Prêts garantis par l’Etat: au bonheur des milliardaires par Laurent Mauduit

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Prêts garantis par l’Etat: au bonheur des milliardaires  par Laurent Mauduit

Le 14 janvier sous la plume de Laurent Mauduit Médiapart rendait publique une enquête sur les prêts grantis par l'Etat. Après analyse l'article avait pour titre : "Prêts grantis par l'Etat : au bonheur des milliardaires !". Notre blog publie aujourd'hui l'analyse de cette enquête. Voir ci-dessous.

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Selon notre enquête, Bruno Le Maire a accordé en 2020 des prêts garantis par l’État à 45 très grandes entreprises pour un montant de 15,2 milliards d’euros. Si dans quelques cas, l’aérien ou l’automobile, ces prêts concernent des secteurs en difficulté, la plupart des bénéficiaires ont profité d’un effet d’aubaine. 

Dans son roman Au bonheur des dames, onzième volume de la série des Rougon-Macquart, Émile Zola (1840-1902), invite ses lecteurs, en 1883, à découvrir le nouvel univers des grands magasins qui ont éclos sur les grands boulevards parisiens sous le Second empire, et à comprendre du même coup certains des mécanismes de ce capitalisme qui prend son envol à cette époque, et donne à l’argent un pouvoir jusque-là inégalé. 

Dans un registre qui n’a vraiment rien de romanesque, c’est un titre voisin que l’on pourrait donner à l’histoire des prêts garantis par l’État (PGE), que le gouvernement a mis au point au mois de mars 2020 pour aider les entreprises à traverser les violentes turbulences de la crise sanitaire : au bonheur des milliardaires ! 

Mediapart est en effet parvenu à reconstituer la liste des 45 PGE qui ont été accordés en 2020 aux plus grandes entreprises françaises, celles qui ont plus de 5 000 salariés ou réalisent un chiffre d’affaires supérieur à 1,5 milliard d’euros ; et ce titre vient immanquablement à l’esprit, tant les milliardaires qui ont obtenu ces prêts semblent avoir profité, du fait de la crise, d’un formidable effet d’aubaine.

Ainsi est Emmanuel Macron : de la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et l’instauration d’une « flat tax » sur les revenus de l’épargne et du patrimoine, jusqu’à ces PGE, il n’oublie jamais de cajoler sa première clientèle électorale, celle des puissances d’argent. 

Il ne faut certes pas mettre tous les PGE dans le même panier. Il y a beaucoup d’entreprises, moyennes et petites, pour lesquelles ces PGE ont été une bouée de secours, sans lesquels elles n’auraient, pour certaines d’entre elles, pas pu survivre. C’est même sans doute le cas du plus grand nombre, puisqu’au dernier bilan connu, 638 034 PGE ont été accordés en 2020, pour un montant supérieur à 130,04 milliards d’euros – l’État se réservant la possibilité de monter jusqu’à 300 milliards d’euros de prêts garantis.


 

L’immense majorité de ces PGE (dont les modalités d’attributions sont précisées ici) concernent donc des petites ou très petites entreprises auxquelles les banques n’auraient certainement pas voulu fournir des financements pourtant indispensables, si l’État n’avait pas apporté sa garantie. Mais, de ces PGE, il est impossible d’obtenir des détails. Tout juste peut-on avoir accès à des données statistiques générales, et en particulier à ce tableau de bord, qui donnent une vision d’ensemble de l’effort de l’État dans le cas du Fonds de solidarité, des PGE, des reports d’échéances fiscales, ou encore dans le cas des aides spécifiques pour les artisans et commerçants. 

Mais ces chiffres agrégés ne donnent pas de vision concrète des drames économiques et sociaux qui ont eu lieu ces derniers mois.

Combien de petites ou très petites entreprises ne vont pas être capables de rembourser ces prêts, dont certains d’entre eux arrivent à échéance dès les prochaines semaines ? Et pour quels montants la garantie de l’État va-t-elle jouer ? Mystère : Bercy, à ce stade et pour cause, est incapable de donner le moindre chiffre. 

