Les paris diplomatiques perdus d'Emmanuel Macron

Publié le par Front de Gauche Pierre Bénite

Photo G7 tenue en Bavière en 2022

Photo G7 tenue en Bavière en 2022

Article publié dans le Monde Diplomatique en avril 2022

Accueilli par « The Economist » comme le « sauveur de l’Europe » et par « Time » comme le prochain « leader » du Vieux Continent, le président français E. Macron fait désormais sourire dans la presse étrangère. Son action diplomatique, qui semble orchestrée par des agences de communication, a été rythmée par des « coups », le plus souvent infructueux.

Monsieur Macron est un homme de son temps. Le président français sait manier l’arme des images, se présenter comme un leader à l’international. Dès les premières semaines de son mandat, il multiplie les symboles : défenseur de la planète et de l’écologie face à M. Donald Trump, défenseur des homosexuels en Tchétchénie face à M. Vladimir Poutine, meilleur ami de M. Justin Trudeau lors de sa première participation au G7.

Ne disposant d’aucune expérience diplomatique avant d’accéder à la présidence de la République, l’ancien banquier d’affaires s’active sur ce terrain depuis le début de son quinquennat. Il ambitionne très vite de restaurer l’« image de la France » à l’étranger, et cherche à se construire une stature aux côtés des grands de ce monde, récoltant ici ou là les lauriers de la presse internationale. Au moins dans un premier temps.

Dès août 2017, le président Macron affirme : « La France doit redevenir une grande puissance tout court (1)  », dépassant les ambitions d’un Valéry Giscard d’Estaing qui évoquait, lui, une « grande puissance moyenne ». Car seule une grande puissance pourra lui permettre de devenir un grand président.

Mais après cinq années de mandat, quel est son bilan diplomatique ? Quelle place la France occupe-t-elle sur cette planète en plein bouleversement ? Vu de l’étranger, la multiplication des « coups » sur la scène internationale cache mal ses nombreux échecs et une certaine incapacité de la France à trouver une voie originale, faute de stratégie claire et assumée.

« Tu te racontes des histoires »

Sur le plan intérieur, la guerre en Ukraine lui donne pourtant une nouvelle occasion de jouer la carte de la communication auprès de l’opinion française. Sur ce dossier, comme sur bien d’autres, le président français met en scène un activisme que nul ne peut vraiment lui reprocher. Il fait valoir ses quatorze entretiens téléphoniques avec M. Poutine entre la mi-février et la mi-mars (2). « Je resterai en contact autant que je le peux et autant que c’est nécessaire avec le président Poutine », annonce-t-il d’ailleurs aux Français lors d’une allocution télévisée organisée quelques heures à peine avant l’annonce de sa candidature présidentielle.

À chaque appel, le service de communication de l’Élysée publie un communiqué de presse détaillant parfois (contrairement aux habitudes diplomatiques et au risque de nuire à l’efficacité de l’échange) la teneur des conversations. Ainsi, ce jour-là il fait savoir que M. Macron a eu son homologue russe au téléphone durant « une heure trente » et que celui-ci en déduit que « le pire est à venir ».

Si l’on en croit les communicants de la présidence, M. Macron aurait alors invité M. Poutine à « cesser de se mentir » : « Tu te racontes des histoires, tu cherches un prétexte dans tous les cas. Ce que tu me dis n’est pas conforme à la réalité et ne peut justifier ni les opérations militaires en cours, ni le fait que ton pays va finir isolé, affaibli et sous sanctions pour une période très longue. »

Pourquoi mettre en scène cet échange ? Une manière, peut-être, de faire savoir aux Français que le président en fonctions est capable de se confronter aux « grands » de ce monde, sans complaisance ni concession. Autant donc ne pas changer de cavalier au beau milieu d’une guerre en Europe…

Voilà pour la communication. Car sur le front des résultats, le bilan est maigre.

Alors que le président français s’était déplacé dès le 7 février à Moscou pour rencontrer M. Poutine au Kremlin et qu’il avait rencontré dans la foulée le président ukrainien, M. Volodymyr Zelensky, il n’avait finalement obtenu le 21 février qu’une vague promesse sur l’organisation d’un hypothétique sommet entre M. Joseph Biden et M. Poutine. Un communiqué avait alors été publié par l’Élysée, forcément triomphal. Deux heures après, le Kremlin jugeait « prématurée » cette annonce, avant que M. Poutine ne reconnaisse le même jour l’indépendance des républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Lougansk, situées dans le Donbass.

