L’État s’est transformé en assureur des profits par Thomas Dallery

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

L’État s’est transformé en assureur des profits par Thomas Dallery

Le 19 mars 2020, au plus fort de la crise financière provoquée par le Covid, le CAC 40 affichait une valeur de 3 632 points. Le 5 janvier 2022, en pleine 5e vague, il exhibait une valeur de 7 384 points. Le calcul est vite fait : l’indice phare de la Bourse de Paris a tout simplement doublé.

Ce cheminement a de quoi choquer, quand on le compare à toutes les souffrances vécues par la société dans son ­ensemble. Comment expliquer que la crise sanitaire se révèle profitable pour les entreprises françaises ?

La première chose à rappeler, c’est que la performance du CAC 40 n’est pas forcément représentative de l’ensemble de l’économie française, mais surtout de ses fleurons. Or, il s’avère que les trois premières capitalisations (LVMH, L’Oréal, Hermès) sont des entreprises associées au luxe, un secteur qui se porte très bien.

À elles trois, ces entreprises représentent plus de 30 % de la capitalisation totale du CAC 40 : les bonnes performances du secteur du luxe nourrissent largement cette envolée des cours de Bourse.

Au pied du podium, on retrouve Total, dont les résultats ont été portés par l’augmentation soutenue des prix du pétrole. Pour compléter le top 5 des capitalisations, c’est Sanofi qui surgit.

Luxe, pétrole, santé, voilà trois domaines qui n’ont pas eu à souffrir de la pandémie, et la spécialisation des grands groupes français dans ces secteurs permet de mieux comprendre les bonnes performances financières de la Bourse de Paris.

Au-delà de ces cas particuliers, les profits ont bel et bien augmenté pour l’ensemble de l’économie française. Avec les données provisoires de comptabilité nationale de l’Insee, on observe que, sur le champ des sociétés non financières, les profits des trois premiers trimestres de 2021 sont de 330 milliards d’euros, contre 265 milliards d’euros pour la même période en 2020 (soit une hausse de 24 %).

Au-delà des montants en euros, c’est le partage même de la valeur ajoutée qui s’est sensiblement infléchi à l’avantage des profits. La part des profits dans la valeur ajoutée a tout simplement atteint son plus-haut historique depuis 1949 : 35,7 % au deuxième trimestre 2021.

Par rapport au creux du début de la pandémie (30,3 % au 1er trimestre 2020), on assiste à une hausse de plus de 5 points : c’est considérable !

Si le constat est bien établi, comment peut-on expliquer cette hausse des profits des entreprises ? En plus des effets sectoriels, la principale raison est à trouver du côté des finances publiques : au niveau macroéconomique, le déficit public est un puissant moteur de réalisation des profits, selon la loi de Kalecki, et il faut bien admettre que ce moteur a tourné à plein régime depuis le début de la crise. Le besoin de financement des administrations publiques est ainsi passé de 50 milliards d’euros sur les trois premiers trimestres de 2019 à plus de 140 milliards sur les mêmes périodes en 2020 et en 2021.

Le corollaire du « quoi qu’il en coûte», c’est que l’État a injecté davantage d’argent dans l’économie par la dépense publique qu’il n’en a retiré par les prélèvements obligatoires.

Concrètement, pour les entreprises, cela signifie que l’État a contribué à générer des flux de recettes (par la commande publique directe, par la solvabilisation du revenu des ménages...) au-delà de son poids dans les coûts de production des entreprises (impôts et cotisations sociales ont d’ailleurs été réduits).

Avec un tel levier d’action, l’État s’est transformé en assureur des profits des entreprises. C’est d’ailleurs une mission qu’il épouse avec une prodigalité de plus en plus marquée depuis plusieurs décennies : y compris en dehors du contexte pandémique, la multiplication des aides publiques aux entreprises (exonérations de cotisations sociales, Cice...) n’a cessé de subventionner la rentabilité des entreprises. Derrière le déficit public, l’assistanat n’est pas toujours celui que l’on croit...

Thomas Dallery Maître de conférences en économie, université du Littoral Côte d’Opale, Clersé

Article publié dans l'Humanité

Publié dans Finances-riches, Economie

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