Mais les risques pris par l’État et la charge qu’ils vont faire peser sur les finances publiques pourraient être immenses. Impossible d’en prendre la mesure : on ne peut accéder à un listing complet des entreprises qui ont souscrit un PGE – bien qu’il en aille de l’argent public et que les règles de la plus totale transparence devraient s’appliquer. 

Pour une toute petite minorité d’entreprises, les plus grosses d’entre elles, il est pourtant possible de disposer d’une liste – à la condition de la reconstituer soi-même.

La loi a en effet prévu que les PGE souscrits par les entreprises ayant plus de 5 000 salariés ou réalisant plus de 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires devaient faire l’objet d’un arrêté du ministre de l’économie. Il faut donc avoir le courage de dépouiller tous les numéros du Journal officiel parus depuis début mai – merci à la personne experte qui nous a permis de ne faire aucune omission – pour dresser cette liste instructive. 

Cette liste est effectivement riche d’enseignements car elle nous amène dans un autre univers, non plus celle des petites ou très petites entreprises en grande difficulté, mais celles des grandes entreprises. Certaines ont profité manifestement de l’aubaine. 

Depuis des années, d’abord sous le quinquennat de François Hollande, ensuite sous celui d’Emmanuel Macron, les gouvernements successifs ont pris l’habitude d’apporter des aides massives aux plus grandes entreprises, sans leur demander la moindre contrepartie. Cela a été le cas lors de l’instauration du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), par lequel plus de 43 milliards d’euros ont été apportés aux entreprises, sans qu’il leur soit demandé le moindre engagement, particulièrement en matière d’emploi. Cela s’est prolongé avec le « pacte de responsabilité » qui a rendu ce dispositif pérenne, en le transformant en baisse de cotisations – sans toujours que l’emploi n’en soit le moins du monde stimulé. 

Les PGE au profit de ces 45 grandes entreprises, qui ont atteint selon nos évaluations 15,2 milliards d’euros en 2020, s’inscrivent donc dans cette même logique néolibérale : apporter des nouvelles facilités financières à ces groupes, sans que l’État ne leur demande quoi que ce soit en contrepartie.

Ou plutôt si ! Dans le cas présent, les entreprises sollicitant un PGE doivent s’engager à « ne pas verser de dividendes en 2020 à leurs actionnaires en France ou à l’étranger » et « à ne pas procéder à des rachats d’actions au cours de l’année 2020 ». 

Ce qui est une contrepartie pour le moins dérisoire, puisque de l’autre côté, l’État, lui, s’engage à prendre à sa charge – ou plutôt à celle des contribuables – 80 % des sommes concernées en cas de défaillance de l’emprunteur, renversant ainsi les fondements du capitalisme auxquels il ne cesse de se référer. Les actionnaires ne sont plus là pour assumer les risques, apporter les capitaux nécessaires en période de difficulté, ce qui était la justification des rendements élevés qu’ils s’estimaient en droit d’exiger. Ils ne sont là désormais que pour encaisser des dividendes. Les en priver constitue un immense sacrifice, aux yeux du gouvernement.

Au bonheur des milliardaires, donc : de grands groupes, dont les actionnaires sont richissimes, se sont dépêchés d’en profiter. 

Et même quand certains grands groupes éprouvent d’indéniables difficultés, comme dans les secteurs de l’aérien ou de l’automobile, rudement éprouvés par les effets de la crise sanitaire – ces PGE viennent confirmer les systèmes de consanguinité qui existent constamment entre les milieux d’affaires et les cercles du pouvoir. 

Il suffit de rentrer dans le détail de certains de ces PGE problématiques – des plus récents jusqu’aux plus anciens – pour en prendre la mesure. 

• Le 3 janvier, 465 millions d’euros pour Lagardère 

Ce dernier PGE de l’année 2020 a attiré l’attention : il résume à lui seul la portée des libéralités offertes par le gouvernement aux très grands groupes. C’est au décès de son père, en 2003, qu’Arnaud Lagardère a pris les commandes du conglomérat, pour en devenir le gérant commandité, mais depuis, les difficultés n’ont cessé de s’accumuler. Et depuis des mois, une âpre bataille se déroule dans les cercles dominants des milieux d’affaires parisiens pour essayer de faire sauter le système de commandite qui a longtemps rendu la forteresse Lagardère imprenable, et de dépecer l’empire. 

