Retraite. Cécile Amar : « Macron a voulu humilier les syndicats »

Publié le par Les communistes de Pierre Bénite

La journaliste Cécile Amar a suivi de près les principaux acteurs du mouvement social contre la réforme. Elle révèle dans un livre comment le chef de l’État a instauré un rapport de force avec les leaders de l’intersyndicale.

 

Et si le bras de fer sur la réforme des retraites, entre Emmanuel Macron et l’exécutif d’un côté, et de l’autre les leaders de l’intersyndicale, Laurent Berger (CFDT) et Philippe Martinez (CGT) en tête, prenait ses racines dans l’entre-deux-tours de la présidentielle de 2022 ? C’est ce que suggère Cécile Amar dans son ouvrage la Bataille des ­retraites (Robert Laffont), paru en fin de semaine dernière. La journaliste a suivi de près les principaux acteurs sociaux et politiques lors de ce mouvement social historique.

 

Durant ses six premières années à l’Élysée, le président a théorisé le fait de ne passer outre aux « corps intermédiaires », syndicats en tête. Mais le mouvement contre la réforme des retraites a remis les confédérations syndicales au centre du jeu. Comment expliquer ce retournement ?

 

Il y a un côté ironique. Le président de la République avait décrété que les syndicats étaient morts. Et que s’ils avaient une existence, c’était au sein de l’entreprise. Emmanuel Macron pense que l’épisode des gilets jaunes lui donne raison. Les syndicats ont été méprisés et humiliés. Or, la France est un pays empreint d’une tradition sociale. La question des retraites est un sujet intime pour les Français. Les centrales ont produit une immense démonstration de force. Cette mobilisation n’était pas que le fait des syndicats, mais le mouvement est dirigé par une intersyndicale. Ce terme est devenu un mot-valise mythique : les gens attendaient les consignes de l’intersyndicale.

 

Dans votre ouvrage, vous révélez comment le chef de l’État a « arnaqué » les centrales autour de son projet de réforme des retraites…

 

C’était une découverte durant mes rencontres avec Philippe Martinez et Laurent Berger. Entre les deux tours de la présidentielle, la CGT et la CFDT se sont engagées, ensemble, à faire battre Marine Le Pen, en appelant à voter pour Emmanuel Macron, dans une tribune au Journal du dimanche le 17 avril. Le soir même, le chef de l’État téléphone aux deux secrétaires généraux. Il confie à Philippe Martinez l’importance de cette démarche, et propose de le rencontrer. Cet appel sera sans suite. Autour de lui, le président admet que les gens vont voter d’abord contre Marine Le Pen et non pour son programme.

Il propose à Laurent Berger de les revoir sur les futures réformes, même celle des retraites, en laissant entendre que le texte sera négocié. Ce qu’il ne fera jamais. Le 10 juin, avant les deux tours des législatives, les cinq confédérations représentatives sont invitées à l’Élysée. La CGT refuse d’y participer. Durant ce déjeuner, le président ne parle que très peu des ­retraites, mais du Conseil national de la refondation censé illustrer un changement de méthode. À cette époque, aucun syndicat ne pense qu’Emmanuel Macron va passer en force sur les retraites.

 

L’exécutif n’a jamais cédé. Emmanuel Macron a-t-il voulu régler ses comptes avec les organisations syndicales ?

 

Il a cherché à les humilier, c’est une certitude. Au minimum, le président voulait régler ses comptes avec Laurent Berger. C’est ce qu’il fait le 22 mars sur TF1 quand il cible nommément le leader de la CFDT. Il fait la même chose en voyage officiel en Chine. Refuser de recevoir les centrales, comme le demandait l’intersyndicale, est une erreur historique. Pour Emmanuel Macron, la démocratie sociale ne veut rien dire.

 

Vous avez suivi Laurent Berger durant plusieurs mois. L’attitude de fermeté de la CFDT n’était pas une évidence. Comment expliquer cette animosité, presque ce duel, qui s’est installé avec le chef de l’État ?

 

Le report de l’âge légal a été une ligne rouge. La CFDT l’a dit au président le 11 décembre. Laurent Berger n’est pas habité par une vengeance personnelle, mais a, comme syndicaliste, des désaccords idéologiques et politiques. Sa première rencontre avec Emmanuel Macron date de l’hiver 2011-2012. Ce dernier, dans le staff de François Hollande, veut se faire un réseau. Il veut rencontrer un cadre de la CFDT et fait passer le message à François Chérèque. Tous deux se rencontrent dans un café place de la République. À l’issue de cette rencontre, Laurent Berger le trouve assez technocrate. Quand Emmanuel Macron est secrétaire général adjoint de l’Élysée, ils ont deux désaccords : sur les velléités d’étatisation de la gouvernance de l’assurance-chômage et sur la suppression d’une partie des droits des chômeurs. Quand Macron est arrivé à l’Élysée, Laurent Berger a essayé d’influer sur les choix du chef de l’État, notamment sur les ordonnances travail de 2017. L’ex-dirigeant reconnaît qu’il s’est trompé et qu’elles ont affaibli les syndicats.

 

Dans votre récit, vous faites aussi parler Philippe Martinez, puis Sophie Binet. Ce changement de direction à la CGT a-t-il eu un impact sur le mouvement ?

 

Sur l’intersyndicale, non. Après, ce qui est frappant, c’est l’amitié assumée entre Laurent Berger et Philippe Martinez. Elle perdure maintenant qu’ils ne sont plus là. Les relations entre Laurent Berger et Sophie Binet étaient tout autres. La CGT a cherché à construire une grève plus longue et plus dure, ce qui n’a pas totalement pris.

 

Dans un conflit social, l’exécutif garde toujours un lien avec les confédérations. Est-ce le cas pour celui-ci ?

 

Non, et c’est frappant. Dès le 3 janvier, après les dernières discussions à Matignon, il n’y a plus aucun contact. Par la suite, Élisabeth Borne a appelé, de manière assez formelle, les leaders syndicaux autour du 12 février. Puis plus rien jusqu’au 20 mars. Deux jours avant le passage télévisé du chef de l’État, Alexis Kohler appelle Laurent Berger. Le secrétaire général de l’Élysée commence en disant que « le fil n’est pas rompu ». Et ajoute : « On ne va pas faire comme les vieux couples qui ne veulent pas se rabibocher. » Le 2 avril, tout juste après son élection à la tête de la CGT, Sophie Binet reçoit un appel du cabinet de la première ministre, assurant que celle-ci voudrait lui parler. Nous sommes trois jours avant la première rencontre de l’intersyndicale à Matignon. Pas dupe de la manœuvre, la secrétaire générale de la CGT décline l’invitation.

 

https://www.humanite.fr/social-eco/reforme-des-retraites/cecile-amar-macron-voulu-humilier-les-syndicats-801663

Publié dans Protection sociale

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article