L’idéologie d’un terrorisme. En quoi l’islamisme poursuit-il un projet politique ?

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

L’idéologie d’un terrorisme. En quoi l’islamisme poursuit-il un projet politique ?

Après les ignobles attentats de Conflans-Sainte-Honorine et de Nice, la question de l’objectif poursuivi par les djihadistes est posée. Avec les textes de Majid Si Hocine, médecin, Hasna Hussein, sociologue et Omar Youssef Souleymane, écrivain.  

Un débat franc et serein

Madjid Si Hocine

Médecin, militant associatif

Bouleversé par l’assassinat d’un enseignant dont le seul crime est d’avoir voulu montrer que la liberté d’expression ne peut avoir pour limite la divergence d’opinions, il revient à ma mémoire des souvenirs refoulés. Le 27 septembre 1997, près de Sidi Bel Abbès, onze institutrices furent égorgées devant leurs élèves, coupables du seul crime d’avoir voulu enseigner.

À Conflans-Sainte-Honorine, le bourreau venait de Tchétchénie, terre musulmane du Caucase riche d’une tradition spirituelle d’inspiration soufie, qui a vu venir à elle lors des deux guerres menées par les Russes, les wahhabites. Ces ­djihadistes venus combattre dans les troupes de Chamil Bassaïev recevaient le soutien de pays du Golfe avec lesquels nous entretenons les meilleurs rapports, comme autrefois le FIS algérien fut aidé par les « frères » koweïtiens et saoudiens.

L’islam traditionnel de nos pères a été corrodé par l’influence de pratiques rigoristes venues de pays dotés d’immenses moyens de propagation de leur doctrine. Cassettes, bourses d’études, chaînes satellitaires ont diffusé « la bonne parole ». Pire, les premiers djihadistes revenus d’Afghanistan, les « combattants de la liberté » soutenus par les Américains car ils s’attaquaient à l’ogre soviétique, ont importé une stratégie violente de la propagation du « vrai islam ». Je me souviens de ces Algériens vêtus à l’afghane qui, dans les années 1980, prenaient le contrôle de la mosquée de Belcourt, essaimant dans la jeunesse désœuvrée.

Plus récemment, Daech a raffiné les moyens de recrutement de candidats au djihad, utilisant les réseaux sociaux, les forums, pour séduire, convaincre, des aspirants au martyre dans une jeunesse reléguée, pas toujours très instruite et sans grande culture religieuse. Ces proies faciles ont commis l’impardonnable, reniant leur famille, trahissant le pays qui les a vu grandir et qui a mis beaucoup de temps pour les reconnaître comme ses vrais enfants. Eux aussi qui ne comprennent pas que, malgré tout, ils n’ont pas de patrie de rechange.

Ils devraient ouvrir les yeux sur ce qu’ils sont, musulmans certes, mais aussi une composante de cette nation, qui s’égare dans un mythe du retour vers une tradition ­mythifiée. Le rêve de nombre de leurs coreligionnaires est pourtant de venir vivre dans ces pays de « mécréants » où, en dépit des discriminations de l’éloignement culturel et religieux, les musulmans y sont plus heureux que chez eux. En témoigne ceux qui s’embarquent pour rejoindre cette supposée terre de cocagne.

On voudrait les entendre dénoncer la barbarie des ­imposteurs islamistes. Pour cela, il faudrait qu’on leur tende le micro, qu’on les invite sur les plateaux eux aussi, notamment ceux qui sont en mesure d’apporter un contre-­discours. De vrais musulmans de France, il en existe, j’en ai croisé de remarquables en vingt ans d’engagement.

Qu’attend-on pour les écouter, les promouvoir dans les débats, sur les plateaux ? Ou faudra-t-il accepter une autre forme de plafond de verre qui voudrait que ne puissent s’exprimer que les experts du sérail coupés du terrain ? Faudra-t-il encore que l’on s’obstine à refuser d’offrir en exemple à la jeunesse tous ceux qui ont, malgré tout, pu prendre l’escalier social, puisqu’il est acquis que l’ascenseur ne monte pas à tous les étages. Faudra-t-il qu’on taise encore le fait qu’il y a en France cinq millions de musulmans qui doivent s’impliquer plus dans la vie ­politique et publique à condition qu’on leur fasse une place ?

