Les profits énormes des entreprises qui fabriquent les vaccins contre le coronavirus

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Les profits énormes des entreprises qui fabriquent les vaccins contre le coronavirus

Comme le démontre Alternatives Economiques, les coûts de fabrication des vaccins Pfizer et Moderna sont très inférieurs à leur prix de vente, alors même que les laboratoires n’ont guère innové, ni pris de risques commerciaux.

Suite à la publication d’un 1er article début juin sur l’économie des vaccins Covid-19, de nombreux lecteurs ont questionné Alternatives Economiques sur leur coût de production.

Face à une pandémie mondiale, deux producteurs sortent du lot : Pfizer-BioNTech et Moderna dont les produits paraissent à ce jour les plus efficaces. Ces deux sociétés bénéficient d’une demande mondiale explosive et croissante : pour 2021, Pfizer anticipe un chiffre d’affaires de 26 milliards de dollars et Moderna de 18 milliards.

Une manne à même d’enrichir ces entreprises et ceux qui les dirigent. Forbes a ainsi procédé à la recension des 50 personnes que la Covid a rendues milliardaires : en tête, Ugur Sahin, le fondateur de BioNTech, avec une fortune de 4,2 milliards de dollars, suivi de Stéphane Bancel, le PDG de Moderna, avec 4,1 milliards, au même niveau que Yuan Liping, actionnaire à 24 % du producteur de vaccins chinois Shenzhen Kangtai Biological Product après son divorce avec le président de la société.

De son côté, Oxfam International s’est plongée dans les données d’entreprises : 5 milliards de dollars de profits pour Moderna et 4 milliards pour Pfizer-BioNTech en 2020. On a connu des années plus difficiles !

Les actionnaires de Moderna devront attendre un peu pour en profiter, ceux de Pfizer ont déjà touché 8,44 milliards de dividendes.

Anticorps argumentaires

La question essentielle est bien entendu de savoir jusqu’où ces profits et ces fortunes sont justifiés. Trois arguments peuvent être mobilisés pour les défendre, mais ils ne résistent guère à l’examen.

1er argument : « Ces profits sont la contrepartie de l’innovation. »

Or, comme nous l’avons déjà montré, les deux innovations phares qui ont permis un développement aussi rapide des vaccins à ARN messager viennent de la recherche publique américaine, pas d’une recherche privée !

Avant la pandémie, Moderna peinait pour faire aboutir sa recherche-développement. L’essentiel des coûts de recherche fondamentaux, qui ont ouvert la possibilité même d’existence des vaccins, a été assumé par le public. Pour le brevet sur l’ARN messager de l’université de Pennsylvanie, par exemple, les labos ont payé 75 millions de dollars. Une somme ridicule !

2e argument : « Ces profits récompensent de la prise de risque. »

Là non plus, ça ne tient pas ! Les deux entreprises ont reçu un énorme flot d’argent public, soit en aides directes, soit par les précommandes de doses, qui supprimaient le risque. Ce sont les Etats qui, en finançant les laboratoires, ont assumé le risque de dépenser de l’argent en faveur de ceux qui ne trouveraient rien (Sanofi) ou des vaccins moins efficaces (AstraZeneca, Jansen). Le coût important des vastes essais cliniques a, là encore, été payé par le public.

3e argument : « C’est une marge normale mais il y a de gros volumes. »

De fait, quand il faut vacciner près de 8 milliards d’individus, en deux doses, le volume est impressionnant ! Mais pas autant que la marge extravagante que se sont attribuée les deux sociétés, comme on le voit lorsque l’on rentre dans le détail des coûts de ces vaccins.

Des marges affolantes

Fabriquer un vaccin, c’est d’abord produire la substance même du vaccin, puis la mettre à disposition (flacons, packaging, contrôle qualité, etc.). Le coût global du vaccin correspond à l’ensemble de ces opérations.

Les ingénieurs chimistes d’Imperial College London ont regardé de près combien coûte la production de la substance.

Sans entrer dans les détails scientifiques, on comprend assez facilement que cela dépend de la quantité d’ARN messager contenu dans le vaccin. Les chercheurs ont estimé le coût pour des vaccins en contenant de 12 à 100 microgrammes (un millionième de gramme) par dose. Résultat, entre 20 cents et 2 dollars la dose.

On sait désormais que le vaccin de Pfizer-BioNTech en contient 30 microgrammes et celui de Moderna, jusqu’à présent, 100 microgrammes. Soit, un coût de production de la substance de 61 cents pour le premier et de 2 dollars pour le second.

Reste, une fois la dose produite, à contrôler la qualité, à la mettre en flacons, organiser le packaging, etc. Sans oublier le coût de main-d’œuvre. Tout cela coûte combien ?

Le professeur Nilay Shah, qui dirige le département de génie chimique d’Imperial College London a fait tourner ses modèles pour Alternatives Economiques : « On peut estimer que la partie remplissage-finition d’un vaccin ARN messager revient à 27 cents le flacon de 10 doses. »

 

Au final, un vaccin Pfizer-BioNTech revient à 90 cents et un vaccin Moderna à 2,30 dollars. Rappelons leur prix de vente public : entre 15 (Europe) et 20 dollars (Etats-Unis) pour le premier ; 15 (Etats-Unis) et 19 dollars (Europe) pour le second.

Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Suite à une indiscrétion du Premier ministre bulgare Boyko Borissov à Euractiv, on a appris que, pour les commandes passées cette année par l’Union européenne, Pfizer-BioNTech a fait monter le prix de son vaccin à 24 dollars (19,50 euros). Dans quelle industrie peut-on se permettre des marges aussi élevées ?

Le mois dernier, la spécialiste Gaëlle Krikorian, sociologue et consultante sur les questions de santé nous rappelait à quel point

« le secteur pharmaceutique est ainsi très éloigné du capitalisme industriel. Son objectif n’est pas de permettre l’accès du plus grand nombre à un produit, quitte à le vendre à bas prix, mais d’identifier la portion de la population capable de payer un certain prix pour un produit, de façon à dégager les marges les plus élevées possible. »

Et, visiblement, c’est sans limite.

Christian Chavagneux

Article publié par Alternatives Economiques du 7 juin 2021

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