La COP 26 doit-elle maintenir les marchés carbone internationaux ? Pas si sûr !

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

La COP 26 doit-elle maintenir les marchés carbone internationaux ? Pas si sûr !

Nous revenons aujourd'hui sur l'article 6 des accords de Paris ou COP21 qui fait l'objet d'âpres négociations entre les puissances capitalistes dominantes. C'est le dossier central explosif et celui qui peut causer une prise de retard catastrophique pour la climat. Nous revenons ici sur cet enjeu.

Après les engagements de la COP21, la bataille entre ces puissances a commencé avec pour raisons l’article 6 qui permet que des tonnes de carbone évitées ou compensées puissent être échangées entre États et entreprises. Depuis plusieurs COP le débat a lieu sans parvenir à un accord, ni à fixer de règles. Glasgow pourrait se traduire par le pire avec le marché qui régulerait l'avenir du climat et donc celui des générations futures.

Les marchés carbone c'est quoi ?

Afin de ne pas effrayer, le fameux article 6 ne parle pas de marché carbone, mais de « mécanismes de coopération internationale volontaire » pour réaliser des échanges de réduction d’émissions. « C’est au fur et à mesure des COP que les pays développés qui dominent les discussions ont imposé l’idée d’instruments de marché », révèle Myrto Tilianaki, au nom de CCFD-Terre solidaire.

Deux mécanismes sont proposés. Le premier est un marché entre États. Par exemple, si un pays n’atteint pas son objectif national de réduction de GES, il pourrait acheter ses surplus de CO 2 à un autre pays qui lui a tenu ses engagements. En fait on achète un droit à polluer ! « Les pays les plus favorables à ces marchés sont ceux qui disposent de puits de carbone naturels (forêts primaires, par exemple), qui pourraient se faire rémunérer pour cela ou, au contraire, les pays qui produisent des énergies fossiles et comptent sur les crédits carbone pour atteindre la neutralité, tout en continuant à exploiter ces ressources », décrypte Clément Sénéchal pour Greenpeace.

Le deuxième mécanisme crée un nouveau marché international du carbone, sous l’égide de l’ONU. Il concerne à la fois les États et des entités privées, banques ou multinationales, qui porteront des projets censés réduire les émissions. Ils généreront alors des crédits (droits à polluer), qui seront ensuite vendus à des États ou entreprises. C’est la compensation carbone. Ces projets peuvent être le financement d’énergies renouvelables ou de plantations d’arbres…

Qu’est-ce qui bloque ?

En débat la régulation et surtout la manière de comptabiliser les émissions de GES dans ces marchés. Qui doit intégrer ce CO 2 évité dans son inventaire national ? Par exemple, si un projet de reforestation a lieu dans un pays et qu’il génère des crédits achetés par un autre pays, les deux pourront-ils les compter dans leurs calculs d’émissions, ce qui revient à les compter deux fois ? C’est le double comptage.

« C’est un point de blocage très féroce, les pays qui comptent de nombreux puits de carbone naturels veulent pouvoir continuer à les comptabiliser », relève Maxime Combes économiste. Les compter deux fois est donc une opération malhonnête visant à camoufler l'inaction de certains Etats dans la lutte pour le climat.

«  Il faut compter en termes de réductions effectives. C’est le problème de la compensation : elle n’élimine pas le carbone, elle échange des permis de polluer », pointe Clément Sénéchal. Et il y a deux perdants : l’atmosphère et le climat.

Un peu d'histoire pour comprendre

Comment ce concept de marché de droit à polluer a t-il vu le jour et quels en sont les danger ? C'est dans les années 1980 et 1990, que l’idée de taxer le carbone apparaît.  Des états avec les USA et des groupes de l’industrie pétrolière réussissent à imposer leur idée que le marché carbone est un mécanisme efficace pour lutter contre le réchauffement climatique, dans le cadre de la COB3 de Kyoto en 1995.

"Le but est alors de financer des projets dans les pays du Sud, sans avoir à toucher à ses propres émissions", décrit Maxime Combes. « Réduire les émissions dans les pays du Nord aurait coûté beaucoup plus cher », éclaire Philippe Quirion, directeur au CNRS. Voilà la vraie explication, les puissants du Nord financent des projets peu chers au Sud et en échange ils achètent des droits à polluer qui leur évitent des investissements beaucoup plus lourds chez eux pour lutter pour le climat !

Trente années plus tard, la terre brûle mais l'argument des puissants sont toujours les mêmes. Ils n'ont rien retenu de l'expérience et surtout ne veulent pas.

Leur objectif est de créer un prix mondial du carbone qui serait le moteur des politiques pour les réductions de GES pensent-ils. Comme si le marché était la main invisible et efficace pour faire descendre les températures, chaque état et acteur économique attendant les effets naturels du marché. Quelle ineptie ! Alors que la période voit les crises s'accumuler et se nourrir, peut conduire les acteurs politiques à attendre que le marché nous soigne évitant l'action humaine et politique pour s'attaquer à leurs causes et effets. Au fond, les mêmes nous recommandent cette hérésie, attendre et regarder passer les trains, pendant que la maison commune brûle.