Ceux-ci doivent réagir lucidement avant tout en tant que citoyens français, ce qui ne les met pas en porte-à- faux avec leur foi, qui est aussi universelle que le sont les deux autres religions monothéistes.

Il y a un enjeu pédagogique, notamment envers la jeunesse, sur ce que sont la laïcité et sa singularité française. Plus qu’une loi sur le séparatisme, ayons le courage de mettre les pieds dans le plat : la visibilité de l’islam gêne, et certains musulmans, faute d’autres références que celle venue des franges extrêmes, font fausse route.

Réunissons les conditions d’un débat franc et serein mais avec d’autres animateurs que les professionnels de la polémique. Cherchons des canaux pour parler aux quartiers populaires où se concentrent les misères propices à l’éclosion de l’islamisme, comme à Alger ou ailleurs. Pour la communauté nationale, mais aussi pour les musulmans, plus éprouvés qu’ils ne le disent ou qu’on ne le croit par tous ces drames.

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Le malheur musulman

Hasna Hussein

Sociologue, directrice de l’Association de prévention de l’extrémisme violent et membre de l’Observatoire de la haine en ligne

Une archéologie, même rudimentaire, de l’émergence de la pensée islamiste peut probablement aider à comprendre pourquoi la France est frappée par cette nouvelle série d’attentats, ainsi que l’importance du tohu-bohu général suscité par la republication des caricatures de Mahomet.

En 1928, Hassan Al Banna, crée la confrérie des Frères musulmans, dont le projet politique, religieux et juridique se déploie dans une Égypte sous mandat britannique. L’islam est conçu comme levier pour conquérir le pouvoir et avec pour finalité d’administrer l’État : « Al-islâm dîn wa dawla. » Ils s’opposent aussi à ce qu’ils voient comme une laïcisation coupable portée par le parti Wafd qui va se poursuivre avec les régimes successifs, notamment celui de Gamal Abdel Nasser. Ce dernier va subir une tentative d’assassinat orchestrée par les Frères musulmans.

L’islamisme frériste revêt dès le début deux aspects : prosélytisme interne pour ré-islamiser les masses et djihad contre les pouvoirs en place. Des concepts politico-religieux réélaborés par Sayyid Qutb, exécuté en 1966, comme la jahiliyya (l’ignorance) et la hakimiyya (« gouvernance » de Dieu sur terre), vont inspirer toute une génération djihadiste.

La répression de Nasser va contraindre les fréristes ­radicaux à fuir l’Égypte pour se réfugier en Arabie ­saoudite, un pays gouverné selon la charia (loi islamique) et les préceptes de Mohammed Ibn Abdelwahhab, fondateur du wahhabisme (1744). Se produit alors une synthèse entre frérisme et salafisme qui donne lieu au mouvement Sahwa, prônant un retour à l’islam « authentique » des salaf-salih (pieux ancêtres, en référence au prophète et à ses compagnons), avec des modalités d’organisation et d’action fréristes violentes (le siège de la Mecque en 1979). Il va fortement indisposer le pouvoir saoudien, qui le réprimera à son tour.

En parallèle, le prosélytisme islamiste va connaître un essor considérable avec l’argent des pétrodollars. À partir des années 1960, le royaume va se lancer dans une course pour propager sa version de l’islam dans le monde entier, en multipliant les projets grandioses tels que la création de l’université islamique de Médine (1961) et la Ligue islamique mondiale (1962). Le royaume va investir dans les nouveaux médias : chaînes satellitaires (1990) et ­réseaux sociaux (2005). En France, des jeunes universitaires vont propager dès les années 1980 la doctrine salafiste qui va réussir à métamorphoser l’imaginaire musulman et la pensée islamique.

Ce « tropisme religieux est bien lui-même l’un des signes du malheur arabe », disait le journaliste franco-libanais Samir Kassir, assassiné en 2005.

Un malheur arabe et surtout musulman, si l’on ose nommer les choses, dont il faut aussi chercher les origines dans les multiples échecs des États arabes (injustice, désespoir, corruption, pauvreté, analphabétisme, malaise identitaire, autoritarisme…) qui favorisent l’élaboration d’une offre idéologique et religieuse de consolation, où l’islam politique devient la solution de tous les maux de la société et des musulmans et l’unique source de fierté. Autant d’éléments qui favorisent l’adhésion et transforment le rapport à la religion, se caractérisant désormais par une sorte de sacralisation des représentations et des symboles religieux. Cela permet de comprendre les réactions violentes actuelles.

