Histoire. Victor Jara, la voix haletante d’un rêve brisé

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Histoire. Victor Jara, la voix haletante d’un rêve brisé

L’artiste a chanté la dignité des pauvres et conspué les nantis. Symbole du soutien créatif à l’Unité populaire du président Allende, le rossignol a été torturé puis exécuté après le coup d’état de 1973. Mais la dictature de Pinochet n’est jamais parvenue à étouffer son chant.

ll n’y a pas de révolution sans chanson, avait proclamé Salvador Allende, alors candidat de l’Unité populaire (UP) (1) à l’élection présidentielle du Chili.

Les manifestations qui ont secoué le pays en 2019, initiées par des protestations contre l’augmentation du prix des transports et devenues un raz-de-marée pour une nouvelle Constitution et la démocratie ont donné raison au Compañero Presidente : elles étaient parcourues de chansons, notamment celles de Victor Jara.

Ainsi, « El Derecho de Vivir en Paz », offerte au Vietnam, a-t-elle connu une seconde vie, portée par l’exaspération de centaines de milliers de jeunes.

Près de cinquante ans après son assassinat, Victor Jara court sur les lèvres et dans les cœurs des petits-enfants de celles et ceux qu’il enchantait et mobilisait dans les années 1960, jusqu’au coup d’État de Pinochet, qui le fit disparaître.

Victor Lidio Jara Martinez est né en 1932 dans la province de Ñuble, au sud de Santiago du Chili, la capitale, au sein d’une famille paysanne modeste. Sa mère aimait fredonner des airs populaires accompagnée de sa guitare. Sa disparition prématurée l’affecte profondément. Il abandonne des études de comptabilité, entre au séminaire puis, parti à Santiago, fréquente l’université et s’y sent happé.

Il se plonge dans le théâtre, joue « Carmina Burana » avec le Ballet national chilien au Théâtre municipal de Santiago et se lie à un ensemble folklorique, Conjunto Cuncumén, une formation historique que l’on pourrait comparer, dans son format, à l’Orquesta Aragon de Cuba, aux Almanac Singers américains ou encore aux Chieftains irlandais.

Elles ont en commun de placer au cœur de leur engagement artistique la mise en valeur, le renouvellement et la transmission des répertoires populaires. Il y retrouve le goût des chansons et des parties de guitare de son enfance qui ne le quittera plus.

Il compose sa première chanson, une chanson d’amour tendre, « Palomita Verte Quiero ». Joan Turner, danseuse britannique, lui révèle la beauté de la danse. Son sens du théâtre la séduit. Ils s’épousent.

L’amour parcourra son œuvre et sera une source d’inspiration profonde inscrite dans une conception nouvelle de la société. Car Victor Jara rencontre sur le campus la cause communiste, qui le conduira à regarder le monde avec la perspective de la révolution et du combat contre les dominations, qu’elles soient sociales ou culturelles. En marxiste conséquent il pense que nouveaux rapports sociaux et nouveaux rapports humains se conjuguent nécessairement.

Au sein de l’Institut de théâtre de l’université du Chili (Ituch), il monte du Beckett, du Raoul Ruiz et noue une relation féconde avec son complice le dramaturge Alejandro Sieveking. En 1969 il joue « Viet Rock », le tout premier opéra rock. Écrit, composé et principalement interprété par des femmes (2), il est créé à New York en 1965 par l’Open Theater, une compagnie qui flirte avec l’avant-garde théâtrale.

Brûlot politique antiguerre, « Viet Rock » préfigure « Hair », monté quelques années plus tard par des musiciens de la troupe. Né à New York, monté à Santiago, décidément la période est celle des convergences d’une jeunesse qui bouscule les codes et interroge un monde qui ne lui convient pas !

Victor Jara se construit une forte envergure artistique, faite de théâtre et de chansons. Membre du Parti communiste chilien, il devient un homme d’engagements : dans la création et pour le changement social, auprès des plus humbles, notamment les mineurs dont il a un temps partagé le labeur.

Sur les traces de Violeta Parra (3), il engage une campagne de collecte de chants et danses. Ces chansons populaires qui nourrissent son métier sont celles des paysans, des Indiens de la Cordillère, celles des mineurs de cuivre ou de nitrate du désert d’Atacama, encore marqués par la terrifiante répression dont ils furent victimes en 1902 à Iquique (4).

Il participe à la création de la maison de disques Dicap (5) et devient une figure tutélaire, héritier de Violeta Parra, qui, admirative, lui a offert deux chansons. Bon guitariste, il maîtrise le rasgueado, cette figure de style héritée de la guitare flamenca qui caractérise la chanson chilienne.

Le Chili des années 1960 est balayé, comme toute l’Amérique, comme l’Europe, par un souffle de liberté : le « mouvement mondial de la jeunesse » court de Prague à San Francisco, de Mexico à Varsovie, de Paris à Tokyo, de Rio à Londres.

Partout incomprise, souvent réprimée dans la pire violence, cette jeunesse engagée contre la guerre du Vietnam pose aussi les bases d’une nouvelle ère dont naissent les mouvements écologistes, féministes et pacifistes.

