Reportage. Au Chili dimanche 21 novembre, un scrutin historique et une fracture sociale béante

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Manifestation lors de la révolte sociale de 2019

Manifestation lors de la révolte sociale de 2019

Deux ans après la révolte populaire de 2019, d’incertaines élections présidentielle, législatives, sénatoriales et régionales se tiendront ce dimanche, dans un pays plus polarisé que jamais.

Autour de la place d’Italie, rebaptisée place de la Dignité par les révoltés de 2019, les murs débordent de fresques et d’aphorismes, de slogans et de revendications. Dans cette confluence urbaine où se succèdent toujours rassemblements et manifestations, ils témoignent d’une effervescence encore vive, deux ans après cette explosion sociale qui a ébranlé le Chili.

Au pied d’une tour, un immense portrait du chanteur et guitariste Victor Jara, mutilé et assassiné par les tortionnaires d’Augusto Pinochet, est souligné d’un constat tout contemporain : « Quand rejaillit le torrent de l’histoire, personne ne peut dire jusqu’où il peut couler. » Une palissade voisine dit « non à une Constitution qui perpétue l’exploitation ».

Voilà six mois, les électeurs faisaient entrer des visages nouveaux, apparus, pour beaucoup d’entre eux, au fil de ces secousses sociales, dans l’enceinte de la Convention constitutionnelle chargée d’enterrer le texte fondamental légué par la dictature.

Une brèche rendue possible par ce mouvement populaire porteur d’une mise en cause radicale du modèle néolibéral qu’expérimentèrent ici, main dans la main, la junte militaire et les Chicago Boys formés aux États-Unis par le pape du monétarisme, Milton Friedman.

Une campagne affectée par les restrictions sanitaires

Sur l’Alameda, l’avenue principale de Santiago du Chili, face à l’Université catholique, l’enceinte de cuivre du centre culturel Gabriela Mistral, que Pinochet avait fait fermer au lendemain du coup d’État du 11 septembre 1973 pour en faire son centre d’opération, s’est, elle aussi, couverte de mots d’ordre. Ils appellent à la mobilisation pour faire libérer les jeunes prisonniers politiques de la révolte sociale, à plafonner à 40 heures le temps de travail hebdomadaire, à en finir avec les AFP, les fonds de pension, à faire de la santé et de l’éducation des droits pour tous.

Plus loin derrière le palais de la Moneda, dans les jardins de l’ex-Congrès qui accueille dans de bien précaires conditions les membres de la Convention constitutionnelle, Valentina Miranda, 21 ans, la plus jeune élue du Congrès, foulard vert du mouvement féministe et bannière arc-en-ciel autour du cou, doit parlementer longtemps avec les carabiniers avant de faire entrer des invités.

La jeune femme, militante communiste, élue des quartiers populaires du sud-ouest de la capitale, avait ému le Chili par son premier discours retraçant l’histoire de sa famille persécutée par la dictature et témoignant des conditions de vie affreusement précaires des classes populaires auxquelles elle appartient.

« Quels que soient le président et le Parlement qui sortiront de cette élection, les fortes mobilisations sociales de ces cinq dernières années vont se poursuivre. Si la demande de droits sociaux qu’elles expriment reste sans réponse, il y aura de sérieuses conséquences. Les Chiliens se sont longtemps résolus à avancer tête baissée, à taire ce qu’ils avaient sur le cœur, à se conformer. La révolte de 2019 a semé les graines d’un changement culturel profond. Les gens ne sont plus disposés à courber l’échine », veut-elle croire.

Élue au mois de mai dans le même élan, pour le même mandat, la jeune historienne et avocate Manuela Royo croit elle aussi que le pays reste travaillé par « une espérance populaire, une aspiration à des transformations profondes ».

Terne, affectée par les restrictions sanitaires dues à la pandémie de Covid-19, la campagne électorale s’est pourtant moins focalisée, ces dernières semaines, sur ces attentes sociales que sur le surgissement du candidat d’extrême droite José Antonio Kast, porté par les sondages et les échos des médias dominants.