Aujourd’hui, la majorité des islamistes européens ne prônent certes pas le djihad, mais ils adoptent un discours de rupture vis-à-vis de la laïcité et les valeurs républicaines. Ils restent en cela fidèles à la pensée mère islamiste.

Pour les djihadistes, ces caricatures constituent l’opportunité de légitimer le recours à la violence extrême. Pour les islamistes, elles illustrent la thèse selon laquelle l’Occident et ses valeurs constituent une menace pour l’islam et les musulmans. Le combat de ces islamistes se situe donc plus sur le plan idéologique et cognitif que sur le plan du combat armé.

Dire cela relève du constat, non de quelques velléités de stigmatisation comme veulent le faire croire les mouvements islamistes et, plus étonnant, un certain nombre d’intellectuels et d’universitaires. Il est temps que des voix objectives puissent se faire entendre, dans un climat aussi grave et tendu.

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L’industrie de l’horreur

Omar Youssef Souleimane Écrivain, réfugié syrien

Depuis la création de Daech en 2013, on a commencé à voir des vidéos très bien filmées, au montage professionnel. L’organisation terroriste traitait ses crimes comme des spectacles d’horreur.

Habiller les victimes d’une tenue orange, identique à celle de Guantanamo, les mettre à genoux, à côté d’un djihadiste en noir, couteau en main. On a ainsi vu James Foley, le journaliste américain égorgé par Daech en 2013. En le regardant, on se dit que c’est un film d’horreur, mais bien réel. Cette tragédie s’est répétée à plusieurs reprises. Malgré la destruction de Daech, l’idéologie de l’égorgement a toujours cours. Elle n’est pourtant pas nouvelle et les ­islamistes savent bien ce qu’ils font en l’appliquant.

« Je vais jeter l’effroi dans les cœurs des mécréants. Frappez donc au-dessus des cous et frappez-les sur tous les bouts des doigts. » C’est le verset coranique qui inspire les ­djihadistes pour appliquer leur idéologie.

D’après les commentaires sur le Coran, quand Mahomet a livré sa ­première bataille contre ses ennemis, il n’avait que 300 soldats, ses adversaires disposant d’un millier de combattants. Mais, Dieu les a effrayés, et c’est pourquoi Mahomet a gagné. La même histoire s’est reproduite des centaines de fois après le prophète. Les musulmans étaient moins nombreux face aux « infidèles ». Mais les premiers ont gagné, soit grâce à l’effroi instillé par le dieu auquel ils croient, soit du fait de leurs propres compétences.

Aujourd’hui, ni le nombre, ni les armes des islamistes n’égalent ceux de leur ennemi principal : le monde occidental. Leur but est d’horrifier leurs adversaires, apparaître comme des sauvages, des monstres prêts à tout pour gagner. C’est à partir de là que l’on peut comprendre pourquoi l’enseignant Samuel Paty a été tué de cette manière ­horrible, ou pourquoi les tueurs utilisent des couteaux, une hache, ou même brûlent leurs victimes vivantes.

Ce n’est pas au hasard qu’ils choisissent certaines de leurs victimes et les tuent sauvagement. En France, par exemple, attaquer des journalistes, un professeur, parce qu’ils ont exprimé leur opinion dans un pays qui a payé un lourd tribut au cours de son histoire pour obtenir la liberté d’expression, est une provocation à l’égard des principes de la République, avec comme objectif de déclencher une guerre civile dans le pays. D’un autre côté, les islamistes souhaitent diffuser un message : nous pouvons vous frapper partout, jusque dans votre foyer. Nous avons des hommes prêts à périr pour tuer.

Les islamistes ont une longue expérience, depuis les ­années 1980 en Afghanistan, quand ils ont fait le djihad contre l’Union soviétique, jusqu’à nos jours. C’est dans ce contexte qu’il faut voir les attentats islamistes.

Ces gens ne sont pas fous, ni stupides, ni manipulés, ils mettent en œuvre une stratégie pour arriver au pouvoir, et étendre leur « État islamiste » dans le monde entier. Nous avons besoin de comprendre tout ça avant de lancer une contre-­attaque internationale contre les menées de l’islamisme. 

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