Pour M. Macron, cet enchaînement s’apparente à un camouflet. Il n’est guère surprenant. Sur le dossier ukrainien, Russie et États-Unis imposent leur tempo diplomatique aux Européens. Le président français avait pourtant tenu à faire du « dialogue avec la Russie » l’une de ses priorités diplomatiques depuis son accession au pouvoir en 2017. À peine deux mois après son élection, il avait surpris de nombreux diplomates du Quai d’Orsay en invitant M. Poutine à Versailles. On se souvient également de la visite du président russe au fort de Brégançon en août 2019, quelques jours avant le G7 de Biarritz. À l’époque, M. Macron avait dénoncé l’existence d’un « État profond » au Quai d’Orsay lors de la traditionnelle « conférence des ambassadeurs et des ambassadrices » devant des diplomates médusés (3). Il estimait que son administration diplomatique entravait sa démarche de dialogue avec le président russe. Il avait donc décidé d’exhorter ses diplomates à « repenser (…) notre relation avec la Russie », car, analysait-il assez justement, « pousser la Russie loin de l’Europe est une profonde erreur stratégique, parce que nous poussons la Russie soit à un isolement qui accroît les tensions, soit à s’allier avec d’autres puissances comme la Chine, ce qui ne serait pas du tout notre intérêt ».

Déjà, dans son livre Révolution, publié lors de la campagne présidentielle, il annonçait son intention de « travailler avec les Russes pour stabiliser leur relation avec l’Ukraine et permettre que soient levées progressivement les sanctions de part et d’autre (4)  ».

Pour développer ce « dialogue », le président français a parié sur la constitution d’une relation personnelle avec son homologue russe. Il a d’ailleurs recouru à la même méthode avec M. Trump, sans grand succès.

Finalement, dans sa tentative de rétablir un dialogue direct avec les Russes, M. Macron s’est retrouvé marginalisé auprès de ses partenaires européens. Les pays d’Europe centrale, comme la Pologne, ont dénoncé une attitude unilatérale de la France. Au point, sans doute, que le président russe a estimé que celle-ci n’avait pas les moyens de ses ambitions. Par ailleurs et surtout, l’Élysée s’est opposé à l’Allemagne sur la question de l’énergie, le dossier russe servant ici de révélateur des antagonismes économiques et stratégiques entre Paris et Berlin.

Dès le début de 2019, la France s’oppose, à Bruxelles, au projet Nord Stream 2, le gazoduc sous-marin qui relie la Russie et l’Allemagne en traversant la mer Baltique, ce qui permet de contourner l’Ukraine, au grand dam de Kiev. Ainsi, au moment où M. Macron amorce un dialogue avec le président Poutine, il combat ce projet énergétique et apparaît aligné sur les États-Unis. Par ailleurs, pour faire taire les critiques, il finit par subordonner son dialogue avec Moscou à une concertation permanente avec ses partenaires européens. Conséquence : face à ce « en même temps » diplomatique, les Russes n’ont jamais pris au sérieux le chef de l’État français durant cinq ans. Comme le confie un haut diplomate russe : « Le président français fait de très beaux discours, mais ce n’est pas suivi d’actes. »

« Je ne vous lâcherai pas »

En pleine crise ukrainienne, M. Macron tentera toutefois de faire bonne figure en profitant d’un sommet européen organisé à Versailles pour apparaître une nouvelle fois comme le leader de l’Union, dont la France assure alors la présidence semestrielle.

Mais les Européens en sortiront divisés sur l’Ukraine : d’accord pour livrer davantage d’armes à ce pays, mais pas pour décider un embargo sur le gaz et le pétrole russes, dont les Vingt-Sept dépendent à hauteur de 40 %, ni pour admettre en urgence l’Ukraine dans l’Union, comme l’avait proposé quelques jours plus tôt, en outrepassant ses prérogatives, Mme Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne.

Il revient donc à d’autres « puissances » de proposer leur médiation aux Ukrainiens et aux Russes. C’est le cas du premier ministre israélien, M. Naftali Bennett, qui s’est rendu à Moscou pour y rencontrer M. Poutine. De son côté, la Turquie a organisé à Antalya une première rencontre entre les ministres des affaires étrangères russe et ukrainien, MM. Sergueï Lavrov et Dmytro Kuleba. Même le haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères, M. Josep Borrell, a dû admettre qu’il envisageait l’aide du président chinois Xi Jinping : « Nous ne l’avons pas demandé et ils ne l’ont pas demandé, mais comme il doit s’agir d’une puissance et que ni les États-Unis ni l’Europe ne peuvent être [médiateurs], la Chine pourrait l’être (5).  »

De son côté, la Russie vient de signer un nouveau contrat de fourniture de gaz à la Chine et de lancer un projet de gazoduc en direction de l’empire du Milieu. Les craintes du chef de l’État français d’un rapprochement entre la Chine et la Russie semblent se concrétiser.

