Un novembre noir de 1938, on n'oublie pas et on reste vigilants par Michel Etievent

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Un novembre noir de 1938, on n'oublie pas et on reste vigilants  par Michel Etievent
Le .Jeudi 30 novembre 1938 : ce jeudi terrible du mouvement ouvrier…sans doute l'une des journées qui restera gravée à jamais dans la mémoire des travailleurs....
 
1937. Dès février apparaissent les premiers nuages sur la fragile coalition du Front Populaire qui a accédé au pouvoir en mai 1936. Après l’embellie imposée par la mobilisation du peuple (12000 grèves dont 9000 avec occupations d’usines) et les conquis sociaux qui en ont résulté (congés payés, semaine de 40 h, conventions collectives, hausse des salaires…), la pression des trusts et celle d’un patronat réorganisé, le refus du nouveau gouvernement d’effectuer de profondes réformes de structures, poussent le gouvernement Blum à proclamer le 13 février 1937 une “pause” dans les réformes. « Une sorte de Paix sociale, écrit Roger Linet, responsable CGT. Elle n’était profitable qu’au patronat pour aller encore plus loin dans sa remise en cause des avantages acquis ».
 
Partout, les patrons résistent sur le front des conventions collectives. Tandis que dans de nombreuses entreprises les 40 heures sont empiétées pour « raison de productivité », des dizaines de conventions collectives sont dénoncées par les patrons du bâtiment. Dans le bassin de la Sambre, il faudra une grève de 42 jours des 10 000 ouvriers pour imposer au Comité des Forges les dispositions du contrat collectif. Aux aciéries de Pompey et à Lille, le conflit s’éternise, 52 jours émaillés d’interventions policières et de répression syndicale.
 
Peu à peu, s’élargit la déchirure entre les différentes composantes du Front. Particulièrement autour de la guerre d’Espagne et des positions de Léon Blum qui prône la non-intervention alors que le PCF encourage la formation de “Brigades Internationales” pour soutenir l’armée républicaine.
 
Le 25 septembre 1937, Croizat, député communiste, salue en ces termes le départ d’un convoi de médicaments à destination du front : “ C’est en Espagne que se joue l’avenir du monde. Madrid est le Verdun de la Liberté. Ne pas y être, c’est laisser le chemin libre aux hordes nazies qui n’en resteront pas là. »
 
Sur le plan intérieur, l’attaque en règle contre les acquis de mai s’accélère au fil de l’année 1938. En octobre, le gouvernement Daladier n’est déjà plus qu’un pâle reflet du Front Populaire. Le 12 novembre, il publie une série de décrets lois, vite appelés “décrets misère” parce qu’ils attentent aux conquêtes de 1936 : baisse des salaires déjà grignotés par l’inflation, taxes et impôts nouveaux et surtout suppression de la loi de quarante heures, qualifiée de “Loi de paresse et de trahison nationale” ! Un décret invalide la loi. Exit la semaine des deux dimanches sous les mots de Daladier : «Cette loi est responsable de tous les maux de l’économie, dit-il. On ne peut pas avoir une classe ouvrière « à deux dimanches » et un patronat qui s’étrangle pour faire vivre le pays ! ».
 
Le 15 novembre, Croizat écrit :
 
« Subir sans rien dire la “pluie” de décrets de régression sociale, ou alors sous prétexte de difficultés, se laisser aller à je ne sais quelle collaboration avec le patronat, c’est préparer pour la classe ouvrière de douloureuses déceptions. »
 
La réaction ouvrière est immédiate. Grèves dans le Nord, à Marseille, à Lyon, en Lorraine. Le point culminant est atteint le 24, quand Renault tousse à son tour. Répression violente à Billancourt. 290 ouvriers sont traduits en correctionnelle. La direction licencie 28 000 ouvriers pour « rupture du contrat de travail ». C’est dans cette atmosphère d’insurrection qu’est décidée par la CGT la grève générale du jeudi 30 novembre.
 
Aussitôt, le gouvernement monte au créneau. Réquisition des transports, envoi de troupes devant les entrées d’usines et menaces de licenciement pour les futurs grévistes. Paris et les grandes villes sont quadrillées par l’armée. Partout dans les gares, les stations de métro, les dépôts d’autobus, on note la présence de soldats en armes. « En province et dans les banlieues, écrit Jean Marc Gayman, le dispositif policier est encore plus provoquant : bivouacs de gardes mobiles, fourgons blindés, pelotons de dragons à cheval qui cherchent l’intimidation en chargeant sur les trottoirs »
 
Face aux pressions et malgré un taux élevé de participation dans la métallurgie, le bâtiment, les mines, de nombreux secteurs n’ont pas suivi les consignes.
 
La revanche a sonné. Daladier tient ses promesses. Le 1er décembre, 36 000 ouvriers sont licenciés dans l’aéronautique et les arsenaux, 8000 dans la chimie et l’automobile. Plus de la moitié sont des responsables syndicaux CGT…
 
La Saint-Barthélemy des militants doit cesser”, écrit la VO de janvier 1939. Du jour au lendemain, des milliers de syndicalistes sont à la rue ou traînés devant les tribunaux. 6 mois plus tard, 40% d’entre eux n’ont toujours pas retrouvé de travail…”.
 
Le rideau tombe sur 1938. Les libertés sombrent. Le pain est noir. Les années qui viennent aussi…
 
Michel ETIEVENT
Historien

Publié dans Histoire, syndicats

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