Réindustrialiser la France : quels enjeux, quelle politique ? Entretien avec Marie-Claire Cailletaud

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Réindustrialiser la France : quels enjeux, quelle politique ? Entretien avec Marie-Claire Cailletaud

Rappel des faits La crise liée au Covid met en évidence les tares du capitalisme globalisé et des politiques économiques et industrielles induites. Une rupture s’impose pour répondre aux défis humains et environnementaux. Entretien avec trois militants dont Marie Claire Cailletaud publié par l'Humanité.

À l’occasion de cette crise sanitaire, on a pu constater les fragilités de la production française. D’aucuns ont parlé de relocaliser plusieurs secteurs stratégiques. Pourtant, les plans de licenciement se multiplient. Pourquoi ce décalage entre les discours et la réalité du terrain ?

Marie-Claire Cailletaud : La crise sanitaire a mis en évidence notre extrême vulnérabilité due à la désindustrialisation massive du pays. Nos gouvernants n’ont pas eu d’autre choix, face à la réalité, que de parler de réindustrialisation, relocalisation et même planification et nationalisation.

Dans le même temps, les grands groupes ont accéléré leur recomposition et multiplié les licenciements, comme par exemple Sanofi et Nokia, avec plus de 1 000 postes d’ingénierie et de recherche supprimés. Airbus a supprimé 5 000 emplois alors que ses dividendes ont augmenté et que son carnet de commandes est plein pour plusieurs années.

La crise a désta­bilisé momentanément le processus de production et montré la fragilité des chaînes de valeur internationales. Mais la stratégie des grands groupes dans une économie mondialisée et hyper-financiarisée n’a pas changé. Elle se résume à faire remonter le maximum de dividendes à ses actionnaires, y compris en étranglant les sous-traitants comme dans l’automobile.

La réorganisation doit leur permettre d’éviter des ruptures qui mettraient en péril cette rentrée d’argent. Cette crise a produit un effet d’aubaine, d’accélération des transferts financiers de l’État vers les entreprises industrielles, avec des montants faramineux, justifiés aux yeux de l’opinion publique par la situation sanitaire. Cela a conduit, non pas à maintenir l’activité, mais à garantir la rentrée de dividendes aux actionnaires. En accentuant encore plus la déconnexion entre l’accumulation du capital et la réponse aux besoins humains.

Selon vous, quelles sont les trois grandes mesures à prendre pour une politique de réindustrialisation de notre pays ?

Marie-Claire Cailletaud : La première nécessité est d’avoir une vision stratégique sur le long terme. C’est le rôle d’un État stratège, qui devrait mettre en place une programmation pluriannuelle de l’industrie afin de planifier sur le long terme les politiques publiques de recherche et d’innovation, de formation, de financements, de services publics et d’infrastructures.

Dans cette transformation du système productif, l’anticipation est essentielle afin de permettre aux travailleurs, grâce à la formation initiale et continue, de reprendre leur rôle central dans le système productif. À partir de là, et si nous voulons retrouver notre indépendance (qui ne signifie pas autonomie), il est indispensable de reprendre la main sur les filières stratégiques identifiées (énergie, transports, communications, eau, santé…) par une véritable appropriation sociale de ces secteurs.

Enfin, rien ne se fera dans le sens de l’intérêt général sans démocratie et en particulier sans démocratie dans l’entreprise. Au contraire, c’est en donnant du pouvoir dans les entreprises à celles et ceux qui font le travail que l’on arrivera à contrebalancer le poids des actionnaires et que se posera la question du sens et de la finalité du travail, c’est-à-dire ce que l’on produit, pourquoi et comment.

Avec les défis environnementaux et climatiques, la transition écologique et une nouvelle production décarbonée énergétique sont à l’ordre du jour. Comment les mettre en œuvre ?

Marie-Claire Cailletaud : La réponse aux défis environnementaux et aux besoins sociaux implique de produire et consommer autrement. C’est d’un véritable changement civilisationnel que l’on parle. Cela va nécessiter de transformer notre système productif dans une économie beaucoup plus circulaire, avec des circuits raccourcis et des coopérations entre pays.

Le débat démocratique devrait permettre d’orienter la production pour répondre aux besoins et non pas, comme c’est le cas à l’heure actuelle, créer des besoins artificiels via la publicité et ainsi générer désirs et frustrations, gaspillage environnemental et social.

Ainsi nous produirons des biens et des services durables, réparables, utiles socialement et compatibles avec ce que nous apporte la nature. Cette transformation va nécessiter de produire plus d’électricité dans un bouquet énergétique qu’il nous faut décarbonner. L’énergie, moteur du développement, occupe une place centrale, et ne peut être laissée aux mains du marché, qui conduit à une explosion des prix.

Il est nécessaire de conforter des filières de production d’électricité bas carbone et pilotables. Cette situation rend l’utilisation de l’énergie nucléaire incontournable, comme l’indique le Giec. Et, donc, plutôt que de donner des coups de boutoir dans cette filière, les progressistes devraient au contraire unir leurs efforts à ceux des travailleurs du secteur, afin de construire un grand pôle public de l’énergie bâti autour d’un mix énergétique évoluant vers le nucléaire et les énergies renouvelables.

Une chute sensible

Parmi les personnes en emploi selon les critères de l’OIT, 13,3 % travaillaient en 2018 dans un secteur industriel en France. Même si sa part dans le PIB a fortement diminué dans les dernières décennies, l’industrie représente encore plus de 12,5 % (source : Insee). Le secteur industriel français comptait plus de 4,5 millions d’emplois salariés en 1989, plus que 3 millions, trente ans plus tard… soit une diminution de 30 %. On parle donc de désindustrialisation.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article