Avec d’un côté le milliardaire Vincent Bolloré qui rêve depuis longtemps de faire l’un de ces raids dont il a secret ; et, en face de lui, un autre milliardaire, le plus puissant de tous, Bernard Arnault, qui est entré au capital du groupe sous les atours d’un chevalier blanc mais qui aimerait bien lui-même participer à la curée.

Sous l’œil de Nicolas Sarkozy, qu’Arnaud Lagardère a invité au conseil de surveillance du groupe dans l’espoir que cela le protège, la partition de l’empire apparaît même imminente. Dans les prochaines semaines, Vincent Bolloré qui, via Vivendi, contrôle déjà un immense pôle d’édition, celui de sa filiale Editis (Plon, Perrin, Presses de la Cité, Robert Laffont, 10/18, Le Cherche Midi, La Découverte, Bordas, Nathan…) pourrait mettre la main sur la branche internationale des éditions Hachette, l’une des filiales importantes du groupe Lagardère. 

De son côté, Bernard Arnault, qui s’est invité comme actionnaire minoritaire au sein du groupe Flammarion en 2013, pourrait croquer les maisons françaises du groupe Hachette (Stock, Fayard, Pauvert, Grasset, Lattès, Larousse…).

Quant au pôle média du groupe Lagardère, qui comprend notamment le Journal du dimanche, Paris Match et Europe 1, ce serait toujours le même Vincent Bolloré qui serait en passe de le récupérer, ce qui lui permettrait de l’agréger à la chaîne CNews, qu’il contrôle déjà, et d’avancer vers un empire de presse, sorte de Fox News à la française.

Avec d’aussi avides actionnaires, jouant de leur rivalité, le groupe Lagardère aurait donc pu parfaitement leur demander de mettre de l’argent au pot et de participer par exemple à une augmentation de capital. Nenni ! Dans le capitalisme consanguin français, c’est souvent l’État qui fait la voiture-balai. D’où ce PGE pour un montant considérable. 

Il faut dire que le groupe Lagardère s’est montré reconnaissant pour la sollicitude de l’État. À peine quelques jours plus tard, le 3 janvier, il a implicitement remercié Emmanuel Macron en lui consacrant une manchette (voir la reproduction ci-contre), louant son implication pour accélérer la campagne de vaccination, alors qu’en réalité il est vivement contesté pour son inertie. 


Ce qui a fait sourire beaucoup de médias étrangers. Témoin ce tweet de l’une des cadres du Financial Times qui s’est moquée du journal en l’affublant de ce sobriquet qu’il est inutile de traduire : « The french Pravda ». 

Quoi qu’il en soit, l’histoire est très symbolique des pratiques du capitalisme de connivence parisien : les nouveaux actionnaires se disputent les décombres de l’empire, tandis que l’État, bien accommodant, se porte caution. 

• Le 26 décembre, 300 millions d’euros pour les Galeries Lafayette 

Lors du deuxième confinement, le directeur général du groupe, Nicolas Houzé, a pleuré misère dans toute la presse, faisant valoir que le magasin historique de la firme, celui du boulevard Haussmann, à Paris, avait dû fermer ses portes durant 100 jours en 2020 – alors qu’il n’avait jamais fermé tout au long de ses 125 ans d’existence auparavant, même pendant les deux guerres mondiales. « Nos résultats et notre trésorerie vont souffrir en proportion de la violence du choc subi. Nous avons fait une demande de prêt garanti par l’État afin de passer ce cap et de relancer l’activité, car il est difficile de prédire le rythme de la reprise », s’est-il ainsi plaint dans Les Échos. 

La famille Moulin sait depuis longtemps se faire entendre auprès des gouvernements : grâce à un lobbying actif, elle a obtenu l’ouverture de magasins le dimanche, défendue à l’époque par le ministre de l’économie Emmanuel Macron. Et c’est naturellement vers l’État qu’elle se tourne en cette période de Covid. Il faut toutefois relativiser ces appels à l’aide car la famille Moulin, qui contrôle le groupe Galeries Lafayette (englobant plusieurs grands magasins, mais aussi La Redoute et plusieurs réseaux de joaillerie) est l’une des plus riches de France. 

