Technologie. La France industrielle que nous prépare Macron avec France 2030

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Technologie. La France industrielle que nous prépare Macron avec France 2030

Le président de la République doit présenter, ce mardi, son plan d’investissement censé inventer l’industrie tricolore de demain. Syndicats et ONG redoutent un nouveau gâchis d’argent public à visée électoraliste.

À chaque président son « New Deal » ! Le « grand plan d’investissement » supposé projeter notre pays dans un avenir radieux et technologique est devenu un passage obligé pour tout bon dirigeant français désireux de laisser son empreinte dans l’Histoire. Il y a eu le « grand emprunt » de Nicolas Sarkozy, dédié aux dépenses d’avenir (35 milliards d’euros) ; puis le « plan d’investissement sur dix ans » de François Hollande, consacré aux nouvelles technologies (numérique, transition énergétique, etc.).

Leurs prédécesseurs s’étaient eux aussi prêtés à l’exercice, de Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand. Emmanuel Macron doit apporter, ce mardi, sa pierre à l’édifice, avec des arrière-pensées électorales évidentes : son plan d’investissement servira probablement de trame à son futur programme économique pour la présidentielle de 2022.

La «société civile » laissée sur le bord de la route

Avec « France 2030 », il s’agit de cibler des filières à forte valeur ajoutée, susceptibles selon lui de réaliser les promesses de la « croissance verte » – batteries électriques, semi-conducteurs, hydrogène, spatial, numérique, etc. –, avec pour ambition revendiquée de faire émerger « les champions de demain ».

« C’est qui, l’Elon Musk français ? » se lamente un ministre macroniste dans le JDD. La question de savoir si on pourra réindustrialiser notre pays avec des Tesla bleu-blanc-rouge reste entière.

On saura, ce mardi, ce que contient exactement ce énième plan d’investissement, dont le montant oscillerait entre 30 et 50 milliards d’euros sur cinq ans, mais syndicats et ONG craignent que la logique de fond ne reste la même : ces dernières années, les programmes de ce type ont surtout consisté en un déversement d’argent public en direction des entreprises, sans réelle contrepartie, ni assurance que cet argent servirait bien à répondre aux défis industriels et écologiques du moment.

En tout cas, rarement les représentants de la « société civile » ont eu l’impression d’être à ce point laissés sur le bord de la route. « Les ONG ont été tenues complètement à l’écart des discussions, dénonce Alma Dufour, des Amis de la Terre. D’habitude, nous sommes au moins consultés, même si nous n’avons jamais la main sur les arbitrages finaux. L’Élysée donne le sentiment de vouloir maîtriser son plan de com de bout en bout… »

Les craintes des syndicalistes rejoignent celles des économistes

Les syndicats aussi auraient bien aimé avoir voix au chapitre, en insistant notamment sur la nécessité des contreparties. « Nous n’avons pas été associés, assure Gabriel Artero, président de la CFE-CGC métallurgie. Nous n’avons rien contre un plan d’investissement à destination de l’industrie, bien au contraire. Mais il reste à savoir comment tout cela sera piloté. Si l’idée est de distribuer des milliards aux frais du contribuable et de laisser les entreprises les gérer comme elles l’entendent, nous ne sommes pas d’accord. »

Le souvenir du précédent plan d’investissement annoncé par Emmanuel Macron plane encore dans les mémoires.

Les craintes des syndicalistes rejoignent celles des économistes. Si la somme est « non négligeable », estime Thomas Grjebine, spécialiste de l’industrie au Cepii (Centre d’études prospectives et d’informations internationales), le diable se cache dans les détails. Ce énième plan peut rapidement tourner au « saupoudrage », plutôt qu’à « une véritable planification, constituée de choix forts, comme nous l’avons connue jusque dans les années 1970 ».

Le risque est de voir un éparpillement des deniers publics dans un nombre important de secteurs. Dans ce cas, prévient Thomas Grjebine, l’effet multiplicateur pourrait être « durablement atténué » et le plan s’avérer « inefficace ». L’économiste prend l’exemple du crédit d’impôt recherche (CIR), une manne de plus 6 milliards d’euros par an, soit grosso modo l’équivalent de France 2030. Lequel représenterait une dépense moyenne de 3 à 5 milliards d’euros par an durant une dizaine d’années, soit 0,1 % du produit intérieur brut (PIB) français.

