Politiques et médias, rien ne va plus et ce n'est pas un hasard

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Politiques et médias, rien ne va plus et ce n'est pas un hasard

Symptômes de la crise démocratique, les charges des politiques à l’encontre de la presse s’intensifient depuis quinze ans. À l’approche de la présidentielle 2022, un nouveau cap est franchi par Éric Zemmour. Des rédactions s’en alertent.

Et le tapis rouge fut déroulé. À l’aube de l’annonce de sa candidature à une réélection, Emmanuel Macron était l’invité de TF1 pendant deux heures, mercredi, dans une émission taillée sur mesure. Vantant le bilan de son quinquennat, le chef de l’État en a profité pour détailler les pistes de son futur programme. Un événement que n’ont pas manqué de dénoncer l’ensemble de ses opposants, accusant la chaîne privée de servir les intérêts de l’actuel président de la République.

Les médias sont ainsi de plus en plus ciblés pour leur manque d’indépendance et de déontologie. Les charges se multiplient d’ailleurs depuis une quinzaine d’années de la part des politiques. Parfois pour dénoncer les concentrations capitalistiques qui étouffent la presse, parfois pour lui cracher dessus alors qu’elle remplit son rôle de contre-pouvoir indispensable de la vie démocratique… « Ils attaquent autant la presse qu’ils ne l’utilisent », note Emmanuel Vire, secrétaire général du SNJ-CGT, au point de rendre le travail des journalistes de terrain toujours plus compliqué.

La stratégie du Front national

Un tournant est intervenu en septembre 2006. Lors d’un JT de Claire Chazal, le candidat de l’UDF François Bayrou s’en prend vertement, et à raison, aux propriétaires des médias. « Il y a un problème républicain dès l’instant où des intérêts financiers, industriels sont liés à de très gros intérêts médiatiques, en liaison intime avec l’État », dénonce-t-il. Une référence explicite à l’actionnaire majoritaire de la chaîne, Martin Bouygues, ami intime de Nicolas Sarkozy.

Mais pourquoi Bayrou attaque-t-il à ce moment ? Majoritairement discrédités aux yeux de l’opinion publique après un soutien explicite pour le oui au référendum européen de 2005, les médias dominants – et donc les journalistes – sont dans la tourmente. « Pour les politiques, il est donc facile de taper sur eux, l’autre grande profession méprisée aux yeux des Français, pour se refaire une bonne image », analyse Baptiste Giron, historien et rédacteur dans la revue Cause commune

De plus, « depuis 2007, une partie du personnel politique a trouvé habile, en imitant les populistes américains, de s’en prendre aux médias en jouant sur l’idée qu’ils cachaient la vérité. C’était d’ailleurs la stratégie de longue date de Jean-Marie Le Pen », poursuit Jean-Yves Mollier, historien des médias.

L’élection présidentielle de 2017 a même marqué un coup d’accélérateur dans ce délitement. La droite, empêtrée dans les affaires, s’en prend à la « meute médiatique ».

Nicolas Sarkozy d’abord. Alors qu’il est interrogé lors d’un débat de la primaire de la droite sur France 2, l’ancien chef de l’État s’en prend à David Pujadas. « Quelle indignité ! Ce n’est pas l’idée que je me fais du service public. C’est une honte », ose-t-il répondre après une question logique concernant le potentiel financement libyen de sa campagne de 2007.

François Fillon, ensuite, dans la foulée du « Penelopegate ». L’ex-candidat LR dénonce alors une « attaque médiatique sans précédent sous la Ve  République ». Une animosité verbale qui s’est traduite en actes de violence de la part de militants de droite envers des journalistes lors de meetings. Impassible, François Fillon invitait alors « chacun à s’interroger sur ses responsabilités ».

Un tournant, l’affaire Benalla

Le mandat d’Emmanuel Macron, pourtant favori de nombre de médias en 2017, marque ensuite une rupture dans les rapports entre la présidence et la presse. « Il a une volonté pour lui de conserver le pouvoir par tous les moyens, note Jean-Yves Mollier, et sans parti politique ni relais historiques, il y a eu une tentation dans son premier cercle de se couper de la presse. »

Dès mai 2017, le chef de l’État souhaite sélectionner à l’avance les journalistes qui le suivent lors de ses déplacements, entravant ainsi la liberté des rédactions en la demeure.