Selon le classement 2020 du magazine Challenges, elle se situe en 35e position des grandes fortunes françaises, avec un patrimoine évalué à 3 milliards d’euros. Elle est aussi le principal actionnaire de Carrefour, le géant mondial de la grande distribution, dont elle contrôle 12,6 % du capital. 

En clair, ces actionnaires milliardaires devraient normalement être en mesure d’accompagner leurs sociétés dans cette période de crise sanitaire. L’État leur a, quoi qu’il en soit, apporté un PGE d’un montant considérable de 300 millions d’euros. Et comme la garantie de l’État est sans engagement ni contrepartie, le groupe ne s’est pas privé, très peu de temps après l’octroi de ce PGE, d’annoncer un plan de suppression d’emplois. 

Explication de l’AFP (citée par Le Parisien) : « La direction des Galeries Lafayette avait averti le CSE du groupe, réuni du 8 au 10 décembre derniers, d’un “projet de plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) incluant un plan de départs volontaires (PDV)” ainsi que d’un “projet de cessation de l’activité de la société GL Voyages”.

Un accord portant sur 189 emplois a finalement été signé le 4 janvier par les trois premiers syndicats du groupe, la CFE-CGC, la CFDT et la CGT (majoritaires). Selon les syndicats, ces départs seront répartis entre le siège des Galeries Lafayette et les filiales GL Voyages et GGL Services, société de services financiers du groupe. » 

• Le 4 décembre, 20 millions d’euros pour Relay@ADP 

Dans le contexte de crise sanitaire et de confinement, qui a conduit à une forte perturbation du trafic aérien, cette société a obtenu elle aussi un PGE substantiel. Pour le plus grand bonheur du même groupe Lagardère qui la contrôle à hauteur de 49 %, à parité avec Paris Aéroports. 

• Le 30 octobre, 100 millions d’euros pour les Chantiers de l’Atlantique 

L’ampleur du PGE consenti à l’entreprise, que l’État contrôle toujours à plus de 84 %, amène à s’interroger sur la crédibilité du discours public. Car la puissance publique comme l’entreprise assurent que les carnets de commandes sont remplis, ce qui serait de bon augure pour l’entreprise même si les croisiéristes ont été à l’arrêt de longs mois depuis le début de la crise sanitaire. 

Par surcroît, le gouvernement se montre serein, en assurant que le projet de cession de 50 % du capital de la société à son concurrent italien Fincantieri est toujours d’actualité, même si le groupe transalpin n’a pas respecté l’échéance de son offre à la fin du mois de décembre, et si le gouvernement français lui a consenti, pour la cinquième fois, un nouveau délai, cette fois jusqu’à fin janvier. 

Mais alors pourquoi ce PGE de 100 millions d’euros ? N’est-ce pas la preuve que la version officielle est beaucoup trop optimiste ? Ce qui est certain, c’est que le dossier des chantiers navals est l’un des plus opaques parmi ceux que manie Bercy. Et les raisons non expliquées de ce prêt ne font que renforcer ce sentiment d’opacité. 

• Le 15 octobre, 135 millions d’euros pour Holding de restauration concédée 

Cette société HRC, spécialisée dans la restauration d’entreprise et des écoles, a certes souffert avec les deux confinements. Mais sa maison mère, le groupe Elior, qui est contrôlée par une ribambelle de fonds d’investissement hautement spéculatifs, est tout à fait prospère et son avenir reste souriant.

C’est du moins l’opinion des marchés financiers. Sous le titre « Bourse : quatre actions spéculatives à acheter en 2021 », c’est par exemple l’opinion du journal boursier Le Revenu qui spécule sur « le rebond de l’action » de la firme dans les mois qui viennent. 

