Marseille. Un sous-traitant d’Amazon sous le coup d’un « plan social déguisé »
Les salariés d'ID Logistics se rassemblent devant les locaux de l'entreprise pour discuter des principaux points de leur protestation et des opérations qui seront mises en place dans les semaines à venir, le 28 octobre à Marseille. ©️ Dorian d'Amore pour l'Humanité
ID Logistics a fermé son site marseillais après que le géant américain a décidé de ne pas renouveler son contrat. Les salariés se sont vu proposer une mutation, sinon un licenciement pour faute grave. En grève depuis deux semaines, ils sont parvenus à faire partiellement plier leur employeur.
Contrairement à d’habitude, la grille de l’entrepôt par lequel transitaient 10 000 à 21 000 colis quotidiens, du géant Amazon, situé à la Madrague-Ville, dans le 15e arrondissement de Marseille (Bouches-du-Rhône), est fermée. Lundi 28 octobre, une grosse part des 47 salariés de la plateforme appartenant au leader mondial de la logistique contractuelle se sont réunis, éreintés, devant la station qui a mis la clé sous la porte ce samedi, accompagnés de leurs soutiens.
De l’autre côté de la barrière, une commissaire de justice de la boîte Acthemis observe la scène, perplexe, à travers les barreaux, accoutrée d’un ensemble de jogging Adidas, lunettes aviateur vissées sur le nez, entre deux constats.
« C’est la dernière ligne droite, il ne faut surtout pas lâcher maintenant », lance Mohammed à ses collègues manutentionnaires, préparateurs de commandes ou chefs d’équipe, en grève depuis le 15 octobre, pour les encourager à poursuivre le mouvement jusqu’au bout. En effet, ce jeudi, toutes et tous devaient en principe perdre leur emploi. Amazon n’ayant renouvelé son contrat de trois ans avec l’entreprise de sous-traitance, ID Logistics a simplement opté pour une fermeture de site, refusant, dans un premier temps, la mise en place d’un projet de reclassement solide ou d’un plan de licenciement économique en règle.
Licenciement pour motif disciplinaire
Celui que ses camarades surnomment « Momo » ne pensait pas si bien dire. À peine quelques heures après leur arrivée devant le siège social à Orgon (Bouches-du-Rhône), ce mardi 29 octobre, pour un ultime rassemblement des grévistes avant la date fatidique, cinq personnes ont été reçues par la directrice des affaires sociales d’ID Logistics,
Sandra Guenard, et le responsable des ressources humaines, Arnaud Petitboulanger, après des semaines de silence. Musclées, ces négociations ont permis d’entrevoir un début de compromis. Bien que la direction reste pour l’heure fermée au lancement d’un « plan de sauvegarde de l’emploi » (PSE), elle pourrait accepter de ne pas licencier pour raison disciplinaire ceux qui refuseraient la mobilité, mais proposerait à la place des ruptures conventionnelles. Les salariés, eux, réclament également de meilleures conditions de reclassement, soit une aide au transport ou au logement, et l’indemnisation des jours de grève. La bataille n’est pas terminée et les employés ne sont pas au bout de leurs émotions.
En même temps, ils ont de quoi s’inquiéter. La nouvelle est tombée lors de réunions collectives qui se sont tenues les 10 et 13 septembre, suivies d’entretiens individuels courant du mois. Arnaud Petitboulanger, leur propose alors une mutation sur un site se trouvant à 140 kilomètres, dans la petite ville de Bollène (Vaucluse), pour une prise de poste seulement un mois et demi plus tard, le 2 novembre. En cas de refus, c’est « le licenciement pour motif disciplinaire » (en l’espèce, pour abandon de poste), menace la direction, invoquant une clause de mobilité dans les contrats couvrant toute la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca).
Abasourdi par cette annonce, Ahmed1, qui travaille en tant qu’agent de tri sur le site depuis son ouverture en octobre 2021, n’a pas pu envisager l’option un instant : « J’ai des enfants en bas âge, qui sont nés à Marseille, et viennent de faire leur rentrée des classes, je n’ai pas l’intention de les déscolariser. Trouver un logement, en si peu de temps, dans un endroit pour repartir de zéro est mission impossible. Cette offre n’est pas réaliste, et ID Logistics le sait très bien. »
À seulement 22 ans, Mia* a, elle, réfléchi à faire le trajet chaque jour, mais son employeur lui a rapidement fait savoir que les frais kilométriques ne seraient pas pris en charge. « J’ai fait le calcul, pour vingt jours de travail par mois, cela me coûterait 944 euros. Nous sommes payés au smic, la proposition ne peut pas être sérieuse. »
Croissance record sur l’année
D’autres éléments remettent en cause la bonne foi du prestataire d’Amazon, qui s’efforce de ne pas soumettre aux salariés de solutions payantes bien que son chiffre d’affaires ait bondi de 20 % au troisième trimestre, promettant une année record pour la multinationale. Si, dans un premier temps, les affectations étaient exclusivement situées à Bollène, l’offre ne comprenait que 38 postes pour 47 salariés sur le carreau. Quelques jours après le début de la grève, ceux-ci sont tout de même parvenus à arracher huit postes à Miramas (à 40 kilomètres de Marseille), et peut-être plus à l’issue des négociations engagées ce 29 octobre au siège.
« Si nous avions tous accepté, comment auraient-ils justifié que nous étions en situation d’abandon de poste », s’interroge Alexandre Regnault, qui officiait au bureau des chefs d’équipe de Madrague-Ville. Par ailleurs, la réponse devait être rendue au plus tard le 18 octobre, mais les lettres de mutation n’ont été reçues que quelques jours après par la plupart des employés. Celui qui s’est rapidement imposé comme le leader de la mobilisation assure que sa hiérarchie a tout mis en œuvre depuis le début de la contestation pour les dissuader d’accepter ces offres, non conformes, les poussant ainsi à la faute grave. Pour l’avocate des grévistes, maître Mathilde Lanté, les salariés de l’entrepôt sont victimes d’un « plan social déguisé ».
Différentes actions ont ainsi été engagées par les salariés. Dans un rapport rendu par l’inspection du travail des Bouches-du-Rhône, le 25 octobre, il a déjà été constaté que la clause de mobilité n’était pas applicable dans la mesure où le site d’affectation est un établissement secondaire de la société ID Logistics France, et non de ID Selective 3, une de ses filiales, comme celui situé 511, chemin de la Madrague-Ville. Selon ces conclusions partielles, « l’établissement d’origine, à savoir ID Logistics de Marseille appartient donc à une société différente de l’établissement de Bollène ».
Hervé Street, président de l’Association de défense des sous-traitants et des livreurs transport France (ADSTTF), soutien actif de la lutte, regrette que « les multinationales se nourrissant d’aides de l’État puissent si facilement contourner le droit du travail en France, en ayant recours à la sous-traitance à outrance ».
- Les prénoms ont été modifiés ↩︎
Pauline Achard Article publié dans l'Humanité
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