Mais ce n’est pas la seule fragilité de M. Macron sur le terrain diplomatique. L’Afrique constitue aujourd’hui un autre « front » pour la France. Le 17 février 2022, à quelques semaines de l’élection présidentielle, le président français a officialisé le départ des troupes françaises du Mali dans le cadre d’un mini-sommet organisé à Paris sur le Sahel. La junte militaire désormais au pouvoir au Mali a clairement signifié ces derniers mois que les forces françaises n’étaient plus les bienvenues. L’arrivée à Bamako de mercenaires du groupe paramilitaire russe Wagner a fini de concrétiser le divorce entre la France et le pouvoir malien.

À l’heure de ce désengagement français (le retrait total prendra entre quatre et six mois), M. Poutine marque donc des points sur le continent africain. Là encore, M. Macron a été incapable de convaincre ses partenaires européens, notamment l’Allemagne, de prendre le relais de la France au Sahel.

S’il « récuse complètement » l’idée d’un échec français au Mali, le président a multiplié les erreurs en Afrique face aux Russes et aux autres pays concurrents de la France, notamment la Turquie. La principale faute de M. Macron dans la région concerne sans doute le Tchad, au printemps 2021. Après la mort brutale d’Idriss Déby Itno (pas encore totalement élucidée), le chef de l’État s’est précipité à N’Djamena pour « introniser » un nouveau dirigeant en la personne de M. Mahamat Idriss Déby Itno. Ce dernier est le fils adoptif d’Idriss Déby Itno, issu de l’ethnie gorane (et non un Zaghawha, comme Idriss Déby Itno).

Ce soutien affiché de la France à l’égard d’une solution « familiale » a amené à contourner la Constitution tchadienne. Dans les faits, le pouvoir incombait au président de l’Assemblée, mais ce dernier n’a pas voulu assurer l’intérim du fait de menaces. Or, la Constitution prévoit le cas et d’autres candidats étaient disponibles. L’Élysée a décidé de passer outre. Cette décision au Tchad explique en grande partie la dégradation de la situation au Mali : « Les Maliens se sont dit qu’ils allaient prendre le pouvoir par eux-mêmes plutôt que d’attendre que la France leur impose quelqu’un », commente un observateur.

Ce signal au Tchad pourrait avoir des conséquences à long terme pour la France dans toute la région. Et après le Mali, le Tchad pourrait à son tour se rapprocher de Moscou…

Mais Paris s’inquiète aussi de la présence croissante de la Chine sur le continent africain. Entre 2000 et 2016, Pékin a prêté à ce dernier un total de 125 milliards de dollars (113 milliards d’euros). C’est plus que toutes les initiatives de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international (FMI) et de l’Agence française de développement (AFD) réunis.

« Nos concurrents n’ont ni tabous ni limites », a affirmé le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, en désignant la Chine et la Russie, qualifiées de partenaires « prédateurs (6)  ». Ce que ne pouvait pas totalement ignorer M. Poutine, que M. Macron, au même moment courtisait.

Sur le dossier du Sahel, la France n’a pas réussi non plus à négocier avec l’Algérie. À l’automne dernier, les deux pays ont connu l’une des plus graves crises diplomatiques depuis une quinzaine d’années. Lors d’une rencontre à l’Élysée le 30 septembre 2021 avec dix-huit jeunes gens d’origine algérienne, français, binationaux ou algériens, le président français multiplie les paroles chocs, estimant notamment que « la nation algérienne post-1962 s’est construite sur une rente mémorielle et qui dit “tout le problème, c’est la France” », et dénonçant le « système politico-militaire » (7).

Ces propos, qui interviennent alors que les relations entre les deux pays sont tendues au sujet de l’octroi des visas, suscitent un tollé. Alger rappelle son ambassadeur et interdit le survol du pays aux avions militaires français qui participent à l’opération militaire « Barkhane » au Sahel. Signe de l’état de crise entre les deux pays : quelques semaines plus tard, M. Le Drian, régulièrement mis de côté par l’Élysée sur les dossiers diplomatiques depuis le début du quinquennat, est finalement chargé de recoller les morceaux en se rendant discrètement à Alger.

