Enquête. Les raisons de l'inégale répartition des vaccins entre départements

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Enquête. Les raisons de l'inégale répartition des vaccins entre départements

Pourquoi le pourcentage de vaccinés fait le grand écart, avec des ratios variant quasiment du simple au triple selon le département que vous habitez ? Si la tendance générale est bien à la hausse du rythme des vaccinations, les écarts de répartition des doses à l’échelle des départements montrent que le gouvernement a oublié, une fois encore, les plus précaires.

Si la France a dépassé, cette semaine, la barre symbolique des 20 millions d’injections (première et deuxième doses), le taux de couverture reste insuffisant pour envisager une sortie de la crise sanitaire : près de 28 % de la population majeure ont reçu une première dose de vaccin et 11 % de cette population étaient vaccinés avec deux doses. Qui plus est, la vaccination semble se faire à vitesse variable selon les départements, ce qui interroge la pertinence de la stratégie. Les inégalités constatées lors du premier confinement se confirment : les « perdants » sont les territoires concentrant les populations les plus fragiles, ceux-là mêmes où le virus circule encore à haut niveau.

Icon World Carte interactive. Où en est la vaccination dans votre département ?

Quand on regarde à la loupe les statistiques départementales, le pourcentage de vaccinés fait le grand écart, avec des ratios variant quasiment du simple au triple : le 21 avril (date jusqu’à laquelle nous avons étudié les données officielles), on comptait 12,51 % de personnes ayant reçu une première injection en Seine-et-Marne et… 28,36 % en Corse-du-Sud.

D’une manière générale, les départements à dominante rurale, faiblement peuplés, sont les plus avancés : à cette même date, on dénombrait 24,35 % de primo-vaccinés dans la Creuse (116 300 habitants), ou encore 24,67 % en Ariège (152 400 habitants). À l’inverse, les territoires urbanisés sont à la traîne. Ainsi, les départements d’Île-de-France affichent des taux de vaccination parmi les plus bas (entre 12 et 15 %, excepté Paris, à 20 %). Cette dynamique, observée depuis le début de la campagne de vaccination, s’explique par les priorités vaccinales.

« L’équité territoriale », priorité de l’exécutif

Nulle volonté, affirme le gouvernement, de privilégier un territoire par rapport à un autre. « La campagne de vaccination se déploie en même temps dans tous les territoires », assure la Direction générale de la santé (DGS). La stratégie est la même pour tout le monde, à savoir cibler les personnes les plus à risques : d’abord, les personnes âgées de plus de 75 ans et les personnels soignants d’au moins 50 ans ou présentant des comorbidités et, depuis le 12 avril, la population de plus de 55 ans.

« Le critère dominant reste celui de l’équité territoriale en fonction des populations ciblées dans chaque département, explique la DGS. La répartition des doses, ainsi que la localisation des centres dépendent de l’ARS et du préfet, qui désignent les centres de vaccination et sont les mieux à même d’identifier plus finement les besoins sur le terrain. » « L ’idée est de coller le plus possible à la cible vaccinale », explique l’agence régionale de santé de Bretagne, région dont deux départements, les Côtes-d’Armor et le Finistère, avec une part de personnes de plus de 60 ans dépassant les 30 %, enregistrent 24,72 % et 21,16 % de primo-vaccinés. « Cette équité territoriale dans l’accès aux vaccins est une priorité absolue depuis le début de la campagne », affirme pour sa part l’ARS des Hauts-de-France.

« En France, la répartition entre les régions et entre départements s’est faite selon une règle démographique, corrobore l’ARS d’Île-de-France. Cela explique pourquoi certaines régions, ou certains départements, plus peuplés mais plus jeunes, ont une moindre proportion de leur population vaccinée, si on rapporte les vaccinations à l’ensemble de la population et pas seulement aux publics cibles. L’Île-de-France est la région la plus jeune de France métropolitaine : c’est pourquoi elle peut sembler en retrait, si on rapporte le nombre de vaccinations à la population générale, alors que c’est la région qui a le plus vacciné (plus de 2 millions de personnes ont eu une première injection). Le même raisonnement vaut pour les départements. » « La démographie des territoires joue pour beaucoup dans la progression du taux de vaccination », complète la DGS.

Sauf que l’épidémie ne s’étend pas de manière homogène sur tout le territoire. Et certaines zones les plus touchées ne sont pas les mieux servies…

Les statistiques du ministère de la Santé montrent qu’il n’y a pas forcément de corrélation entre la vaccination et la circulation du virus. Comme en Seine-Saint-Denis, où l’incidence dépassait les 600 cas pour 100 000 habitants, le 21 avril. Par comparaison, le Finistère, avec un taux d’incidence de 90 pour 100 000, avait alors injecté une première dose à plus de 21 % de sa population…