• Le 14 août, 70 millions d’euros pour Soufflet Finances 

C’est souvent la caractéristique des milieux d’affaires français. Ils attendent de l’État qu’il soit à leur service et leur offre mille avantages, mais ils n’en sont pas le moins du monde reconnaissants et se montrent même le plus souvent dédaigneux.

Le richissime groupe Soufflet, qui est le premier collecteur privé de céréales en France – un secteur qui n’a pas franchement été éprouvé par la crise –, est un cas d’école. Le 13 août, le ministre de l’économie signe un arrêté lui octroyant un PGE de 70 millions d’euros.

Quelques semaines plus tard, le patron, Jean-Michel Soufflet, fait la grimace à la faveur d’un entretien dans L’Est éclair, observant que la profitabilité est meilleure à l’étranger qu’en France, où l’on ne simplifie pas assez la vie des investisseurs : « Pour investir en France, il faut vraiment y croire », se plaint-il. 

• Le 14 août, 144 millions d’euros pour Paprec Holding 

C’est donc un PGE d’un montant considérable qu’obtient cette société qui est le numéro 1 en France de la collecte et du recyclage de déchets industriels et ménagers.

Le chiffre retient l’attention du fait de son énormité, mais tout autant parce qu’il profite à une société qui n’est pas franchement dans le besoin, pas plus que ne le sont ses richissimes actionnaires, puisque dans le lot, on compte, outre la famille Petithuguenin (243e fortune française, selon Challenges), une ribambelle de banques (Arkéa, BNP Paribas, Société générale, la Banque publique d’investissement...) mais aussi le milliardaire Bernard Arnault. 

• Le 14 août, 49 millions d’euros pour Sitel 

Le groupe, qui est spécialisé dans les plateformes téléphoniques d’écoute et de gestion de crise, profite donc d’un fort coup de pouce de l’État, bien qu’il ne soit pas exemplaire. Quelques mois plus tôt, comme l’avait rapporté France 3, il avait été pris à partie par la CGT. À la fin du mois de mars, le syndicat avait exigé du préfet de Charente-Maritime la fermeture administrative de l’une des importantes plateformes, celle près de La Rochelle, en faisant valoir que les mesures de sécurité sanitaire prises par la direction étaient insuffisantes. 

• Le 14 août, 150 millions d’euros pour Axéréal Finances 

Là encore, c’est un PGE d’un montant considérable qu’obtient ce groupe coopératif agricole richissime, qui n’est en rien affecté par les effets de la crise sanitaire. Et, cette fois aussi, l’histoire bégaie : comme le gouvernement a guichet ouvert pour ces PGE et ne demande aucune contrepartie, même en matière d’emploi, Axéréal, qui a des implantations dans le monde entier, annonce à peine quelques mois plus tard, début décembre, un plan d’économie de 30 millions d’euros, avec à la clef 220 suppressions de postes. « Ce plan n’a aucun lien avec la crise sanitaire liée au Covid », précisent Les Échos. 

• Le 14 août, 85 millions d’euros pour Éram

Nul ne conteste que le secteur de la chaussure est en grande difficulté. La crise sanitaire est passée par là, mais des causes beaucoup plus anciennes y contribuent aussi. Résultat : Éram obtient donc un PGE important. Problème : la direction a imposé en 2019 un plan social draconien révélé à l’époque par Ouest France, passant par la fermeture de 96 magasins et 274 suppressions de postes. Et pour 2021, toute la profession bruit de la rumeur que le secteur pourrait mettre en œuvre la fermeture d’innombrables magasins, conduisant à quelque 40 000 suppressions d’emplois.

Alors, l’État a-t-il demandé le moindre engagement à Éram ? La réponse coule de source…

• Le 4 août, 65 millions d’euros pour Buffalo Grill

Le secteur de la restauration a été fortement éprouvé par la crise sanitaire. Mais Buffalo Grill, le numéro 1 français de la grillade, fait un peu exception.

Avec ses 349 restaurants en France, en Suisse et en Espagne, il dispose d’une assise financière dont ne profitent pas d’autres commerces.

Et puis, surtout, il est la propriété d’un fonds d’investissement spéculatif prospère, le Britannique TDR Capital. La société ne cesse d’ailleurs de susciter les convoitises des fonds d’investissement puisqu’elle était auparavant contrôlée par Colony Capital. 