« En France, des économistes libéraux comme Jean Tirole défendent cette vision. Selon eux, quand ce prix du carbone va augmenter, le marché va agir et résoudre la crise climatique… sans prendre en compte les réalités sociales ou politiques. Le tour de force des institutions internationales et de ces économistes, c’est de nous faire croire que toutes les tonnes de carbone seraient équivalentes. Or, le CO 2 émis par un SUV en ville en Europe n’est pas équivalent à celui émis par un paysan au Malawi » , réfute Maxime Combes.

En trente ans, ces marchés n’ont pas réduit les émissions de GES, que ce soit en Europe ou dans le cadre issu de Kyoto. « Et il n’y a pas de raison pour que cela fonctionne mieux cette fois », rajoute Philippe Quirion.

Que faire ?

En pratique, le mécanisme décourage les efforts et retarde toutes les transformations nécessaires pour réduire les émissions de GES. « Alors qu’on est dans une urgence absolue et que les engagements des États nous amènent à +2,7 °C d’ici à la fin du siècle, c’est un levier énorme d’inaction climatique », dénonce Myrto Tilianaki.

Le changement climatique implique l'urgence d'agir, or le marché carbone repousse à plus tard les actions nécessaires pour faire face à l'urgence : « Les chefs d’État se ménagent ainsi des marges de manœuvre et, pour les entreprises, c’est une manière de continuer le “business as usual” », pense Clément Sénéchal, de Greenpeace.

Pour les ONG, ils recèlent tout un tas d’autres dangers, à commencer par une ruée vers les terres. Oxfam a additionné toutes les déclarations de neutralité carbone des entreprises : il faudrait l’équivalent de toutes les terres cultivées dans le monde. « Ça pose une vraie question de souveraineté  », pointe Myrto Tilianaki.

Dans le passé, ces mécanismes issus de Kyoto ont financé des projets qui ont violé les droits humains : la sanctuarisation de territoire empêche les peuples autochtones de chasser, abattre un arbre ou déboiser une parcelle pour l’agriculture de subsistance. Pour les ONG, il faut donc que les terres soient exclues de l’article 6.

Et pour le climat, rien n’est garanti. Sur le papier, un programme de reforestation ou de préservation des hectares de forêts permet de capter du CO 2. Mais il le fait à très long terme : qui sera encore là pour vérifier la pérennité de ces projets dans vingt ans ? Et c’est compter sans les feux de forêts qui se multiplient… et relâcheront ainsi dans l’atmosphère le carbone séquestré.

Pour lutter contre le réchauffement de manière efficace, il faut réduire drastiquement les émissions à la source, indiquent les scientifiques du Giec. «  Et cela, ça se fait par des objectifs contraignants, avec un calendrier précis et une trajectoire claire », reprend Clément Sénéchal. Et non par de nouveaux marchés pour donner à ceux qui en ont les moyens la possibilité de continuer à polluer.

Ouvrir une alternative

Depuis 2015, les négociations internationales s'éternisent sur ces marchés du droit à polluer, risquant de faire capoter la COP de Glasgow.

Heureusement, à la dernière réunion préparatoire, de juin dernier, la Bolivie, le Costa Rica, le Panama, l’Uruguay, la Colombie et le Chili ont avancé une autre piste, une approche non marchande avec des coopérations internationales classiques ou des transferts de technologies. "Ces possibilités figurent dans l’article 6, mais elles n’ont jamais été réellement discutées", lâche Myrto Tilianaki.

N'est ce pas l'alternative à exploiter, à discuter si on veut sauver la planète et si on veut garantir aux générations futures un avenir plus radieux que celui qui se construit aujourd'hui. Certes cela demande du courage politique !

Celui d'affronter les puissants, la finance, les multinationales pour exiger d'eux qu'ils abandonnent totalement les "marchés des droits à polluer" et qu'à Glasgow chaque Etat s'engage à des objectifs de réductions d'émissions de GES pour lui même et qu'il devra mettre en oeuvre concrètement avec un moyen de mesure identique pour tous.

On peut aussi imaginer que Glasgow décide de la mise en place dans chaque pays d'une commission indépendante pour suivre, contrôler, rappeler à l'ordre si les mesures d'émission de GES sont en dessous des engagements pris et planifier des actions nécessaires. Ces commissions pourraient être constituées de citoyens-nes tirés au sort, des syndicats, des associations, des élus-es de la nation et des collectivités et des banques.

Ce qui compte dans la situation actuelle, ce n'est pas les économies que tel état pourrait faire en utilisant le "marché du droit à polluer", mais les actions concrètes que chaque Etat va mener avec les moyens financiers correspondants, pour faire reculer les menaces sur le climat en visant un réchauffement le plus bas possible dans les 10 années qui viennent.

Nous ne sommes pas convaincus que le capitalisme dans sa crise structurelle actuelle le puisse, d'où le besoin des peuples de se faire entendre !

Sources l'Humanité