Les zones les plus touchées ne sont pas les mieux servies

Les autorités sanitaires affirment que la répartition des doses est rééquilibrée en fonction de l’état sanitaire des territoires, les acteurs locaux « disposant d’une marge de manœuvre pour s’organiser sur le terrain ». « En raison de la circulation virale qui était très active », le département des Alpes-Maritimes a ainsi bénéficié « de la priorisation de la livraison de certains vaccins », précise l’ARS Paca. « Les départements qui ont été le plus touchés par l’épidémie, l’an passé, ou qui connaissent la circulation virale la plus rapide aujourd’hui ont reçu davantage de doses de vaccin que leur simple poids démographique sur la base des personnes âgées, explique également l’ARS d’Île-de-France. La Seine-Saint-Denis représente ainsi moins de 10 % de la population des plus de 75 ans dans la région, mais a reçu 12 % des vaccins livrés à l’Île-de-France. »

Cette redistribution n’est cependant pas visible partout. Les autorités sanitaires parlent plutôt d’une «réallocation à la marge vers les départements les plus touchés » par le virus. Le Rhône, où le taux d’incidence était de 425 nouveaux cas pour 100 000 habitants, la semaine du 21 avril, a été moins bien doté que le Territoire de Belfort, où le taux d’incidence était pourtant inférieur. Selon l’Association des départements de France, « si on rapporte le nombre de doses livrées à la population départementale et à la situation épidémique, on observe que des départements très fortement touchés reçoivent proportionnellement moins de doses que d’autres, où la situation est plus favorable, à l’image de la Seine-Saint-Denis et de la Seine-et-Marne qui ont reçu (dernièrement) de quoi vacciner environ 2,5 % de leur population, alors que les taux d’incidence y atteignent respectivement 650 et 500 cas pour 100 000 habitants, ou bien du Nord, qui n’a reçu qu’un nombre de doses égal à 2 % de sa population pour un taux d’incidence de 406/100 000 ».

Des choix qui évacuent les indicateurs de vulnérabilité

Mais, comparer les chiffres à l’ensemble de la population présente un biais, puisque la structure de la population est différente d’un département à l’autre et que le vaccin n’est accessible qu’à certaines classes d’âge. « Le taux de vaccination en population générale n’a pas beaucoup de sens, considère Stéphane Troussel, président (PS) du département de Seine-Saint-Denis. Même si la cible se concentre sur les personnes âgées, la part de vaccinés est, en Seine-et-Marne et en Seine-Saint-Denis, plus faible que dans la Creuse ou le Doubs, car ce sont des départements plus jeunes. » En revanche, cette moindre vaccination explique aussi pourquoi « le virus y circule plus ». « Alors que la moyenne d’âge en réanimation à l’échelle nationale est d’environ 60 ans, elle est, en Seine-Saint-Denis, de 47 ans », pointe l’élu socialiste.

« Les facteurs socio-économiques ne rentrent pas en ligne de compte », admet l’ARS Paca. Mais il ne semble pas question d’intégrer les inégalités d’accès à la santé et les spécificités territoriales, qui ont pourtant été largement documentées depuis un an. « Le gouvernement a choisi de ne pas garder le critère de pauvreté dans sa stratégie vaccinale. On ne peut que le regretter », commentait récemment Florent Gueguen, directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité.

Une fois encore, la Seine-Saint-Denis l’illustre : une étude de la répartition sociale de l’épidémie de Covid-19 par l’Observatoire régional de santé d’Île-de-France a révélé que le département le plus pauvre de la métropole a été particulièrement touché. C’est là que la mortalité, sur un an, a le plus augmenté : + 118 % entre le 1er mars et le 10 avril 2020. Ce que relevaient des médecins, dans une tribune parue en février dans le Monde, appelant, dans la campagne de vaccination, à « donner la priorité aux plus fragiles » :

« L’épidémie et surtout sa gravité évoluent en fonction de la répartition des facteurs de risques (obésité, diabète, etc.), et celle-ci dépend des milieux sociaux . (…) Non seulement vacciner les plus fragiles est affaire de justice et de cohésion sociale, mais c’est aussi une exigence scientifique. » Pour les signataires, « l’approche sanitaire doit intégrer l’impact des facteurs sociaux et les spécificités territoriales dans l’évolution d’une épidémie, et prioriser les moyens de prévention, dont la vaccination, selon des indicateurs de vulnérabilité ».

Comme de nombreux élus, Stéphane Troussel réclame une « territorialisation de la stratégie vaccinale ». « Pour avoir une immunité élevée, il faut un pourcentage de vaccinés élevé. Il faut aller vite. Alors que le président de la République envisage de territorialiser le déconfinement, je ne comprends pas qu’on ne territorialise pas la vaccination, pour s’adapter à la spécificité de la population. » Lui veut élargir en priorité aux travailleurs essentiels (livreurs, caissières, etc.), nombreux en Seine-Saint-Denis, mais aussi aux enseignants « pour gagner cette course de vitesse », alors que le taux d’incidence reste deux à trois fois plus élevé sur son territoire par rapport à la moyenne nationale. « Donner plus et de façon différenciée aux départements ayant une incidence plus élevée, cela relève du bon sens et de la justice sanitaire et sociale. »

Alexandra Chaignon Article publié dans l'Humanité