Charbel Nahas : Le nouveau gouvernement libanais est dangereux 

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Charbel Nahas Secrétaire général de Citoyens et citoyennes dans un État

Charbel Nahas Secrétaire général de Citoyens et citoyennes dans un État

L’économiste libanais Charbel Nahas dénonce les petits arrangements entre formations confessionnelles et la nomination d’un nouveau premier ministre, qui visent à perpétuer leur main-mise sur le pays du Cèdre. Entretien.

Dans son dernier ouvrage, Rituel du non-État communautaire. Élections législatives libanaises, 2016-2019 , Charbel Nahas invite à la réflexion sur les significations des élections, sur les comportements réciproques des acteurs politiques et des électeurs, et, au final, sur la légitimité du pouvoir. Il revient sur la crise qui frappe son pays. Un Liban qui expérimente depuis longtemps la financiarisation et le communautarisme.

Le Liban est-il en train de sortir de la crise ?

Charbel Nahas : Certainement pas. Bien au contraire. Il faut remettre les choses en perspective. Le Liban a vécu pendant près de quarante ans sous un régime qui a bien évidemment eu des effets sur la société libanaise. C’est ça, le pouvoir : la mise en place d’un ensemble de règles qui gèrent la société. Ce système libanais fonctionne à partir d’équilibres très précis, entre trois pôles. L’un – constitué des anciens chefs de guerre, chefs de milice – assume une distribution politisée et sélective d’avantages, de bénéfices, de rentes. Chacun le fait dans le cadre de sa communauté, de manière cloisonnée. On peut appeler cela de la corruption mais, en réalité, c’est le système lui-même qui est corrompu. C’est une opération de distribution en permanence.

Entre 1990 et 2019, le Liban a reçu, en mouvements de capitaux net, un montant d’environ 250 milliards de dollars. C’est quelque chose de fou. C’est sept à huit années de PIB. En pouvoir d’achat constant, c’est supérieur à ce que le plan Marshall a apporté à l’Europe occidentale après la guerre. Pour que cette machine de distribution marche, il y a besoin d’une pompe qui aspire les capitaux.

Il y a un second pôle, qui est le pôle financier. Il incorpore les banques, la banque centrale, les opérations foncières… dont la fonction est d’aspirer les capitaux en permanence. Essentiellement venant des émigrés libanais, mais on parle également de capitaux politiques, que ce soit de l’Occident, de l’Iran ou de certains régimes arabes. C’est une fonction vitale.

Chacun des chefs de milice (ou de communauté) se trouve inféodé à des acteurs externes. Qu’ils soient régionaux ou internationaux : les États-Unis, la France, l’Arabie saoudite, l’Iran… C’est un troisième pôle, même s’il est externe, qui est nécessaire pour maintenir en place les chefs de milice, mais aussi pour permettre à la pompe aspirante des capitaux de fonctionner.

C’est un triangle très sophistiqué. Ce système est aussi doublement autodestructeur puisqu’il crée en permanence des dettes – on les appelle dépôts. Mais ce sont ces mêmes capitaux qui sont redistribués en interne pour financer notamment la consommation. Ce sont des pertes qui s’accumulent en permanence. Deuxième accumulation : pour ramener les sous, il faut nécessairement qu’il y ait un flux d’émigration et donc cela vide le pays de sa population. Une population qu’on va remplacer en faisant venir des pauvres gars de l’autre bout du monde, d’Afrique ou d’Asie du Sud ou des Syriens venus à cause de la guerre civile. Et qui ne sont pas du tout pris en compte dans le système.

En 2018-2019, le pôle financier a explosé générant des manifestations. Le pôle politique des chefs communautaires a été très embarrassé. À ce moment-là, il y avait un gouvernement d’union nationale où toute la bande était représentée. Ils ont sorti un soi-disant plan de sauvetage, mais ils se sont rendu compte que ça ne marchait pas. Ils se sont alors divisés en deux catégories. L’une, disant que c’était une révolution, a envoyé ses troupes participer aux manifestations. L’autre considérait que c’était un complot, qu’il fallait tenir et, pour cela, ils ont empêché leurs affidés de participer aux manifestations, voire les ont employés pour intimider les manifestants. Mais en fait, les uns et les autres avaient la même lecture.

