Brian Bouillon-Baker : Pour ma mère, le communisme était la plus belle des idées

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Brian Bouillon-Baker : Pour ma mère, le communisme était la plus belle des idées
Brian Bouillon-Baker : Pour ma mère, le communisme était la plus belle des idées
Brian Bouillon-Baker : Pour ma mère, le communisme était la plus belle des idées

À l’occasion de la panthéonisation de Joséphine Baker, son fils Brian Bouillon-­Baker revient sur l’engagement politique de l’artiste et résistante. Entretien.

Quelle Joséphine Baker entre aujourd’hui au Panthéon ? L’espionne, la résistante, la militante ou l’artiste ?

Brian Bouillon-Baker, auteur et fils de Joséphine Baker. © Daniel Fouray/Ouest France/MaxPPP

Brian Bouillon-Baker Emmanuel Macron m’a confié l’admirer au niveau artistique, car sa grand-mère lui faisait écouter, lorsqu’il était jeune, des disques de Joséphine Baker. Mais c’est bien pour les services rendus à la France, en tant qu’agent de liaison et officier de l’armée de l’air, ainsi que pour ses engagements auprès de la Licra contre le racisme et l’anti­sémitisme, qu’elle sera saluée. Ainsi que pour son engagement pour la paix, aussi bien aux côtés de Martin Luther King pour les droits civiques que contre la guerre du Vietnam.

Sa carrière artistique avait-elle un aspect politique ?

Brian Bouillon-Baker Pas dans les Années folles. C’était certes la première vedette de couleur en France, mais elle n’avait alors pas de conscience politique. Cependant, elle avait déjà une forme d’engagement puisqu’elle participait à des soupes populaires pour les clochards de Paris.

Ce n’est que plus tard qu’elle s’est construit une conscience politique et qu’elle s’est servie de sa notoriété d’artiste de couleur pour s’engager contre le racisme, dès les années 1930, face à la montée du nazisme et du fascisme. Son père était blanc et sa mère noire. Elle a grandi dans les quartiers noirs et pauvres de Saint-Louis (dans le Missouri - NDLR), et les Blancs lui faisaient bien comprendre qu’elle n’était pas blanche. Mais son métissage lui a aussi permis d’ouvrir des portes qui seraient restées fermées si elle avait été plus typée « négroïde », comme on disait à l’époque.

Puis, dans les années 1960, elle s’engage auprès de Martin Luther King et du mouvement des droits civiques. Elle était très proche de lui, si bien qu’en août 1963, elle est la seule femme à prendre la parole à Washington, revêtue de son costume d’officier de l’armée de l’air française, avant le fameux discours «  I have a dream ».

Joséphine Baker a adopté douze enfants de diverses origines pour former ce qu’elle appelait sa « tribu arc-en-ciel ». Vous-même avez été adopté en Algérie. C’était autant une aventure familiale qu’un projet politique ?

Brian Bouillon-Baker Ma mère voulait être maman d’une famille nombreuse, mais souhaitait aussi démontrer au monde, à son niveau, que la fraternité universelle n’était pas une utopie, en formant un foyer avec des enfants adoptés aux quatre coins de la planète. C’était comme une colonie de vacances permanente, tumultueuse, heureuse, mais ma mère restait ferme, avec des principes qui étaient ceux de la France gaulliste et conservatrice, pré-68.

On connaît la fidélité de votre mère à de Gaulle, qu’elle admirait au point de le soutenir face aux soixante-huitards…

Brian Bouillon-Baker Elle a, en effet, défilé contre Mai 68 et pour le général, mais par fidélité à l’homme de l’appel du 18 Juin plus qu’autre chose.

En réalité, ma mère était d’accord avec certaines idées de 68 et louchait sur les valeurs du Parti communiste. Pendant la guerre, elle avait caché des maquisards dont des résistants communistes, avec qui elle avait combattu la barbarie nazie. C’étaient ses frères d’armes. Elle disait souvent que le communisme, ces valeurs de partage et d’égalité, était la plus belle des idées. Cela avait à voir avec sa foi : elle croyait en Jésus-Christ et affirmait que c’était le premier des communistes !

Mais elle n’approuvait pas les hommes qui ont dévoyé cette belle idée, en URSS ou en Chine. De son voyage à Moscou, elle retenait qu’il n’y avait pas de chômeur, qu’il y avait l’éducation pour tous, mais regrettait que cela se fasse au prix d’un État totalitaire.

Elle a souvent été invitée par les régimes communistes. Vous racontez dans votre livre (1) un voyage familial à l’invitation de Fidel Castro, à l’été 1965.

Brian Bouillon-Baker Cuba intéressait particulièrement ma mère parce que c’est un pays qui mettait un point d’honneur à l’éducation et aux soins des plus jeunes. De plus, c’était une société métisse et fraternelle. Pour Joséphine Baker, cela répondait à l’idéal communiste et à l’idée qu’elle s’en faisait.

Je me souviens que Fidel Castro nous a reçus, ma mère, mes frères et sœurs et moi, après un discours de trois heures dans un stade de base-ball, noir de monde. J’avais voulu lui toucher la barbe, puis lui piquer son cigare : il m’avait rétorqué en rigolant que j’étais trop petit, mais que si je voulais revenir vivre à Cuba plus tard, il me nommerait colonel ! Il nous a d’ailleurs offert, aux enfants, des treillis militaires cubains à nos tailles. Ça nous plaisait bien. Ma mère nous a néanmoins prévenus qu’il était hors de question qu’on mette ses uniformes à l’école, de retour en France !

Joséphine Baker a d’ailleurs été fichée communiste par les services secrets américains, lorsqu’elle s’est engagée pour les droits civiques, puis contre la guerre au Vietnam…

Brian Bouillon-Baker Son activisme était vu d’un mauvais œil. Le gouvernement américain lui a fait de sales plans. Le FBI la surveillait sous le maccarthysme, elle était considérée comme une dangereuse activiste, fichée comme une communiste en effet ! Ses nombreuses conférences contre les interventions militaires au Vietnam ne passaient pas. On lui a retiré son passeport. Les États-Unis n’ont d’ailleurs pas fait grand-chose pour la mémoire de Joséphine Baker, mis à part un boulevard à son nom, dans sa ville natale de Saint-Louis.

J’ai du mal à digérer le traitement mémoriel que la droite lui a réservé après sa mort. Jean Tiberi a inauguré, en 2001, à Paris, une « place Joséphine-Baker » qui est en fait un bout de trottoir avec un vulgaire panneau qui ne ressemble à rien du tout… À l’arrivée, qui est-ce qui a rendu le meilleur hommage à ma mère, avant qu’Emmanuel Macron ne décide son intronisation au Panthéon ? Les communistes. Notamment à la Fête de l’Humanité, avec une avenue Joséphine-Baker et, depuis peu, une scène à son nom. C’est sans doute le plus bel hommage qu’elle aurait souhaité, car c’est une fête populaire ouverte à la jeunesse, musicale et tolérante.

(1)  Joséphine Baker, l’universelle, de Brian Bouillon-Baker. Éditions du Rocher, 234 pages, 18,90 euros.
 
Entretien publié par l'Humanité