années, puisque le salarié visé est aussi délégué du personnel.

Mathilde a 21 ans aujourd’hui, elle travaille vingt-quatre heures par semaine dans le restaurant et les quelques 800 euros qu’elle en tire forment son unique revenu. « Bien sûr que je prends des risques en faisant la grève, mais ça ne peut plus durer. » Elle raconte les fois où elle a tenté de prévenir la direction, du manageur au directeur du restaurant. « Nous ne sommes ni entendues, ni soutenues », balaye-t-elle.

Il est presque 11 heures quand Margot, Mathilde et Doriane entrent dans le McDonald’s. « C’est stressant, très stressant », souffle Doriane. Leurs collègues en grève les attendent dehors, accompagnés de proches, de syndiqués de la CGT du Havre et de deux membres du collectif McDroits. Elles se rassurent comme elles peuvent en marchant vers le comptoir. Dans une musique d’ambiance trop forte, les rares salariés qui ne font pas grève s’activent pour servir les clients matinaux au rythme incessant des signaux sonores et lumineux qui indiquent que le steak est prêt à être retourné, que les frites sont cuites.

« On ne leur en veut pas. Tout le monde ne peut pas faire grève, mais ils nous soutiennent, c’est le plus important », chuchote Margot. Ce matin-là, ils sont si nombreux à faire grève que la salle a rapidement fermé et que les clients ont dû attendre près de trente minutes pour être servis, en moyenne. Ils sont six à travailler, sur vingt normalement.

Les trois salariées, accompagnées de Loïc Roldan, Sandrine Gérard, secrétaire générale de l’union locale des syndicats CGT du Havre, ainsi que de François Brisot, membre du Syndicat général des travailleurs portuaires du port du Havre (CGT), ont attendu plus d’un quart d’heure avant que le directeur du restaurant accepte de rencontrer les salariées. Une rencontre pour le moins courte et tendue.

« Alors, avec qui je dois discuter ? », lance Jean-François Leroux, sans préliminaires. « Tout le monde », lui répondent les jeunes salariées. « OK, donc tous contre un, on va se mettre de côté », retourne le directeur. Tout de suite, le ton monte entre Loïc Roldan et Jean-François Leroux. Le petit groupe s’installe ensuite au fond de la salle. « Ils se mettent en arrêt de travail et ils se mettent en grève à côté ? » s’interroge le directeur, un regard appuyé vers Doriane et Mathilde, qui sont toutes les deux en arrêts maladie, preuves à la main.

« C’est ce travail qui nous a ruinées, on est en arrêt à cause du harcèlement et de la pression, on n’en peut vraiment plus », expliquaient-elles à Mediapart, quelques minutes plus tôt. Sandrine Gérard lui précise ensuite que la CGT du Havre « sera désormais très vigilante sur la situation des salariés dans ce restaurant ».

Les deux représentants de la CGT ajoutent que les problèmes sont nombreux et que, malgré plusieurs lettres informant la direction de la situation, rien n’a été fait.

« On n’a jamais rien fait ? On n’a jamais convoqué les personnes ? », s’agace le directeur, en se tournant vers les salariées pétrifiées. « Pas la première fois, répond enfin Mathilde. Quand je suis venue te voir pour [le salarié mis en cause], tu lui as juste dit d’y aller mollo avec les nouvelles. » Jean-François Leroux change de version sur-le-champ et estime ne pas être au courant. Mathilde insiste : « Je suis venue te voir directement ! » Agacé, le directeur répond finalement : « Est-ce que tu m’as fait une lettre ? Non ? Bah voilà. » Jean-François Leroux s’éclipse et promet à tous que des représentants de la franchise sont en route.