Le « système » algérien, M. Macron le connaît bien pourtant. Il le découvre dans un premier temps quand il est ministre de l’économie. Il se rend alors en Algérie, en novembre 2014 et en mai 2015, avec le ministre des affaires étrangères Laurent Fabius.

Au nom de la « diplomatie économique », M. Macron fait la connaissance de plusieurs responsables et oligarques algériens, mais aussi d’intermédiaires utiles entre les deux pays. Un petit déjeuner de travail est organisé sur la terrasse de l’hôtel El Aurassi avec les représentants du Forum des chefs d’entreprise (FCE), l’équivalent algérien du Mouvement des entreprises de France (Medef). Le grand patron algérien, M. Ali Haddad, est tout sourire. À la tête du groupe ETRHB, un conglomérat qui s’est développé d’abord dans le bâtiment et les travaux publics (BTP), ce dirigeant est très proche du clan de M. Saïd Bouteflika, le frère du président de l’époque. M. Macron dîne également avec un autre grand patron, M. Issad Rebrab, propriétaire du conglomérat Cevital.

Malheureusement pour M. Macron, le Hirak et la chute du clan Bouteflika au printemps 2019 l’empêchent de bénéficier de ces contacts privilégiés dans la seconde moitié de son quinquennat : en 2020, M. Haddad est condamné à douze ans de prison pour corruption, comme d’autres oligarques algériens, et M. Rebrab s’est également retrouvé plusieurs mois en prison.

On touche là les limites d’une diplomatie économique axée sur les affaires et les réseaux. Sans compter que ces tractations n’améliorent guère l’image de la France auprès des populations des pays étrangers.

On retrouve la même démarche lorsque le président Macron se rend en urgence à Beyrouth le 6 août 2020, deux jours après qu’une énorme explosion a terrassé le port de la ville. Lors de son voyage, il est accompagné de M. Samir Assaf, haut cadre dirigeant de la banque HSBC, qui avait organisé, en septembre 2016, un dîner de levée de fonds à Londres pour sa campagne présidentielle, et de M. Rodolphe Saadé, le président-directeur général (PDG) de la compagnie maritime CMA CGM. 

Ce dernier s’est allié à l’armateur MSC, numéro un mondial — et dont les propriétaires et gérants font partie de la famille de M. Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Élysée —, pour la gestion du terminal de conteneurs du port de Beyrouth. Sur place, M. Macron assure le show devant les caméras et prend la posture du sauveur. « Je ne vous lâcherai pas », lance-t-il aux Libanais. Pour la préparation de ce voyage, M. Kohler prend les choses en main. Une nouvelle fois, le Quai d’Orsay et M. Le Drian sont mis sur la touche.

Au Liban, M. Macron compte se refaire diplomatiquement. L’enjeu est fondamental pour une France largement marginalisée au Proche-Orient.

Assez rapidement, Paris désigne M. Riad Salamé, le gouverneur de la Banque centrale comme le responsable de la crise politique que traverse le pays. Or, les États-Unis menés alors par M. Trump voient ce dernier comme un rempart contre le Hezbollah, qui ne cache pas ses vues sur la banque centrale et l’ensemble du système financier libanais. En tentant de se faire bien voir de la population, exténuée par la crise économique et révoltée par le niveau de corruption des élites locales, M. Macron souhaite renverser la table en avançant une solution financière, portée notamment par le FMI. Mais il n’a pas suffisamment pris en considération les subtils équilibres politiques du pays, ni intégré les problématiques régionales et internationales. La France oscille entre deux positions, critiquant à la fois la Banque centrale du Liban et le Hezbollah, et n’obtient quasiment rien.

En quelques semaines, les relations entre les élites libanaises et le chef de l’État français se tendent. Lors de la visioconférence des donateurs du 2 décembre 2020 organisée par la France et l’Organisation des Nations unies (ONU), M. Michel Aoun, le président libanais, prononce son discours… en anglais.

« Du temps de Jacques Chirac, rien n’était possible au Moyen-Orient sans la France. Aujourd’hui, on n’existe plus », se désole M. Erwan Davoux, ex-conseiller de M. Alain Juppé.

