Fête de l'Humanité 2024. Merci Angéla Davis !
Mumia Abu Jamal était dans toutes les têtes lors de cette rencontre entre Angela Davis et Alain Mabanckou au village du livre. © Nicolas Cleuet
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La Fête de l’Humanité a vécu l’une de ses journées les plus mémorables avec la troisième participation de la militante antiraciste, qui a notamment exigé la libération de Mumia Abu-Jamal.
Un ange passe. Un ange noir. Le « doux ange noir » (sweet black angel) des Rolling Stones. Sur son passage, tout semble se figer, les regards s’aimantent puis les mots finissent par sortir : « Angela », « C’est Angela Davis », « Mme Angela Davis » et même un « Oh, mon Dieu » ! Elle a changé, un peu. Mais pas du tout, en fait. Reconnaissable entre mille. Les traits ont absorbé la patine du temps, les cheveux tirent sur la neige mais le port altier défie le poids des ans.
En 1973, elle était venue remercier le peuple de cette Fête qui avait contribué à sa libération. Cinquante et un après, c’est pour une autre libération qu’elle a fait le voyage depuis la Californie : celle de Mumia Abu-Jamal, emprisonné aux États-Unis depuis plus de quarante ans.
Mumia et Gaza au cœur
Angela Davis a signé la préface du très beau livre Mumia, la plume et le poing (éditions Le temps des cerises), qui regroupe les œuvres d’une centaine de peintres, plasticiens, dessinateurs et graphistes. Durant toute la journée de samedi, elle a porté cette exigence, comme celles de toutes les justices, à commencer par la fin de la guerre à Gaza. Une cause qu’elle a littéralement portée sur ses épaules, après que l’ambassadrice de Palestine en France, Hala Abou Hassira, lui a remis son propre keffieh.
C’est avec ce symbole vestimentaire qu’elle dénoncera peu après le « génocide » dont est victime le peuple de Gaza. Elle se trouve alors à l’agora de l’Humanité, pour sa première intervention de la journée. Son entrée en scène a déclenché un accueil qui emprunterait à la fois au stade de foot, au concert mythique et au meeting politique survolté. « Du jamais-vu », « record absolu » : les mémoires les plus anciennes de la Fête cèdent au superlatif. Le terre-plein face à l’Agora est bondé, les allées latérales saturées.
Le public mêle les contemporains de la cause de sa libération comme les nouvelles générations, inspirées par son œuvre pionnière Femmes, race et classe. Johanna Fernandez, la porte-parole de Mumia, qui l’accompagne, ose la formule : Angela est une « rock star révolutionnaire ». Manifestement, Angela préfère le dernier mot de la formule. « Je suis Communiste avec un grand C », répond-elle. Puis : « Même si je ne suis plus membre du Parti communiste, je suis toujours communiste. Je me bats toujours aujourd’hui contre le capitalisme, le racisme et le patriarcat. »
Étape suivante sur un carnet de bal chargé : le Village du livre où l’attend, dans une tenue aux tons pastel remarquable entre toutes, l’écrivain Alain Mabanckou, qui a signé Cette femme qui nous regarde. « Pour la première fois, je regarde face à face la femme sur la photo qui était dans le salon quand j’étais enfant », raconte l’écrivain, amenant Angela Davis à évoquer son statut d’icône.

Elle sait que l’engouement, la passion qui accompagne ses pas ne sont pas liés à elle en tant qu’individu mais « au mouvement ». C’est cela qui l’intéresse avant tout. En français, elle glisse : « C’est la troisième fois que je viens à la Fête de l’Humanité et, à chaque fois je suis de plus en plus révolutionnaire. »
« C’est pour ma fille, Angela, que j’ai prénommée comme vous »
Au cœur d’une cohue que finit par canaliser le service de sécurité, elle se livre ensuite au jeu des signatures. Pendant 1 h 45. La plus longue séance de dédicaces de la Fête de l’Humanité. Les chercheurs d’autographes arrivent le regard un peu timide, si ce n’est apeuré, la main hésitante. Comme s’ils entraient dans le champ de gravitation d’un fragment d’Histoire. Le sourire de lumière et d’humilité d’Angela les détend.
Chacun y va de son anecdote : « J’avais un tee-shirt avec votre photo en 1973. J’avais 22 ans et mon compagnon en avait 48 » ; « C’est pour ma mère, qui a milité pour votre libération » ; « C’est pour moi et c’est ma mère qui a milité pour votre libération qui m’a parlé de vous la première fois » : « C’est pour ma fille, Angela, que j’ai prénommée comme vous. »
La journée touche à sa fin. Le soleil va se cacher derrière un nuage de passage. Johanna Fernandez lui demande comment elle se sent. « Je suis envahie par les émotions. Je n’étais pas vraiment préparée à tout cela, même si je sais que cela se déroule comme ça à chaque fois. J’avais un peu oublié », répond Angela Davis.
« C’est touchant, tout ça. » « Oui, ça l’est. »
Angela Davis monte dans un van blanc. « Bye Angela ! » lance, d’un ton triste, une jeune femme. Un ange part, laissant derrière elle un éternel parfum de paradis.
Christophe Deroubaix Article publié dans l'Humanité