Tout le monde sort prendre l’air en attendant le franchisé Gilles Saunier ; il ne viendra pas, retenu par des impératifs familiaux. Un quart d’heure plus tard, deux représentants de la franchise se garent sur le parking du McDo. Ils passent devant la grande banderole de tissu où l’on peut lire : « Venez comme vous êtes. Humiliés. Harcelés. Rabaissés. Salariés en insécurité»

Les deux représentants de la franchise arrivent. Stéphane Louzon, salarié à McDo depuis 1992, est superviseur de la franchise. Nathalie Lacroix, elle aussi arrivée dans le système McDo en 1992 après avoir fait ses classes dans une autre chaîne de fast-food, est directrice des opérations pour la franchise. Margot, Mathilde, Doriane, Loïc Roldan, Sandrine Gérard et François Brisot sont invités à se rendre à l’intérieur du restaurant pour discuter. Nous avons été autorisés à assister à la réunion, qui aura duré, en tout, plus de deux heures et demie.

D’abord, le sexisme que vivent plusieurs salariées du restaurant est abordé. Après plusieurs lettres anonymes envoyées à la franchise, le salarié visé a reçu une mise à pied de huit jours, en novembre 2019.

Nous avons eu accès à l’une d’entre elles. « De par mon orientation [sexuelle – ndlr], je n’ai jamais considéré ses réflexions comme sérieuses, mais plus comme des plaisanteries parfois lourdes. Cependant, je peux comprendre le malaise de certaines jeunes collègues, fraîchement embauchées ou non, devant un : “Tu me suces ?” et autres phrases du même genre. »

N’ayant pas reçu de nouvelles lettres après cette mise à pied, la franchise a considéré le problème comme réglé. Or, il semble, selon les témoignages concordants des trois salariées, que les remarques quotidiennes ont continué.

Les salariées rapportent aussi que, malgré de multiples plaintes auprès des manageurs et de la direction, rien n’a été fait. Les cadres semblent tomber des nues et assurent ne pas avoir été informés par le directeur. « La faute qu’il commet, c’est de ne pas vous remonter les informations. Et encore elles, elles ont le courage de parler. Combien ne s’expriment pas, sont dans la souffrance de ce qu’elles subissent au quotidien ? », s’agace la secrétaire générale de la CGT du Havre.

Gilles Saunier possède cinq restaurants dans la région du Havre. Pour chaque restaurant, une société à part avec moins de 50 salariés, ce qui lui permet de contourner les règles applicables aux entreprises de plus de 50 salariés, une pratique très courante à McDonald’s. Questionnée sur cette anomalie juridique, Nathalie Lacroix répond : « C’est comme ça, c’est un choix. »

Sur l’ensemble de la franchise, les deux cadres estiment que c’est la première fois que des salariées font remonter des problématiques liées aux violences sexuelles et sexistes.

« Ça s’est toujours bien passés entre nous », « on est proches », répète Stéphane Louzon aux salariées, qu’il tutoie et qui le tutoient en retour, « parce que c’est comme ça à McDo ». Ils reviennent un instant sur leurs situations personnelles, cette fois où Doriane est venue avec les cheveux bleus ou avec un pansement pour couvrir ses piercings, par exemple. Rapidement, Margot recadre, sous le regard impressionné des syndicalistes : « On n’est pas là pour parler de problèmes individuels. On a un souci collectif. Nous sommes porte-parole et les équipiers dehors pourraient vous dire la même chose que ce qu’on va vous exposer. Le harcèlement moral et le sexisme durent ici depuis des années et a déjà été dénoncé. »

Les trois salariées, pendant deux heures, déroulent avec précision les faits et, surtout, l’inaction de la direction. « Je me souviens très bien de Jef [le directeur – ndlr] qui, en réunion d’équipiers, lit les questions qu’on lui adresse et en rigole ouvertement devant nous. En tant qu’équipiers, quelle image ça nous renvoie ? La politique de la porte ouverte, comme vous dites, ça ne marche que dans un seul sens. Les équipiers ne se sentent ni écoutés ni assez en sécurité pour pouvoir dénoncer ce qu’on vit et se sentir légitimes de le dire », poursuit Margot. « Ce directeur, soit il manque de formation, soit il n’est pas fait pour le métier », commente Loïc Roldan.

