Dépenses publiques et PIB : un calcul trompeur par Alternatives économiques

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Dépenses publiques et PIB : un calcul trompeur par Alternatives économiques

La façon ordinaire dont on rapporte les dépenses publiques à la richesse nationale a quelque chose d’absurde. Une démarche plus rigoureuse révèle un ratio nettement inférieur à celui généralement présenté, et globalement comparable à celui de nos voisins.

« 61,6 % du PIB en 2020 ! C’est du jamais vu ! » : en France comme ailleurs dans l’OCDE, le niveau des dépenses publiques réjouit (« c’est le signe d’un système de protection sociale avancé et généreux ») ou désole (« l’initiative individuelle est étouffée par un excès d’interventionnisme »). Mais rédacteurs des rapports officiels et commentateurs ne remettent guère en cause cette façon de faire de la somme des dépenses publiques rapportée au PIB l’indicateur le plus pertinent pour rendre compte de la part de l’Etat et des administrations publiques dans l’économie.

Est-on sûr, pourtant, de savoir de quoi on parle ? En lisant ce ratio, beaucoup comprennent implicitement que plus de 60 % de la richesse nationale produite sur une année est accaparée par les administrations publiques, et « donc » qu’il ne reste qu’un peu moins de 40 % de la richesse pour le secteur privé. Pourtant si d’aventure, en appliquant la même méthode, on s’amusait à calculer quelle est la « part » des dépenses privées dans le PIB (ménages, entreprises et institutions financières), on arrive à un taux de... 240 à 260 % du PIB selon les années !

Ce résultat absurde révèle à quel point cette façon de procéder a peu de sens. Contrairement à ce qui est répété continuellement, le PIB n’est pas un « gâteau » dont les dépenses publiques représenteraient la plus grosse « part ».

Des choux et des carottes
 

Le problème vient du fait que le total des dépenses publiques, tel qu’il est proposé par le ratio habituellement commenté, additionne allègrement, entre autres choses, les consommations intermédiaires, les rémunérations des fonctionnaires, la protection sociale (pensions de retraites, chômage, prestations familiales…) et les transferts sociaux dits de produits marchands (remboursements de soins et médicaments) mais aussi l’investissement public.

Première bizarrerie, un des principes de base de la comptabilité nationale est de ne pas inclure les consommations intermédiaires dans le calcul du PIB pour éviter les doubles comptabilisations. Quand on prend en compte la production d’une voiture, par exemple, on n’ajoute pas celles des portières et du moteur : c’est déjà compté dans la voiture. Alors pourquoi faudrait-il attribuer à l’Etat ses consommations intermédiaires ?

Autre chose bizarre dans le calcul du ratio dépenses publiques sur PIB : il est tout à fait justifié que l’investissement public et les remboursements de soins soient comptabilisés car ce sont des dépenses du point de vue de l’approche du PIB par la demande (qui s’intéresse à la manière dont la richesse produite a été utilisée). Mais alors, pourquoi ignorer les dépenses d’éducation, d’hôpital ou de culture ?

Et les dépenses régaliennes et d’administration générale qui appartiennent pourtant bien à la même approche du PIB par la demande ? En lieu et place de ces deux lignes, on trouve les consommations intermédiaires, déjà discutées, et la rémunération des salariés, une catégorie appartenant cette fois à une autre approche du PIB, celle par les revenus !

Dépenses publiques ou transferts entre ménages ?

Autre incohérence de taille : les dépenses de retraites, de chômage, etc., ne sont pas à proprement parler des dépenses des administrations publiques. Elles représentent en réalité des transferts entre ménages qui ne font que transiter par le compte des administrations publiques. Leur imputer ces dépenses reviendrait à dire que nos paiements par virement d’un ménage à un autre sont des dépenses des banques !

Le problème de la liste des dépenses publiques retenues provient du fait qu’elles n’appartiennent pas toutes à la même façon de calculer le PIB. Il en existe trois :

  • par la production (tout ce que les administrations produisent),
  • par la demande (leur contribution à la demande)
  • par les revenus (tout ce qu’elles distribuent comme revenus).