Buffalo Grill a donc profité d’un PGE très important début août. Parce qu’il était à genoux ? On peut raisonnablement en douter puisque son actionnaire, TDR Capital, obtient quelques mois plus tard, à la fin du mois de décembre, le feu vert de l’Autorité de la concurrence pour croquer aussi Courtepaille (237 restaurants en France). On en vient donc à se demander quelle bonne raison a bien pu justifier ce PGE, en dehors d’aider à une opération de concentration. Ce qui n’est pas forcément le rôle de l’État… 

• Le 31 juillet, 80 millions d’euros pour Apave

L’histoire est exactement la même pour ce groupe spécialisé dans les missions d’accompagnement des entreprises et des collectivités dans les domaines de contrôle, maîtrise des risques techniques, humains et environnementaux. Il empoche son PGE d’un montant considérable, et – preuve que les temps pour lui sont fastes –, il fait l’acquisition quelques mois plus tard, en novembre, du numéro 3 espagnol de la maîtrise des risques techniques. 

• Le 31 juillet, 120 millions d’euros pour Cdiscount

Pourquoi le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a-t-il jugé utile de signer un arrêté offrant un PGE aussi considérable à cette société, spécialisée dans l’e-commerce ?

On conviendra que c’est pour le moins surprenant pour plusieurs raisons. Primo, ses actionnaires ont les reins solides (même s’ils sont très endettés), puisqu’il s’agit de Casino, contrôlé par Jean Charles Naouri, via sa holding Euris. Deuzio, l’e commerce a fortement profité des deux confinements, avec de fortes progressions des ventes. 

On est d’autant plus en droit d’interpeller le ministre de l’économie qu’il s’est fait prendre en flagrant délit de double discours dans le cas des géants anglo saxons du numérique. D’eux, il a dit en effet qu’ils étaient les « adversaires des États », mais comme nous l’avons établi dans une enquête, la Banque publique d’investissement (BPI) n’en a pas moins passé des accords discrets avec Amazon. 

Or, le double langage se poursuit avec Cdiscount. Car cette société à laquelle Bruno Le Maire a accordé un PGE, avec la bénédiction de la BPI qui gère ces opérations, est le numéro 2 en France de l’e commerce. Et, comme Le Parisien l’a raconté, il lui arrive de faire distribuer les biens achetés par ses clients par son concurrent, numéro 1 du secteur, qui n’est autre que… Amazon ! 

• Le 23 juillet, 230 millions d’euros pour Téréos

Même interrogation : pourquoi Bruno Le Maire a-t il souhaité apporter la garantie de l’État sur un prêt d’un tel montant, au profit d’un groupe qui est le deuxième sucrier mondial, qui n’a pas été éprouvé par la crise, et qui nage dans l’opulence ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes : pour l’exercice 2019-2020, le résultat net a atteint 24 millions d’euros. Et selon la presse financière, les prévisions pour les six premiers mois du nouvel exercice sont encore meilleures… Une «canaillerie dans toute sa légalité»

• Le 24 juin, 115 millions d’euros pour le Groupe Bernard Hayot 

Ce PGE est très illustratif des effets d’aubaine dont ont joué quelques milliardaires. Car Bernard Hayot est le plus riche des Békés de Martinique, dont la fortune familiale s’est d’abord construite grâce à l’exploitation de la canne, à l’époque de l’esclavage, et qui, au cours des dernières décennies, s’est formidablement agrandie grâce à la constitution d’un immense empire autour de la grande distribution, de l’import-export ou encore du tourisme. 

Présent dans un nombre incalculable de pays aux Antilles, mais aussi à Mayotte, à l’Île Maurice et à la Réunion, dans plusieurs pays du Maghreb, et plus récemment dans de nombreux pays africains, et même en Chine et en Nouvelle-Calédonie, le groupe est devenu un conglomérat multi-activités : en certains pays, il dispose de la franchise Carrefour, ailleurs il distribue les automobiles Renault ou les camions de la même marque ; ailleurs encore, il détient les magasins Decathlon ou Mr Bricolage…

Et, bien sûr, c’est aussi l’un des grands exportateurs de rhum, notamment sous les marques JM et Clément… Bernard Hayot est donc à la tête d’une colossale fortune, évaluée par Challenges à quelque 300 millions d’euros. 

