En Algérie, le président se taille une constitution sur le dos du Hirak par Hassane Zerrouky

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

En Algérie, le président se taille une constitution sur le dos du Hirak par Hassane Zerrouky

Le référendum sur la révision de la loi fondamentale a lieu le 1er novembre, date du début de la guerre de libération nationale. Gros hic : les acteurs de l’insurrection populaire, qui réclament un changement de régime, ont été tenus à l’écart.

Depuis 1962, chaque président algérien a eu sa Constitution : Ben Bella en 1962, Houari Boumédiène en 1976, Chadli Bendjedid en 1989, Liamine Zéroual en 1996 et Abdelaziz Bouteflika qui, à coups de révision de la loi fondamentale (en 2008, 2012, puis en 2016), s’est taillé sur la fin de son mandat une Constitution sur mesure.

De ce point de vue, Abdelmadjid Tebboune n’a pas failli à cette tradition bien algérienne : il a fait de la révision constitutionnelle la pierre angulaire de son mandat.

À la différence, toutefois, que la réforme constitutionnelle proposée intervient à l’issue de treize mois d’un mouvement populaire citoyen sans précédent – le hirak – et est censée en satisfaire les revendications, mais aussi y mettre fin, pour passer aux étapes suivantes, la dissolution du Parlement, de nouvelles élections législatives et locales et, partant, reconfigurer le champ politique afin qu’il soit en phase avec la stratégie du nouveau pouvoir.

Réprimer toute voix discordante

Dans cet ordre d’idées, le président Tebboune a choisi le 1er novembre, date anniversaire du déclenchement de la guerre de libération nationale, pour convier les Algériens à approuver par référendum cette révision constitutionnelle.

Pourquoi un tel marqueur symbolique ? Sans doute pour souligner que la « nouvelle République », projetée par cette réforme qui se veut en rupture avec celle du régime politico-oligarchique de Bouteflika, se situe en droite ligne de ­l’appel du ­­ 1er novembre 1954 ! C’est ce que suggère en tout cas le slogan officiel de cette campagne – ­­« Novembre 1954 : la libération. Novembre 2020 : le changement » – afin que, sans doute, chaque année, la fête du 1er novembre soit l’occasion de commémorer un double événement : la libération nationale et l’avènement d’un régime symbolisant le renouveau de l’Algérie.

Reste que, par ces temps de pandémie de coronavirus mis à profit par le pouvoir politique pour interdire et réprimer toute voix discordante, et donc prévenir tout retour du hirak, sur fond d’une situation économique et sociale inquiétante, il est peu probable que les Algériens soient convaincus du bien-fondé de la démarche des autorités politiques. Et ils ne se bousculent pas trop aux meetings organisés par les seuls partisans du oui.

En effet, cette campagne référendaire qui a débuté le 7 octobre est à sens unique : ne sont admis à s’exprimer sur les médias publics et à animer la campagne que les associations et partis politiques soutenant la révision constitutionnelle. Ce qui a permis d’ailleurs aux ex-partis de l’Alliance présidentielle – le FLN et ses alliés – et à toutes ces associations ayant appuyé le cinquième mandat que briguait le président déchu, d’en profiter pour effectuer leur retour sur scène ! Comme si le hirak n’avait jamais eu lieu, comme si ces millions d’Algériens sortis entre le 22 février 2019 et le 13 mars 2020, dernier vendredi du hirak, pour revendiquer le changement et exiger la dissolution de ces partis frappés de discrédit, s’étaient mobilisés pour rien !

Participation, l’enjeu du scrutin

Ce référendum constitutionnel est ­diversement apprécié au sein de l’opposition politique. Les islamistes, vent debout, ont appelé à voter contre, estimant que la constitutionnalisation du tamazight (berbère) comme langue nationale et officielle, pourtant déjà actée par l’ancien texte de loi, porte atteinte à l’arabe « langue sacrée » et à l’identité arabo-islamique ! Les partis de l’alternative démocratique (PAD, regroupement des forces démocrates, libérales et progressistes), qui se veulent l’aile politique de tout ou partie de ce qu’il reste du hirak, et pour qui cette révision constitutionnelle est synonyme de continuité d’un système rejeté par le mouvement populaire, en appellent à une transition négociée ouvrant la voie à un vrai changement politique. D’autant que, de l’avis de nombreux acteurs du hirak, ce projet de loi fondamentale n’offre pas les garanties politiques, constitutionnelles et juridiques sur lesquelles les Algériens pourraient s’appuyer pour exercer et défendre leurs droits, et qui feraient que chaque individu, groupe social, institution, étatique ou non, soit soumis au respect du droit.