Les trois aboutissent au même montant de PIB : elles représentent trois façons différentes de mesurer le poids économique des administrations publiques.

L’incohérence de fond du ratio dépenses publiques sur PIB tient ainsi à ce que, au dénominateur on prend la valeur du PIB mais au numérateur, on additionne un bout de chacune des trois définitions différentes ! Imaginez que vous preniez une photo de voiture à l’avant, à l’arrière et de chaque côté : comptez bien, vous verrez huit roues !

C’est exactement ce type de problème que pose un indicateur comme la somme des dépenses publiques rapportée au PIB : on observe plusieurs fois la même chose sous des angles différents dès lors que l’on entend se référer au PIB.

Un calcul plus cohérent

Il convient donc de se focaliser sur une seule décomposition du PIB à la fois. Celle qui vient tout naturellement, si l’on parle de dépenses, concerne l’approche du PIB par la demande. Dans ce cas, il faut additionner la consommation finale des administrations publiques et leurs investissements.

Cet indicateur plus cohérent nous dit que la demande des administrations publiques françaises est passée de 26,6 % du PIB en 2019 à 28,8 % en 2020. En 1981, ce ratio était déjà légèrement supérieur à 26 %, soit un niveau très proche de 2019.

La demande des administrations publiques exprimée en part de PIB est stable, entre 26 % et 28 %, depuis quatre décennies. Sa croissance a principalement eu lieu durant les années 1960 et 1970. Symétriquement, la dépense du secteur privé est elle aussi stable, autour de 74 à 72% du PIB depuis quarante ans.

 

Des écarts limités entre pays

Les données de l’OCDE montrent que les écarts avec les autres pays sont limités.

On trouve d’un côté des pays tels que les Pays-Bas, le Danemark et la France, dont la demande des administrations publiques se situe entre 26 % et 28 % du PIB et, de l’autre, les Etats-Unis dont la demande publique a décru de 21 % en 2009, au moment de la relance suite à la crise des subprimes, à 17,5 % au milieu de la décennie 2010. Entre ces deux pôles, l’Allemagne, l’Italie, le Japon et le Royaume-Uni sont stables autour de 20 % du PIB.

La décomposition de cet indicateur agrégé montre que les écarts en matière d’investissement sont faibles parmi ces pays, se situant entre 2,5 % et 4 % du PIB au cours des cinq dernières années (il faut noter un repli significatif de l’investissement entre 2009 et 2015). La dépense de consommation collective (correspondant aux fonctions régaliennes et d’administration générale) est quant à elle très homogène, un peu en dessous de 8 % en moyenne.

L’essentiel des écarts entre ces pays provient donc des dépenses réalisées spécifiquement à destination des ménages. Les Etats-Unis se distinguent en la matière par un niveau particulièrement bas, autour de 6 %, alors que les autres pays se situent entre 12 % (Italie) et 17 % (Danemark, Pays-Bas), la France étant autour de 15,5 % du PIB, le degré d’étatisation des dépenses de santé jouant un rôle important dans ces différences.

La France fait donc bien partie des pays dont la demande publique est la plus élevée, mais celle-ci se situe en réalité autour de 27 % du PIB.

Les différences nationales rendent compte de disparités institutionnelles dans la manière qu’ont les organisations publiques d’intervenir dans la vie sociale. En particulier, l’essentiel des écarts résulte du caractère plus ou moins socialisé de la production et du financement de la dépense d’éducation et de santé.

Certains acteurs entendent les réduire à tout prix. Est-ce une si bonne idée ?

La solidarité nationale permet au contraire de réduire puissamment les inégalités en matière d’accès à l’éducation, aux soins et à la culture. Elle permet également une redistribution entre actifs occupés et chômeurs, ainsi qu’entre personnes en bonne santé et personnes malades.

Le choix ne se réduit donc pas à une dimension technique mais implique bien celui du modèle de société dans laquelle nous souhaitons vivre.

Bruno Tinel Economiste, maître de conférences à l’université Paris-1.

https://www.alternatives-economiques.fr/depenses-publiques-pib-un-calcul-trompeur/00101579?utm_content=buffer5f717

Publié dans Economie

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