La nomination d’Hassane Diab au poste de premier ministre, en janvier 2020, était-elle un leurre ? Comment est-on arrivé à un accord désignant Najib Mikati pour diriger le nouveau gouvernement ?

Charbel Nahas : C’était un paravent. Ce gouvernement a fait appel à des experts qui ont fait une estimation des pertes pour essayer de négocier avec les créanciers, le Fonds monétaire international… Dès le moment où les chefs communautaires ont senti que le pôle financier était menacé par la mise en avant des pertes, ils se sont immédiatement réunis et ce malgré leurs conflits quant aux enjeux régionaux. Ils ont voulu établir une défense forte du pôle financier qui, dans ces conditions, s’est remis à fonctionner. Avec des magouilles, notamment l’existence de trois à quatre taux de change, les dépôts se sont évaporés.

Mais le pouvoir d’achat des Libanais s’est effondré. S’est alors mis en branle un mécanisme d’ajustement excessivement dur. Les gens étaient dans le désespoir, aggravé par l’explosion du port de Beyrouth en août 2020.

Subitement, depuis un ou deux mois, la réaction est venue de l’extérieur. Des signes ont commencé à apparaître : le retrait américain d’Afghanistan, les réunions tenues à Bagdad avec les pays arabes et en présence de la France, les contacts saoudo-iraniens, l’entretien… Les chefs communautaires, pariant tous sur un arrangement régional, confiants que le rouleau compresseur tenu par le courant financier était bien en marche, ont décidé de confier la gestion de cette phase directement à la cellule financière avec la bénédiction extérieure.

La banque centrale gère. Le gouvernement est dirigé par un milliardaire qui a empoché des milliards dans des opérations de téléphonie mobile au Liban, en Syrie et sur le continent africain. Les forces extérieures appuient cela car elles cherchent à calmer le jeu au Liban dans le cadre des mises en place régionales. Avec, sans aucun doute, des contrats en vue à droite ou à gauche, au Liban, mais aussi en Syrie.

Y aura-t-il des élections dans quelques mois ?

Charbel Nahas : Ce nouveau gouvernement est dangereux, car il table sur le fait que les gens sont désespérés, que la cellule financière a réussi à mater la réprobation et que l’extérieur a donné sa bénédiction. Son test maintenant est de savoir s’il va tenir des élections ou pas. Si les tenants de ce pouvoir les organisent, cela signifie qu’ils se sentent suffisamment confiants pour rétablir la légitimité de ce système au prix de la destruction de ce qui reste de la société. Nous sommes en confrontation directe avec tout cela.

Quelle vision avez-vous pour le Liban ?

Charbel Nahas : Nous sommes toujours dans la crise. Mais l’adversaire a marqué des points. Pour nous, entre la restauration de la légitimité de ce système politico-économique et la dilapidation de la matière humaine de la société, le combat est engagé. Nous nous positionnons pour rendre la vie la plus difficile possible à ce gouvernement et à ce qu’il représente.

Pour cela, nous sommes engagés à fond sur la mobilisation dans la structure de classes de la société libanaise. Mais il est très difficile de mobiliser les catégories ouvrières, parce qu’à plus de 80 % il s’agit de travailleurs immigrés sans leur famille et qui sont en situation transitoire. Il est aussi difficile de mobiliser les travailleurs syriens qui portent avec eux les stigmates d’une guerre civile horrible.

Par conséquent, la classe sociale mobilisable est la petite bourgeoisie professionnelle, c’est-à-dire les avocats, les ingénieurs, les enseignants, les infirmières. Ces professions représentent la majorité de la population active libanaise résidente. Elles sont organisées dans des ordres professionnels, qui disposaient d’une épargne sociale considérable. Celle-ci a fondu car placée dans le mécanisme financier. Il s’agit donc pour nous d’imposer un clivage entre la base sociale (constituée en grande partie de ces catégories) et les chefs communautaires censés les représenter individuellement.

Et d’imposer une confrontation dure avec la bande financée maintenant représentée au gouvernement, qui va ramener le FMI. Nous voulons ainsi donner un coup à la structure politique et changer le rapport de forces.

Entretien réalisé par Pierre Banbancey   Publié dans l'Humanité

 

Publié dans Moyen Orient

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