Chili. Un maire communiste à la présidence ? Pourquoi pas ?

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Chili. Un maire communiste à la présidence ? Pourquoi pas ?

Beaucoup de Chiliens considèrent Daniel Jadue, maire communiste, comme le candidat le plus populaire pour les élections présidentielles de 2022. Entretien. (Par Propos recueillis par Isabelle Vanbrabant, Paru dans Solidaire)

Daniel Jadue est le maire de Recoleta, une commune de Santiago, la capitale du Chili. Il est populaire partout dans le pays et est parvenu à mettre en place des initiatives citoyennes impressionnantes.

Petit-fils de migrants palestiniens, Daniel Jadue était d’abord engagé dans le mouvement de solidarité avec la Palestine avant d’adhérer au Parti communiste chilien (PCCh). Aujourd’hui, il est l’un des candidats à la présidentielle de 2022 les plus populaires.

Et c’est directement lié à la politique qu’il mène à Recoleta, opposée à l’idéologie de la constitution chilienne, qui est profondément néolibérale. Les citoyens chiliens n’ont plus de droits fondamentaux, tout doit être acheté, même les choses les plus élémentaires telles que l’eau, la santé, etc. A Recoleta, tout n’est pas une marchandise.

Quelles mesures avez-vous prises concrètement à Recoleta?

Daniel Jadue :  Nous avons créé une pharmacie municipale communautaire, qui propose des médicaments jusqu’à 50 % moins chers que la concurrence privée. Entre temps, 144 communes ont adopté ce système. Nous avons également lancé un programme de production d’électricité à partir de panneaux solaires, afin de ne plus dépendre de fournisseurs privés. Il y a encore d’autres initiatives citoyennes : un opticien communal, une librairie, un magasin de disques, la location d’appartements, l’université pour tous, une structure de soins de santé communale. Tout cela fait partie du programme «La commune dans nos quartiers», qui est réalisé en collaboration avec les conseils de quartiers. Dans les «écoles pour tous», c’est la collectivité qui prend en charge les infrastructures. Ainsi, cela fait 8 ans que nous sortons de la logique du marché certains produits importants tels que les médicaments, les lunettes, les livres ou le logement.

Selon vous, d’où est parti le vaste mouvement social qui secoue le Chili depuis octobre 2019?

Tout a commencé par l’augmentation de 30 pesos du prix du ticket de métro à Santiago, en déconnexion totale avec la réalité des travailleurs chiliens. Beaucoup de gens passent des heures à se rendre au travail ou à l’école dans un réseau de métro parmi les plus chers du monde, proportionnellement au niveau de vie du pays. Le problème fondamental, ce ne sont pas ces 30 pesos, mais bien 30 ans de politiques qui ne tiennent pas compte des problèmes des gens. Le coût de la vie augmente chaque année, mais pas les salaires.

Ces vingt dernières années, le taux de chômage a augmenté de 3 %, passant de 6 à 9%. Avec la pandémie, la situation s’aggrave et en juin, le taux de chômage explosait à 11 %… De plus en plus de Chiliens n’arrivent plus à joindre les deux bouts.

De plus, le système politique est corrompu et la justice inexistante. Une personne issue d’une famille riche commet un vol? On lui donne une petite leçon d’éthique. Par contre, une personne pauvre qui se fait attraper volant un téléphone risque trois ans de prison.

La résistance est partie des actions de protestation des étudiants, pour culminer en octobre 2019 avec des manifestations de grande ampleur dans tout le pays. Environ 10% de la population chilienne (qui est de plus de 18 millions, NdlR) est descendue dans la rue.

Quel rôle joue la pandémie dans tout cela?

Notre gouvernement a fait face à cette crise sanitaire comme le ferait un chef d’entreprise : en minimisant le danger, en faisant passer les intérêts économiques avant la santé et en n’aidant pas les familles dans le besoin. Les gens ont commencé à s’organiser. On a vu se mettre en place des cuisines populaires, des distributions de nourriture et des aides en porte à porte.

Nous avons constaté une très grande participation des jeunes générations. C’est nouveau pour le Chili. Auparavant, les jeunes ne voyaient pas quel rôle ils auraient pu jouer dans ce changement. Mais aujourd’hui bien.

En octobre, à un référendum demandant au peuple chilien s’il estimait ou non nécessaire une refonte de la constitution, qui remonte à l’époque de la dictature de Pinochet, 78 % ont répondu «oui»…

Cette refonte de la constitution était l’une des revendications centrales du mouvement de résistance sociale. C’est la seule façon pour le pays de modifier radicalement sa législation néolibérale. C’est donc une victoire fantastique pour les mouvements sociaux. Il s’agit aussi d’un hommage à ceux qui se sont battus pour cela et qui ne sont plus là. Un hommage également aux centaines de Chiliens qui sont toujours en prison un an après le début des manifestations.

Les jeunes d’aujourd’hui ont poursuivi le combat de 1988 (cette année-là, le dictateur Pinochet avait organisé un référendum pour tenter de prolonger de huit ans son mandat de «président». La proposition avait été rejetée avec 55,99 % des votes, marquant la fin du régime militaire, NdlR).

Le processus constitutionnel va-t-il réellement changer les choses?

Il s’agit d’un processus qui a ses limites. Par exemple, la convention constitutionnelle pour laquelle nous allons voter en avril 2021 ne peut pas modifier les traités internationaux ou de libre-échange qui «protègent les investissements étrangers».

Les multinationales étrangères, associées à des hommes d’affaires chiliens, sont intouchables. Leurs investissements dans les pensions, la santé, l’enseignement, les ressources naturelles et stratégiques ne peuvent être affectés par la convention constitutionnelle.

Mais je suis optimiste, ce processus constitutionnel est une première étape dans la construction du pays dont nous rêvons. Une fois la nouvelle constitution en place, la lutte devra se poursuivre au Parlement et, bien sûr, dans la rue.

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