Aux Antilles, le richissime homme d’affaires est donc le symbole de la « pwofitasyon », comme on dit en créole – autrement dit de la « profitation ». Cité par L’Humanité, voici une bonne dizaine d’années, c’est le syndicat guadeloupéen UGTG, en exergue d’un document, qui avait instruit ce procès contre le groupe martiniquais : « Hayot toujou sakrifyé salaryé'ay pou fè ankô plis lajan »(« Hayot sacrifie toujours les salariés pour faire encore plus d’argent »). Et depuis, la réputation du groupe n’a guère changé. 

Alors, ce PGE aussi considérable accordé à un groupe aussi richissime – ou plus précisément à six de ses filiales – ne passe pas inaperçu aux Antilles. Car il ne viendrait à l’idée de personne de penser que l’État vient là en aide à un groupe en difficulté… 

• Le 17 juin, 50 millions d’euros pour Atalian

Spécialisé dans le ménage industriel, le groupe a connu un début d’année heurté, après que Mediapart, sous le titre « Le groupe Atalian dans la lessiveuse judiciaire », eut révélé qu’il était au cœur d’une enquête judiciaire et que son PDG était soupçonné d’abus de biens sociaux et de faux en écriture – ce que ce dernier contestait, se disant victime d’un complot ourdi par ses principaux cadres.

Mais, avec les milieux d’affaires, le ministère des finances est toujours accommodant. Résultat : de la lessiveuse de Bercy est sorti un joli pactole de 50 millions d’euros.

• Le 4 juin, 5 milliards d’euros pour Renault

Au cours des derniers mois, Mediapart a consacré de nombreuses enquêtes au groupe, dont l’État est toujours, avec 15 % du capital, à égalité avec Nissan, le premier actionnaire. Elles aboutissent toutes au même constat : le mauvais exemple vient d’en haut.

Car le groupe auquel le ministre de l’économie a accordé le PGE le plus considérable est aussi celui qui a mis au point, au printemps dernier, le plan social le plus important avec à la clef 15 000 suppressions d’emplois dont 4 600 en France, dans le cadre d’un plan d’économie de 2 milliards d’euros sur trois ans. 

• Le 16 mai, 180 millions d’euros pour Constellium International 

Lorsque l’on découvre qu’un prêt aussi considérable a été garanti par l’État, on en vient immanquablement à se demander qui est donc ce groupe, inconnu du grand public, qui a obtenu une semblable faveur ? La question est opportune, car l’histoire de ce groupe ne manque pas d’intérêt. Constellium International, c’est en effet le sous-produit le plus détestable de ce que le capitalisme néolibéral peut produire. 

À l’origine, il y a Pechiney, ce fleuron de l’industrie française, soutenu à millions par des fonds publics, qui est subitement croqué en 2003, au terme d’une OPA hostile, par le Canadien Alcan ; lequel est ensuite avalé par une autre OPA conduite par le groupe anglo-australien Rio Tinto ; lequel, pour se défendre d’une autre OPA que veut conduire un groupe australien BHP Billiton, organise sa propre partition, ce qui donne naissance à une nouvelle société Alcan Engineered Products, qui ensuite est rebaptisée en… Constellium International. 

C’est donc à toute cette gymnastique financière insensée que le ministre de l’économie apporte implicitement son soutien, en donnant la garantie de l’État à une entreprise qui a vu le jour du fait du démembrement spéculatif de l’un des plus vieux groupes français. Les marchés commandent, le ministre de l’économie obtempère… 

• Le 15 mai, 280 millions d’euros pour Mobivia

Là encore, une question vient aussitôt à l’esprit : pourquoi un PGE aussi considérable pour une entreprise inconnue ? L’interrogation se renforce encore plus lorsque l’on sait que Mobivia, c’est la holding de tête du leader européen de l’entretien de véhicules, qui regroupe des marques aussi connues que Norauto et Midas en France, ou Auto 5 en Belgique ; holding ultraprospère qui est la propriété de la famille Mulliez.

