Les libéraux maquillent leurs archaïsmes en idées neuves... 

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Les libéraux maquillent leurs archaïsmes en idées neuves... 

Frédéric Farah, l’un des premiers économistes à avoir cherché à décortiquer la pensée macronienne, porte un regard sévère sur la prétendue « modernité » du chef de l’État.

Frédéric Farah Économiste, enseignant à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne

Humanité : De quand date cette tendance des élites à prendre des pays étrangers pour modèles ?

Frédéric Farah : Cela remonte selon moi aux années 1980 : à l’époque, la pensée libérale dominante attribue le ralentissement économique affectant la France à une série de « rigidités » qui entraveraient l’activité. En gros, on considère que l’économie d’après guerre a été trop loin dans la « socialisation » et qu’il convient de faire machine arrière pour retrouver du dynamisme.

Les libéraux incitent à s’inspirer de l’extérieur pour mener les réformes nécessaires. En un sens, les élites françaises ont toujours hésité entre arrogance et détestation de soi : elles n’ont aucun scrupule à donner des leçons à la terre entière, tout en expliquant que nous devrions renoncer à ce que nous sommes pour adopter des modèles étrangers – danois, allemand ou japonais.

Notons qu’elles prennent toujours pour cibles la protection sociale, la fonction publique ou le marché du travail, autant de secteurs que l’on a essayé de soustraire, après la Seconde Guerre mondiale, à la dynamique du capital.

H : Emmanuel Macron, comme d’autres, oppose souvent le « retard » français à une supposée « modernité » étrangère. Qu’en pensez-vous ?

FF : L’un des plus beaux tours de force des libéraux a été de maquiller en idées neuves ce qui relève de l’archaïsme le plus achevé. Prenons par exemple l’analyse macroniste du chômage. En expliquant que ce dernier serait le produit d’une responsabilité individuelle, Emmanuel Macron nous ramène avant 1945, date à laquelle le chômage a commencé à être vu au contraire comme un risque social, collectif. Il ne fait que ressusciter la vieille idée du chômage volontaire, développée notamment par l’économiste libéral français Jacques Rueff (1896-1978) : en 1925, ce dernier attribuait le chômage britannique au poids supposé trop important des syndicats et à l’existence de la dole (une allocation-chômage accordée aux ouvriers).

Les libéraux ne tirent jamais les leçons du passé. La dégressivité de l’indemnité chômage est ainsi présentée comme une solution novatrice, mais on oublie que l’AUD (allocation unique dégressive) existait en France entre 1992 à 2001, et que cette expérience s’est soldée par un échec cuisant.

H : L’exécutif explique que nous devrions mener ces réformes aujourd’hui pour nous conformer à nos engagements européens…

FF : La comparaison avec les « modèles » étrangers joue un rôle disciplinaire très important : nos élites partagent très largement les programmes économiques appliqués ailleurs en Europe. Mais comme elles refusent de l’assumer, elles invoquent des « engagements » européens qui nous obligeraient à suivre le mouvement.

En réalité, nous ne sommes obligés à rien. Dans les années 1980, on nous parlait de « contrainte extérieure » pour justifier des réformes dites structurelles ; dans les années 1990, c’était la mondialisation qui jouait ce rôle ; et, depuis dix ans, c’est la construction européenne.

Mais quand on fait le compte de toutes les réformes engagées depuis quarante ans, qu’elles concernent le marché du travail, la fiscalité ou l’enseignement, comment peut-on sérieusement prétendre que la France ne s’est pas réformée ?

Dernier ouvrage paru de Frédéric Farah : Fake State  (2020, H&O).
 
Interview réalisé par Cyprien Boganda Publié dans l'Humanité

Publié dans Economie, Droite

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