« C’est souvent une question de contexte », répond à intervalles réguliers Nathalie Lacroix aux griefs des salariées, alors que tous tentent d’avancer vers des solutions.

Devant le restaurant, les salariés grévistes et leurs copains continuent d’affluer tout au long de la matinée. Dans le vent du Havre, ils discuteront plusieurs heures de toutes ces fois où ils se sont sentis humiliés. « Nettoyer les toilettes sans gants. Servir un client qui a failli nous frapper. Se taire face aux remarques rabaissantes de nos supérieurs. Signer des avenants antidatés. Entendre des remarques affligeantes à propos des clients. #BalanceTonMcDo », peut-on lire sur une seconde affiche. Ici, comme dans tous les McDonald’s que nous avions étudiés dans nos enquêtes précédentes, les violences sexistes et sexuelles ne sont qu’une des facettes du management par la peur que racontent les salariés de la chaîne de fast-food.

Devant l’entrée du McDonald’s, les salariés parlent enfin. La liste de leurs griefs ne semble connaître aucune fin. « La machine à coulis caramel et chocolat est cassée depuis longtemps, on doit appuyer comme des forcenés et on nous dit que ça nous musclera », « quand je tente de faire une remarque on me répond que je ne suis pas payé pour donner mon avis », « il y a des cafards depuis des semaines et personne ne fait rien, j’ai les vidéos », « on n’est jamais assez rapides », « on nous paye nos heures supplémentaires en nous faisant signer des avenants au contrat antidatés », « jeudi, j’étais en arrêt maladie et la manageur m’a harcelé d’appels et de SMS, du téléphone du McDo et de son téléphone perso pour que je lui dise si j’étais libre dans une semaine pour un remplacement », et les horaires jamais respectées, et les plateaux qui coupent et les remarques quotidiennes du directeur… 

« Dès qu’on fait une remarque, la phrase qu’on reçoit, c’est que si on n’est pas contents, on va dans le bureau, on prend une feuille, un stylo pour démissionner et bye-bye », rapportent auprès de Mediapart au moins cinq salariés.

Au bout de deux heures et demie, les salariées sortent applaudies par leurs collègues. Les clients continuent d’affluer au compte-gouttes, tandis que le vigile leur refuse l’accès au restaurant. Employé pour une mission ponctuelle, il confie soutenir les salariés et leur combat, lui aussi aurait tant à dire sur ses conditions de travail. De temps à autres, les clients déçus s’arrêtent et tentent de comprendre ce qui se passe. « Ils sont choqués de ce qu’on leur dit. Il y en a même une qui est repartie sur-le-champ en disant qu’elle nous soutenait, qu’elle ne reviendrait plus manger ici parce qu’elle ne pouvait pas cautionner ça », raconte, pas peu fière, Maeva, équipière polyvalente de 22 ans.

Margot sort épuisée de la réunion et annonce au mégaphone la fin de la grève d’ici deux heures ; les néogrévistes du McDonald’s du Havre ont obtenu un accord.

« Nous sommes des salariées en souffrance, ils vont payer nos heures de grève. » 

Applaudissements. Le salarié mis en cause sera démis de son statut de délégué du personnel, de nouvelles élections devraient avoir lieu d’ici trente jours.

Sur les violences sexistes et sexuelles, une enquête devrait être menée dans le restaurant, ainsi que dans tous les McDonald’s de la franchise, avec un psychologue du travail. « Mais on ne s’arrêtera pas là, relance Margot. La semaine prochaine, on a une nouvelle réunion avec eux pour mettre tout ça en place et leur apporter toutes nos remarques pour améliorer nos conditions de travail. » 

Applaudissements, de nouveau. « Et s’ils ne nous écoutent pas, grève de nouveau. »

Publié sur Médiapart

Publié dans Luttes sociales, Egalité

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