Empêchés de s’exprimer sur les antennes radio et télé et de mener une campagne publique contre ce projet de Constitution, les partis de l’opposition en sont réduits à se positionner par voie de communiqués de presse ou via les réseaux sociaux.

Pour l’heure, étant donc empêchés de s’exprimer sur les antennes radio et télé et de mener une campagne publique contre ce projet de Constitution, les partis de l’opposition en sont réduits à se positionner par voie de communiqués de presse ou via les réseaux sociaux alors que la révision constitutionnelle soumise à référendum est censée donner plus de pouvoir et, par conséquent, de visibilité à l’opposition politique !

Dans ce contexte d’une campagne ­référendaire verrouillée politiquement et médiatiquement, à partir du moment où tout débat contradictoire est exclu, et sur fond d’un climat répressif contre toute voix discordante en dépit des affirmations officielles de respect de la liberté d’expression, le taux de participation sera le seul enjeu de ce référendum. Pour le président Tebboune, qui a recueilli moins de 5 millions de voix le 12 décembre 2019 à l’issue d’un scrutin où le taux de participation n’a été que de 49,1 %, franchir le seuil des 50 % de participation sera un défi de taille.

Article publié dans l'Humanité

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Les Algériens ont massivement boycotté le référendum constitutionnel

Le taux de participation s'établit à 23,7%, le plus bas historique pour un scrutin majeur. Si la victoire du «oui» ne semble guère faire de doute, sa légitimité est plus que discutable.

Les Algériens ont donc massivement boycotté le référendum. Cette abstention record - seul véritable enjeu du vote boycotté par l'opposition - constitue un revers cinglant, sinon humiliant, pour un régime confronté depuis février 2019 à un soulèvement populaire inédit, le «Hirak».

À titre de comparaison, lors de la présidentielle de décembre 2019, la participation avait atteint 39,93 %, soit le taux le plus faible de tous les scrutins présidentiels pluralistes de l'histoire de l'Algérie, faisant d'Abdelmadjid Tebboune un président mal élu et donc en quête de légitimité.

Dimanche, seulement 5,5 millions d'électeurs se sont déplacés sur 23,5 millions d'inscrits. Mais la victoire du «oui» ne fait guère de doute tant la campagne électorale, qui a laissé la population largement indifférente, a été à sens unique. Les opposants n'ont pas été autorisés à tenir de meetings publics. Les partisans du «Hirak» ont prôné le boycott tandis que les islamistes appelaient à voter «non».

«Changement de façade»

À Alger, les électeurs étaient rares. «J'ai voté oui pour mes enfants et petits-enfants. J'ai accompli mon devoir pendant la guerre pour libérer mon pays et je le fais maintenant pour la stabilité», confie Mohamed Miloud Laaroussi, 86 ans, un ancien combattant, le dernier à voter au centre Pasteur, au cœur de la capitale.

En raison de la pandémie, l'accès dans les bureaux était limité à deux ou trois personnes à la fois et le port du masque était obligatoire.

Grand absent du scrutin, Abdelmadjid Tebboune, 74 ans, est hospitalisé en Allemagne. Son état serait «stable et non préoccupant», selon la présidence.

Les réseaux sociaux ont fait état d'incidents - marches nocturnes, affrontements avec la police, urnes et bulletins détruits - en Kabylie. De nombreux bureaux de vote n'ont pas ouverts dans cette région frondeuse, selon des médias locaux. Des interpellations ont eu lieu à Alger et à Tizi Ouzou, selon le Comité national pour la libération des détenus (CNLD).

Abdelmadjid Tebboune a fait de la révision de la Constitution son projet phare, mais les «hirakistes» ont rejeté «sur le fond et la forme» une initiative perçue comme un «changement de façade», incitant au boycott du référendum.

Ils réclament depuis février 2019 un profond changement du «système» en place depuis l'indépendance. En vain jusqu'à présent, même si le mouvement a poussé Abdelaziz Bouteflika à la démission en avril 2019 après vingt ans de règne.

De fait, la nouvelle Constitution met en avant des dispositions nouvelles mais n'offre pas de changement politique majeur: elle maintient le régime «ultra présidentialiste rejeté.

«C'est pour la démocratie qu'on s'est levés, pas pour un énième régime présidentiel arabe», explique Ghalem, enseignant de 40 ans à Sidi Bel Abbès (nord-ouest).

Le scrutin s'est déroulé dans un climat de répression «implacable» ciblant militants du «Hirak», opposants politiques, journalistes et internautes, selon les défenseurs des droits humains. 90 personnes sont derrière les barreaux, la plupart pour des publications sur Facebook.

 

Publié dans Afrique, International

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