José Antonio Kast, un candidat mi-Trump, mi-Bolsonaro

Climatosceptique, opposant féroce au droit à l’IVG libre toujours dénié aux Chiliennes, prêt à creuser des tranchées pour empêcher l’arrivée de migrants, cet ami de Jair Bolsonaro, admirateur de Trump, assurait il y a quelques jours que « les opposants n’ont pas été emprisonnés » sous Pinochet.

Manuela Royo lit dans son ascension une tentation du rappel à l’ordre, tout comme le signe d’une fracture politique profonde :

« Après la révolte du 18 octobre, la situation s’est polarisée, avec, d’un côté, ces forces sociales entrées à la Convention constitutionnelle qui veulent promouvoir d’autres façons de faire de la politique, qui bousculent un système politique en crise et, de l’autre, cette montée du fascisme, perceptible à l’échelle globale, avec une rhétorique de haine, de racisme, de mépris des droits humains, incarnée au Chili par Kast, dernier rejeton d’un clan nazi. Mais je ne crois pas qu’il puisse l’emporter. »

En fait, Kast pourrait profiter des déboires du candidat de droite, Sebastian Sichel, dauphin de l’impopulaire président sortant Sebastian Piñera, cité dans le scandale de corruption et d’évasion fiscale des Pandora Papers, ce qui lui a valu ces deux dernières semaines une procédure de destitution finalement bloquée par le Senat, lundi.

Les dernières enquêtes d’opinion mettent en scène Kast en tête du premier tour, ou alors au coude-à-coude avec Gabriel Boric, le candidat de la coalition de gauche Apruebo Dignidad, constamment sommé par ses adversaires de droite et d’extrême droite de s’expliquer sur son alliance avec le Parti communiste ou de condamner les gouvernements du Nicaragua, du Venezuela, de Cuba, désignés comme des « dictatures » !

150 000 jeunes ont perdu leur emploi avec la pandémie

À Valparaiso, le gouverneur élu au mois de mai, Rodrigo Mundaca, figure respectée de la défense de l’eau comme bien commun et droit fondamental, suit avec distance, prudence et inquiétude ces controverses.

« Le consensus post-dictature appelait les gens à rester chez eux, passifs, à déléguer aux élus, aux responsables politiques la résolution des problèmes du pays. Une rupture est intervenue en octobre 2019, lorsque les Chiliens ont exprimé, avec rage et colère, leur rejet des inégalités, du modèle économique, des formes conventionnelles de la politique, analyse-t-il. Cette révolte a déplacé les frontières du possible. Mais cette campagne électorale très disruptive, où beaucoup de promesses ont été lancées, ouvrira, je le redoute, sur un second tour polarisé à l’extrême. Kast est un candidat à la Bolsonaro, à la Trump, faisant peu de cas du réel, méprisant le sens commun qui, au XXIe  siècle, est lié à la liberté, avec la garantie, pour tous, des droits fondamentaux. »

Le réel le plus accablant tient, au Chili, en un chiffre : 150 000 jeunes Chiliens ont perdu leur emploi avec la pandémie de Covid-19, alors que le taux de chômage officiel des 15-25 ans frôlait déjà, en 2019, les 20 %. « Nous sommes les petits-enfants des ouvriers que vous n’avez pas pu tuer », clamait, en 2015, cette génération de naufragés de la transition « démocratique » et du mirage néolibéral, qui avait joué un rôle décisif, en 2020, dans la victoire, à près de 80 %, du oui à une nouvelle Constitution.

La plus grande incertitude plane aujourd’hui sur la participation, dimanche, de ces révoltés sans attaches partisanes. De la rue aux urnes, tous ne sont pas décidés à franchir le pas.

Rosa Moussaoui  Article publié dans l'Humanité
 
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