En Amérique latine, le vent pousse fort pour débarrasser le continent de l’emprise brutale et prédatrice de l’Oncle Sam, fondée sur la doctrine Monroe (6). Un vent de liberté, de justice et de dignité. Il est question de défendre et mettre en valeur des patrimoines culturels, de promouvoir l’immense diversité des coutumes, langues et expressions des peuples, de Mexicali à Ushuaïa.

Remarquable dans le champ de la littérature, cette aspiration nourrit le monde de la chanson, dont de nombreux artistes affirment le caractère latin et métis ainsi que la grande diversité stylistique, comme pour mieux se distinguer des règles commerciales et des normes esthétiques imposées par l’industrie du disque aux mains d’intérêts occidentaux, principalement américains.

Le mouvement est profond, et Atahualpa Yupanqui en Argentine, Daniel Viglietti en Uruguay, les tropicalistes (7) au Brésil, Mercedes Sosa en Argentine, Silvio Rodriguez à Cuba en sont les figures les plus connues. Victor Jara est de ce combat aux côtés d’une génération de chanteurs militants, notamment Inti-Illimani et Quilapayun, dont il réalise le premier disque en 1965.

Ces artistes font écho au puissant courant littéraire latino-américain qui a traversé le XXe siècle : les Chiliens Pablo Neruda et Luis Sepulveda, les Argentins Jose Luis Borges et Julio Cortazar, les Cubains Alejo Carpentier et Nicolas Guillén, le Brésilien Jorge Amado, le Colombien Gabriel Garcia Marquez, le Péruvien Mario Vargas Llosa, le Guatémaltèque Miguel Angel Asturias, la Chilienne Gabriela Mistral… impossible recension !

Tous ont payé un lourd tribut à la barbarie d’une bourgeoisie brutale et avide, descendants de colons, latifundiaires opulents et militaires cruels, tout soumis aux volontés de Washington.

 

Photo Olivia Heussler

Cet essor culturel raconte une farouche volonté d’émancipation devant l’Espagne au XIXe siècle, puis au fil du XXe face aux États-Unis, portée entre autres par Simon Bolivar, Emilio Recabarren, José Marti, José de San Martin, Francisco de Miranda, Emiliano Zapata et Pancho Villa, Fidel Castro et Che Guevara.

À rebours de l’image dépréciée des « Latinos » répandue tant par l’ancienne puissance hispanique que par les élites européennes puis états-uniennes, ils ont affirmé, quelles que soient leurs profondes différences d’approche, la dignité et la créativité d’un continent et de ses peuples.

C’est ce qui préoccupe le président Allende, qui propose à Victor Jara de devenir ambassadeur culturel de l’Unité populaire.

Ce rassemblement complexe de la gauche chilienne entame alors une expérience politique inédite qui fera se tourner vers ce pays lointain les yeux des progressistes du monde entier. On y parle d’une voie démocratique et pacifique vers le socialisme rompant avec l’idéologie de la lutte armée, alors très répandue en Amérique latine.

Nombreux, les artistes s’engagent et se font les propagandistes éclairés de l’UP et partout s’efforcent de faire se conjuguer avancées sociales, éducation et démocratie culturelle.

Faire connaître cette expérience, la désenclaver d’une Amérique latine quadrillée par les réseaux de propagande américains où règnent de féroces dictatures, gagner la sympathie des opinions latino-américaines et européennes : telle est sa mission.

L’artiste ne ménage pas sa peine. Il voyage dans le continent, se rend aux États-Unis, où il devient proche de Phil Ochs, importante figure de la scène folk de New York, avec Bob Dylan et Joan Baez, qu’il invite en août 1971 à Santiago et emmène dans les bidonvilles et les usines rencontrer le peuple et l’élan populaire (8).

Il chante en Grande-Bretagne, en URSS, en RFA, en RDA, en Pologne et à Cuba. Puis il organise l’hommage national et populaire à Pablo Neruda, qui vient de recevoir le prix Nobel de littérature

Il est lui-même élu compositeur de l’année au printemps 1971, à la suite de la parution de son cinquième album, « El Derecho de Vivir en Paz » (« le droit de vivre en paix »), dédié au peuple vietnamien. On y trouve des chansons remarquables : à la forte portée poétique et politique des textes répondent des mélodies magnifiques, éclairées par les sonorités lumineuses de la guitare, du charango (petit instrument à cordes traditionnel dont la caisse est la carapace d’un tatou), des flûtes et des percussions, mais aussi des sonorités électriques du rock.

Il récolte un succès populaire massif et international. Son dernier album, « La Poblacion » (« le peuple »), puise son inspiration auprès des humbles emplis d’espérance.

Les images de l’époque révèlent un Chili effervescent, traversé de bouleversements politiques, sociaux et culturels dont le caractère populaire saute aux yeux. C’est aussi à cela que la bourgeoisie chilienne voulait mettre un terme avec le coup d’État : l’art et les plaisirs de la vie sont réservés à l’élite.

La suite, nous ne la connaissons que trop. Arrêté, emmené au Stade national, torturé, Victor Jara est assassiné le 16 septembre 1973.

Beaucoup d’artistes ne doivent la vie qu’à leur fuite clandestine ou d’avoir été en tournée en Europe. Le Chili devient dans la plus terrible brutalité le laboratoire de la reconquête libérale.

Edgard Garcia  Article publié dans l'Humanité

Publié dans Histoire, Amérique Latine

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