Justement, depuis qu’il est au pouvoir, M. Macron a brillé par son absence concernant le conflit israélo-palestinien. Certes, la position officielle de la France n’a pas changé : refus de la colonisation, solution des deux États, Jérusalem double capitale. Peu à peu pourtant, la donne évolue. Lorsque M. Trump présente en janvier 2020 son « marché du siècle » (enterré depuis par M. Biden), qui liquidait les droits nationaux des Palestiniens, l’Élysée inspire un communiqué du Quai d’Orsay qui va jusqu’à « saluer les efforts du président Trump » et promet d’« étudier avec attention le plan de paix », sans rappeler pour autant la position traditionnelle de Paris.

Surtout, lors du dîner du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) qui s’est tenu le 24 février 2022, le jour de l’invasion russe en Ukraine, le premier ministre Jean Castex, qui représentait le président parti en urgence à Bruxelles, a lu le discours que devait prononcer le chef de l’État, dans lequel il affirme : « Jérusalem est la capitale éternelle du peuple juif, je n’ai jamais cessé de le dire. (…) Comme vous, je m’inquiète de la résolution des Nations unies sur Jérusalem qui continue d’écarter, à dessein et contre toute évidence, la terminologie juive de “mont du Temple”. »

Ces déclarations en pleine campagne présidentielle préfigurent-elles une profonde évolution française sur le dossier israélo-palestinien ?

Mais ce qui préoccupe le plus M. Macron dans la région, c’est son homologue turc, M. Recep Tayyip Erdoğan, qui multiplie les provocations en Méditerranée orientale à l’encontre de la France.

À la fin de 2019, le président turc s’en prenait très directement au président français dans l’un de ses discours : « Il dit que l’OTAN [Organisation du traité de l’Atlantique nord] est en train de vivre une situation de mort cérébrale. Je m’adresse depuis la Turquie à M. Macron, et je le redirai à l’OTAN, vous devriez d’abord vérifier si vous n’êtes pas en état de mort cérébrale. » Cette phrase choc faisait suite à une interview de M. Macron dans l’hebdomadaire The Economist (8), dans laquelle il avait notamment critiqué l’offensive turque dans le nord-est de la Syrie contre les Kurdes, sans aucune concertation avec les alliés, en dehors de l’approbation de M. Trump.

Entre l’automne 2019 et l’été 2020, M. Erdoğan, soutenu en réalité par Washington, ne cesse d’avancer ses pions en Afrique, notamment en Libye, auprès du gouvernement de Tripoli. Justement, sur le dossier libyen, l’Élysée s’est retrouvé très vite dans une terrible impasse diplomatique, accusé de jouer la carte du maréchal Khalifa Haftar, soutenu par les Russes, l’Égypte et les Émirats arabes unis. Alors que le sommet de La Celle-Saint-Cloud, rassemblant dès juillet 2017 autour d’une même table les deux leaders rivaux, le président Fayez Sarraj et M. Haftar, avait constitué un premier « coup diplomatique » pour M. Macron, cette initiative spectaculaire sera suivie de peu d’effets.

Dès son arrivée au pouvoir, le président Macron ambitionne pourtant de jouer le faiseur de paix en Libye. Dans le plus grand secret, il prépare ainsi à l’Élysée avec quelques hommes de l’ombre cette offensive diplomatique. Multipliant les canaux parallèles, la France oublie de solliciter M. Fathi Bachagha, alors ministre de l’intérieur du gouvernement de Tripoli, et l’homme fort de Misrata. Une erreur majeure : après de multiples épisodes, M. Bachagha est finalement élu premier ministre de la Libye en février 2022.

À force de gesticulations sur le dossier libyen, M. Macron s’est lui-même isolé en Europe. Comme sur d’autres dossiers, les Européens sont apparus particulièrement divisés en Libye, entre l’Italie d’un côté, qui a soutenu le gouvernement de Tripoli, la France et la Grèce de l’autre, qui se sont opposées à la Turquie.

Cet isolement français s’explique aussi par des changements structurels dans la relation qu’entretiennent les États-Unis avec l’Europe, l’Afrique et le Proche-Orient.

Depuis la présidence de M. Barack Obama, Washington regarde résolument du côté du Pacifique. Ce retournement américain à l’égard de l’Europe avait conduit M. Macron, dès 2017, à souhaiter l’établissement d’une « Europe de la défense », passant notamment par un « dialogue stratégique avec l’Allemagne », comme il l’avait écrit durant sa campagne dans son livre Révolution.