En 2018, Emmanuel Macron envisage de transférer la salle de presse de la cour de l’Élysée à un bâtiment annexe afin de l’éloigner. Il se rétracte finalement, tout en refusant de se soumettre à l’exercice de l’interview du 14 Juillet, avant que la situation sanitaire ne l’y oblige en 2020.

Plus grave encore : lorsque l’affaire Benalla, révélée par le journal le Monde, bouleverse la vie politique à l’été 2018, Emmanuel Macron affirme devant les députés LaREM que « nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité ». Des propos irresponsables venant d’un président de la République.

À gauche, la défiance à l’encontre des journalistes existe également. Jean-Luc Mélenchon en a même fait un axe stratégique. « Je veux, compte tenu de ce qu’est mon projet politique, détruire l’autorité des grands appareils qui contraignent à l’idéologie dominante », affirmait-il à raison en 2011. Mais dans sa dérive « populiste », l’insoumis a aussi écrit sur son blog en 2018 que « la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine ». Des propos gravissimes, alors même que la haine est malsaine par essence et que tous les journalistes ne peuvent être décemment mis dans le même sac… Ces phrases ont d’ailleurs été écrites au moment où France Inter dévoilait des soupçons sur les comptes de campagne de 2017 de Jean-Luc Mélenchon.

La même année, sa conseillère en communication Sophia Chikirou fonde le Média, un organe indépendant servant l’agenda politique de la FI. « S’il est tout à fait possible de discuter de l’information donnée par les médias dominants », Emmanuel Vire estime que « Jean-Luc Mélenchon a fait fausse route ». « Plutôt que d’attaquer les propriétaires de ces groupes, il s’en prend aux pauvres journalistes, le plus souvent des précaires », déplore le syndicaliste.

L’attitude du candidat du PCF Fabien Roussel est par exemple tout autre. « Georges Marchais était virulent, mais sans être agressif et méprisant à l’égard des journalistes, note Jean-Yves Mollier , il leur éprouvait de la sympathie et même une certaine amitié, notamment avec Duhamel et Elkabbach . »

« Refonder un grand service public »

Mais si ces attaques sont rendues possibles, elles le doivent aussi par l’affaiblissement des médias dans leurs fonctions d’autorité morale. « Elles coïncident avec l’arrivée des groupes financiers et industriels dans la presse » depuis les années 1990, relève Jean-Yves Mollier. Pour Baptiste Giron, « cette offensive n’est rien d’autre que de la rhétorique, de la communication ». « Si on regarde les programmes politiques, aucun candidat ne souhaite revoir le statut de la presse de façon aussi ambitieuse qu’à la Libération », estime l’historien .

Quand bien même le PCF et la FI organisent régulièrement des campagnes pour « libérer les médias », garantir l’indépendance de la presse et « refonder un grand service public de l’information ».

Reste, pour l’échéance 2022, le cas très particulier d’Éric Zemmour. Journaliste et polémiste, le candidat d’extrême droite est issu du sérail médiatique, mis en orbite (et soutenu) par le système Bolloré. Lors de son discours de Villepinte, le candidat a tenu un parallèle scandaleux : « Les journalistes veulent ma mort sociale, les djihadistes veulent ma mort tout court. » Durant ce meeting, des journalistes ont d’ailleurs été pris à partie, et même molestés, comme ceux de l’émission Quotidien. Au point que l’AFP réfléchit à inventer un dispositif de sécurité pour ses journalistes et que des rédactions tirent la sonnette d’alarme.

Dans la même veine, dans sa vidéo pour officialiser sa candidature, Éric Zemmour, se présentant en homme providentiel contre le déclin de la France, déclarait « on vous a méprisés, les puissants, les élites, les bien-pensants, les journalistes, les politiciens ». « Cette rhétorique et le fait de rendre organique l’appel à la haine situent clairement Éric Zemmour dans une stratégie fasciste, ce que le RN n’avait jamais réellement osé faire à ce point », insiste Baptiste Giron.

D’ailleurs, le soir de son annonce, Éric Zemmour avait insulté Gilles Bouleau à la suite d’une interview au 20 heures. Un nouveau cap a été franchi. Il appelle à la mobilisation de tous les démocrates.

Naïm Sakhi  Article publié dans l'Humanité

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