L’enjeu de la gouvernance des multinationales françaises

De plus, rien ne garantit qu’une fois les sommes allouées dans des projets de recherche, les multinationales tricolores prennent la décision de nationaliser leur production.

« Les entreprises françaises sont celles qui se sont le plus développées via des investissements étrangers », explique Thomas Grjebine. Ainsi, la production de Renault et PSA, sur le sol français, de véhicules légers « a, par exemple, baissé de 30 % entre 1997 et 2016, selon un rapport de l’Assemblée nationale, alors que la production mondiale de ces deux groupes pour ces véhicules bondissait de plus de 60 % ». Cela pose la question de la gouvernance de ces groupes.

Car, la désindustrialisation est « multifactorielle », souligne Mireille Bruyère, des Économiste atterrés. « Il ne suffit pas d’investir pour réindustrialiser le pays. »
 
Pour la chercheuse, réindustrialiser en réussissant la transition énergétique nécessite de revoir les modes de production, lesquels n’ont aujourd’hui qu’un seul critère : augmenter la productivité. Or, cette fuite en avant a un impact écologique et social très négatif. L’économiste prend l’exemple du lave-linge qui, au lieu d’être un équipement très complexe, aujourd’hui dit intelligent, pourrait être pensé différemment : un équipement réparable, totalement recyclable, plus simple à construire pour qu’il puisse être produit sur le territoire.

« Soutenir des entreprises innovantes n’offre pas de garantie »

Une « sobriété technologique » à mille lieues du discours d’Emmanuel Macron, pour qui la réindustrialisation française « passera aussi et peut-être surtout, dans certains domaines, par les start-up ». Si ces dernières ont été des « accélérateurs » dans la fabrication des vaccins, analyse Thomas Grjebine, elles ne peuvent remplacer la recherche fondamentale. Tout comme les plateformes de type Amazon ne se substituent pas à l’industrie, elles complètent le mode de production en poussant jusqu’à son extrémité les chaînes de valeur via la plateforme de logistique, explique Mireille Bruyère. Faire croire que les start-up vont permettre un nouvel âge d’or industriel est de l’ « enfumage », assure-t-elle.

Le terme est également de mise lorsque les ONG se penchent sur les objectifs écologiques affichés par le pouvoir macroniste. « France 2030 » entend se concentrer sur des secteurs d’avenir, comme l’hydrogène ou l’électrique. Ce qui, en soi, n’a rien de choquant.

Mais il reste à inscrire la démarche dans un cadre réellement vertueux. « Nous avons surtout l’impression qu’Emmanuel Macron veut faire passer un plan de R&D destiné à doper la compétitivité française pour un plan vert, tacle Alma Dufour, des Amis de la Terre. Le problème, c’est qu’en matière de transition écologique, nous sommes très loin du compte. Nous dépensons 15 milliards d’euros par an pour passer à une économie bas carbone, alors qu’il faudrait 40 milliards. L’hydrogène reçoit plus d’argent que le ferroviaire ou la rénovation énergétique, pourtant indispensables. Pour rénover 500 000 logements par an (contre 150 000 actuellement), il faudrait mettre 25 milliards d’euros sur la table. Soit la quasi-totalité du plan France 2030 ! »

Au fond, la pensée macronienne relève d’une croyance « techno-béate », selon laquelle les technologies assureront la survie de l’humanité.

Jacques Portalier, en charge de l’industrie automobile pour The Shift Project, se dit sceptique : « Soutenir des entreprises innovantes n’offre pas la garantie que cela contribuera positivement à l’objectif de décarbonation de notre économie. Encore faut-il s’assurer que les activités de ces entreprises sont bien en phase avec cet objectif. En complément, une vraie question est dans notre rapport à la t echnologie : est-ce que l’on parie que cette dernière va résoudre tous les problèmes environ nementaux et que l’on pourra consommer des biens matériels au même rythme ? Ou bien, au contraire, que nous devrons modérer cette frénésie ? »

Cyprien Boganda  Article publié dans l'Humanité

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article