Le président français renouvelle cette ambition à l’automne 2019 en déclarant à The Economist souhaiter que l’Europe acquière son « autonomie stratégique (9) » (lire « L’Europe face aux dilemmes de la souveraineté »).

Constatant le désengagement américain vis-à-vis du Vieux Continent, il souligne alors l’« effondrement du bloc occidental » et exhorte ses partenaires à assumer l’établissement d’une « Europe puissance » pour assurer leur autonomie stratégique et leur sécurité : « Vous devez réinternaliser votre politique de voisinage, vous ne pouvez pas la laisser gérer par des tiers qui n’ont pas les mêmes intérêts que vous. » Ajoutant : « Je pense que l’Europe ne sera respectée que si elle-même a une réflexion en termes de souveraineté. »

Il faudra attendre la guerre en Ukraine pour que les partenaires européens entament un questionnement à ce sujet. Sans grandes avancées : l’Allemagne se réarme unilatéralement et achète des avions F-35 aux États-Unis.

Comme souvent, le théâtre est de mise

Le président français, malgré tout, ne va pas jusqu’à remettre en cause l’inscription de ce projet de défense européenne dans l’OTAN, de peur de susciter l’opposition épidermique de ses nombreux partenaires européens, notamment ceux d’Europe centrale et de l’Est.

« Avec la fin de la guerre froide avec l’URSS, la France a perdu ses points d’appui fondamentaux », constate M. Hubert Védrine, ancien ministre socialiste des affaires étrangères. Dans ce contexte mouvant, la convocation de grilles de lecture désuètes cohabite souvent avec un opportunisme diplomatique justifié par la signature de grands contrats.

Dans ce basculement du monde vers l’Asie, la France apparaît démunie.

Si elle fait la promotion ces dernières années de sa propre « stratégie indo-pacifique » du fait de sa présence dans la zone (à travers la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna, La Réunion et Mayotte), elle semble trop timorée, aux yeux de l’Australie, à l’égard de la Chine.

Ainsi en mai 2021, lorsqu’elle participe à de grandes manœuvres navales dans le Pacifique, en compagnie des États-Unis, du Japon, de l’Australie et du Royaume-Uni, tout en appelant à une troisième voie entre les deux superpuissances.

Lors du sommet du G7 qui se tient au mois de juin suivant au Royaume-Uni, M. Macron affirme que le regroupement de ces sept pays dits « développés » « n’est pas un club hostile à la Chine » et que cet « ensemble de démocraties souhaite même travailler avec la Chine sur tous les sujets mondiaux ».

Une fois encore, dans cette nouvelle donne internationale, la France paraît brouillonne et, pis, aveugle.

Ce n’est d’ailleurs que deux jours à peine avant l’annonce du pacte Aukus (pour Australia, United Kingdom et United States), qui se traduira par la rupture d’un contrat de sous-marins entre le groupe français Naval Group et l’Australie, que M. Macron envoie ce SMS, empreint d’inquiétude, au premier ministre australien, M. Scott Morrison : « Dois-je m’attendre à de bonnes ou de mauvaises nouvelles pour notre ambition conjointe sur les sous-marins ? »

À l’annonce du pacte Aukus, M. Le Drian abandonne le vocabulaire diplomatique, parle d’un « coup dans le dos », d’une « confiance trahie » et d’une « décision unilatérale ». La France rappelle immédiatement ses ambassadeurs en poste en Australie et aux États-Unis. Une première. La presse hexagonale évoque la crise diplomatique la plus grave entre les États-Unis et la France depuis le « non » français à la guerre d’Irak, en 2003. Comme souvent avec le président français, le théâtre est de mise. Après les haussements de ton, Paris finit par revenir à un échange plus civilisé avec les amis américains. Il est bien difficile pour la France voire impossible de se fâcher durablement avec une telle superpuissance.

Après un court appel téléphonique, M. Biden est reçu par M. Macron à la Villa Bonaparte, siège de l’ambassade de France au Vatican, en marge du G20 de Rome, qui se tient à la fin d’octobre 2021.

Le président américain reconnaît alors que les États-Unis ont agi de manière « maladroite ». Le langage corporel est significatif : lorsqu’il fait amende honorable, M. Biden tapote en même temps la cuisse de M. Macron. L’image est cruelle. On est bien loin de l’axiome gaulliste : une France alliée, mais non alignée.

Marc Endeweld Article Publié dans le Monde Diplomatique d'avril 2022

Journaliste. Auteur de L’Emprise. La France sous influence, Seuil, Paris, 2022.