Le groupe fait donc partie de l’immense galaxie contrôlée par Gérard Mulliez dans laquelle figure pêle mêle Leroy Merlin, Boulanger, Auchan ou encore Decathlon. Selon Challenges, Gérard Mulliez est ainsi la 6e fortune française, avec un patrimoine qui avoisine 26 milliards d’euros. 

Alors pourquoi un tel PGE, supposé aider des entreprises mises en difficulté par la crise financière ? On aimerait entendre la réponse de Bruno Le Maire…

• Le 8 mai, 4 milliards d’euros pour Air France 

L’histoire de la compagnie, contrôlée à 14,3 % par l’État français, est un peu la même que celle de Renault. Car l’entreprise qui obtient un PGE aussi important, donne pour le moins le mauvais exemple, comme Mediapart l’a, à l’époque, chroniqué. 

Le mois précédent, le patron canadien de l’entreprise a en effet annoncé qu’il réduisait son salaire fixe de 25 % et qu’il renonçait à son salaire variable, mais il a omis de préciser qu’il va garder, en accord avec Bercy, son colossal bonus de 2 millions d’euros par an.

Et, au même moment, il annonce qu’il va mettre en chantier un plan social. Puis, début juillet, soit deux mois après l’obtention du PGE, on connaîtra le détail de ce plan social, prévoyant 7 500 suppressions d’emplois chez Air France et sa filiale régionale Hop! d’ici à 2022. 

Preuve que les milliardaires n’ont fait que suivre, le plus souvent, les mauvaises pratiques de l’État actionnaire… 

Les enseignements de ces PGE 

En résumé, quelques-uns de ces PGE ont indéniablement profité à des entreprises en difficulté, comme ceux passés ici en revue dont Air France ou Renault, ou comme d’autres sur lesquels nous ne nous sommes pas arrêtés, comme Conforama ou Servair. Mais, dans la plupart des cas, toutes ces histoires ne font, somme toute, que confirmer les relations consanguines qui existent depuis une éternité entre les sommets de l’État et les cercles dominants de la vie des affaires. 

Relations consanguines, relations de connivence ou incestueuses : c’est en effet la marque phare de toutes ces opérations que la puissance publique a consenties.

On en vient même à se poser une question : est-il arrivé que le ministre de l’économie ait refusé, ne serait ce qu’une seule fois, un projet de PGE qui lui était soumis par une très grande entreprise ? Ou les a-t-il tous ratifiés, presque les yeux fermés ? 

Bercy préférera certes communiquer sur un autre point : le respect par les groupes concernés de l’engagement de ne pas verser de dividendes en 2020. Nous n’avons pas constaté d’entorse dans ce domaine – même si la communication financière de beaucoup de ces groupes est très opaque et rend la vérification difficile sinon impossible. Mais c’était tout de même la moindre des choses !

Reste donc l’interrogation principale : Bruno Le Maire a-t-il accepté tous les PGE des grandes entreprises ? 

Si la question se pose, c’est qu’en revanche, pour les entreprises moyennes ou petites, des PGE ont été refusés. Il est certes difficile, souvent, de le savoir, car les petites entreprises concernées n’aiment guère communiquer à ce sujet ou ne savent pas comment s’y prendre. Mais il en est qui ont trouvé porte close au ministère des finances et qui s’en indignent publiquement.

Dans le lot, il y a même un quotidien dont le PGE de 2,3 millions d’euros a été refusé et qui dénonce une injustice : il s’agit de L’Humanité. 

Dans son roman Au bonheur des dames, Zola ne condamne pas le règne de l’argent et se montre même très indulgent à l’égard du Second empire, pointant en particulier le développement industriel qu’il a favorisé. Mais détaillant une opération financière, il a une méchante formule, la qualifiant de « canaillerie dans toute sa légalité ». On pourrait user d’une formule identique pour beaucoup de ces PGE profitant à ces très grandes entreprises…

Laurent Mauduit Enquête sur les PGE publié sur Médiapart

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