Assistons-nous à la disparition de l’État social ? par Alain Supiot

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Assistons-nous à la disparition de l’État social ? par Alain Supiot

Dans un entretien remarquable publié par le Figaro ce 22 juillet, Alain Supiot, professeur émérite au Collège de France, nous explique comment depuis de nombreuses années les différentes majorités politiques ont organisé la régression pas à pas de l’État Social.

Notre système de santé est au bord de la rupture où s’installe à bas bruit une médecine à deux vitesses, dit-il. Après avoir assisté à la sécession des riches qui accumulent des fortunes considérables, il constate l’apparition d’une nouvelle sécession : celle des actifs qui ne vont plus voter et qui désormais désertent les emplois mal payés, peu reconnus et pourtant essentiels dans le pays.

Nous vivions par le passé avec des systèmes de solidarité auxquels tous contribuaient selon leurs ressources et dont tous bénéficiaient selon leurs besoins. Cette redistribution concernait toute la population étant entendu que les plus riches contribuaient à la hauteur de leurs impôts à rééquilibrer les différences d’accès aux soins et à l’éducation notamment. Ils finançaient les services publics, seules richesses des plus pauvres qui étaient ainsi protégés et bénéficiaient des mêmes droits. Cette égalité de traitement est en train de disparaitre.

La fin de la redistribution ?

Le but n’est plus d’assurer en amont une distribution plus juste entre les revenus des actionnaires et ceux des salariés, ou ceux des traders et ceux des infirmières. Il est dorénavant d’assurer en aval une redistribution minimale en direction des « perdants » de la globalisation. À partir de là, on passe d’un modèle de sécurité sociale fondé sur le principe de solidarité à une protection sociale inscrite caractérisée par une pratique caritative.

Il ne s’agit plus d’augmenter les salaires, générateur d’autonomie, mais plutôt d’aider au cas par cas diverses catégories de population sans régler les problèmes de fond liés à la faiblesse des revenus du travail :  c’est ainsi qu’est apparu la prime d’activité payée par l’État pour pallier l’insuffisance des salaires. « Sous la présidence de François Hollande, on a ainsi réservé aux familles les plus pauvres le bénéfice de certaines prestations en privant toutes les autres, qui ont ainsi été les seules à payer le prix des économies réalisées. La solidarité entre ménages avec et sans enfants disparaît, tandis que ressurgit la charité publique qui a précédé l’invention de l’État social ». Bref, c’est un retour aux pratiques solidaristes du 19ᵉ siècle.

Un État  « charitable »

L’État distribue des chèques, bientôt des bons alimentaires ou d’essence, plutôt que de rétablir la primauté des revenus du travail sur ceux de la rente, ou d’imposer aux multinationales et aux grandes fortunes de contribuer au financement des systèmes de solidarité dans notre pays d’où elles tirent leurs profits.

La diminution des impôts, la disparition de la taxe d’habitation, la diminution de la TVA puis tout récemment l’abandon de la redevance télé, voilà autant de pertes de ressources pour les services publics, qu’elles soient gérées au niveau de l’État que des collectivités territoriales.  « Ainsi prises en tenaille entre la baisse de ses ressources et l’augmentation de ses bonnes œuvres, la République sociale s’endette ». Les services publics ne souffrent pas seulement de cet étranglement financier, mais aussi de la gouvernance par les nombres mise en place en 2001 à l’unanimité des partis de gouvernement avec la mise en oeuvre de la loi organique relative aux lois de finances (Lolf).

Pendant ce temps-là, les salariés s’épuisent. Ils ne comprennent plus le sens de leur travail qui a été réorganisé dans une logique comptable où tous les actes posés sont quantifiés et visent à être rationalisés. Cela vaut pour l’hôpital comme pour les services sociaux. Continuons avec ce que dit Alain Supiot : « La dernière trouvaille imaginée pour faire face à cette crise des vocations est de recruter des contractuels, beaucoup mieux payés que les agents statutaires, et de précipiter ainsi la dislocation des collectifs de travail.

Ajoutons à cela les constats de l’économiste Mathieu Plane, directeur adjoint du département Analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Il explique les causes de l’enrichissement des plus riches pendant la crise sanitaire. C’est  » une des conséquences du ‘quoi qu’il en coûte’ qui est très nette » dit-il tout en rappelant que ce n’était pas « volontaire » de la part du gouvernement. On le sait maintenant, la fortune des milliardaires dans le monde a plus augmenté en 19 mois de pandémie qu’au cours de la dernière décennie.

Vers la disparition des services publics ?

« Une fonction publique compétente et désintéressée est la colonne vertébrale de l’État » nous rappelle Alain Supiot. « La défendre, ce n’est pas défendre le statu quo, ni fermer les yeux sur les risques de sa dégénérescence corporative » …/…  « Dans une telle division du travail entre le marché et l’État, le modèle social français est condamné à disparaître » prédit-il.

Bien évidemment, l’État n’est pas une entreprise et ne doit pas être géré comme telle. En effet, sa mission est de garantir la cohésion sociale, permettre à tous de vivre dignement. Les services publics de plus en plus privatisés sont-ils appelés à disparaitre à plus ou moins long terme ? Va-t-on assister à une résistance organisée pour les défendre et les promouvoir ? Il est grand temps de se mobiliser sur ce sujet.

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