A propos du 10 septembre...Par Laurent Brun
Ce n’est que l’état de mes réflexions individuelles, pas encore le produit d’une analyse collective… Pour moi, à ce stade, la question n’est pas « qui l’a lancé? », mais plutôt « est-ce réellement un mouvement de masse ? »
Il est évident que ce qui commence à monter sur le 10 septembre ressemble à une jacquerie, c’est à dire un mouvement de colère quasi spontané. Notre pays en a connu de nombreux, avant même la Révolution de 1789. Ce n’est pas un signe de force du mouvement ouvrier, au contraire. Mais c’est quand même un espace possible de renforcement de celui-ci.
Il faut être lucide : ce n’est pas ce genre de mouvement qui fait bouger les choses. Le caractère massif et spontané permet d’exprimer un sentiment profond de la population mais son caractère désorganisé, et idéologiquement composite l’empêche de réagir aux stratégies des capitalistes, de mener des revendications au bout, ou encore de se coaliser avec d’autres forces. On l’a vu avec les gilets jaunes, par exemple, qui n’ont pas fait la jonction avec le mouvement lycéen de l’époque, qui n’ont pas su réagir à la stratégie répressive, qui n’ont finalement rien obtenu sur le prix de l’essence ou leurs autres revendications, et dont la « marque » est aujourd’hui récupérée par les pires bureaucrates (exclus d’autres OS) pour créer des syndicats gilets jaunes qui ne font que diviser un peu plus les salariés.
C’est la différence avec le mouvement syndical qui, par exemple, ne parvient pas à remettre en cause la réforme des retraites en 2023, mais grâce à la continuité de l’action que permet une organisation, obtient le relèvement des pensions agirc-arrco, le relèvement des pensions du régime général que le gouvernement voulait geler en 2024, des mesures de départ anticipé en retraite dans plusieurs secteurs particulièrement mobilisés (ports, cheminots, verrerie, métallurgie, chimie…), et maintien la pression sur la revendication principale (cf vote de l’assemblée il y a quelques semaines sur la résolution pour le retour à 62 ans).
Pour autant, si la colère est telle qu’une bonne partie de la population s’identifie au 10 septembre, il ne faut pas mettre ce mouvement de côté. C’est une occasion supplémentaire d’affaiblir le Gouvernement. C’est aussi une occasion de toucher des salariés que nous ne touchons pas actuellement.
Le principal problème vient de l’apolitisme et de l’asyndicalisme, qui rendent difficiles les jonctions (surtout quand on tombe sur un.e animateur/trice local buté, ou sur un.e facho déguisé). Mais peut-on être surpris ? La très grande majorité de la population n’est pas partisane, et une bonne partie n’est pas politisée.
Certains des partis de gauche renient très vite leurs promesses et une partie des organisations syndicales signent n’importe quoi… le raccourci sur le « tous pourris » est donc très facile à faire (encouragé par l’extrême-droite). La manière spontanée de cette frange dépolitisée de s’en préserver c’est de refuser les organisations sans voir ce qu’elle perd à cause de ça, et sans voir surtout qu’il y a TOUJOURS des dirigeants ou des organisations de fait (ça me fait penser aux mouvements trotskistes dans les lycées dans ma jeunesse, qui faisaient tout voter par l’AG pour ne pas qu’il y ait de « chef », mais qui gardaient le listing des participants et donc, de fait, il n’y a qu’eux qui pouvaient informer ou convoquer… mais beaucoup de lycéens, naïfs et sincères, ne le voyaient pas. Il fallait leur ouvrir les yeux sur le fait qu’il valait mieux une organisation avec des processus certes un peu délégataires mais transparents et pérennes) Aujourd’hui les outils sont les réseaux sociaux mais les problématiques organisationnelles n’ont pas beaucoup changées.
Donc laisser faire son expérience au mouvement spontané, tout en étant à côté, en contact, pour discuter de l’expérience des luttes, des pratiques d’orga, du contenu des revendications, sans donner de leçons mais en montrant ce qu’on fait et en permettant à celles et ceux qui le souhaitent de s’y joindre, me paraît la bonne attitude. Dans ce cas, il faudrait que nous soyons présents le 10 septembre.
Il y a un autre danger : Une partie du 10 septembre est né des annonces Bayrou et raisonne avec le slogan « c’est Nicolas qui paye », qui tourne beaucoup sur les réseaux sociaux. Ce slogan est très emblématique de la logique poujadiste car il vise l’Etat comme seul responsable des difficultés (et donc dédouane les capitalistes), ce qui forme aussi un tremplin pour poser ensuite la question de la prise du pouvoir d’Etat. Ce n’est pas pour rien que le RN et certains partis de gauche s’en emparent : ils font de la présidentielle de 2027 la seule cible de leur action. Ce slogan est puissant, car il peut lier les petits artisans, agriculteurs ou patrons (« écrasés par les charges ») et la couche moyenne de la population (« écrasée par les impôts et qui ne bénéficie de rien »).
Plusieurs militantes et militants de gauche ont commencé à apporter des contre-feux sur les réseaux sociaux. Il faut absolument empêcher la majorité de la population de tomber dans ce panneau « anti-impôt », « anti-Etat », qui peut facilement basculer vers un populisme à la Milei (le président argentin d’extrême droite qui a fait campagne avec une tronçonneuse pour montrer qu’il trancherait dans les dépenses de l’Etat). Nous pouvons démontrer que ce sont les gros actionnaires qui s'engraissent sur les cadeaux fiscaux qui sont fait aux très grandes entreprises, et que ce sont eux qui étouffent l’économie et les services publics, pas les transferts sociaux aux plus pauvres, qui au contraire enrichissent le pays et la plupart des ménages français. La encore, pour mener la bataille d’idées, il faut discuter avec les gens qui participent à la jacquerie…
Je reviens à ma question de base : est ce que ça prend dans la population ? Beaucoup de gens en parlent, mais ça ne veut pas dire qu’ils vont s’y engager. Ils en parlent parce que les média en parlent. Donc faisons fonctionner nos syndicats, faisons remonter la température dans nos entreprises sur ce sujet. Si c’est un mouvement porté uniquement par les groupuscules d’extrême- droite et d’extrême-gauche, il disparaîtra aussi vite qu’il est apparu. Si c’est un mouvement populaire, ne nous inquiétons pas, ces groupuscules seront vite dépassés et les aspirations sociales reprendront le dessus.
Le syndicalisme peut être lui-même, c’est à dire transformer les aspirations en revendications à porter, organiser des actions, avoir ses processus de décisions, être représente par ses militantes et militants, tout en laissant la possibilité à toutes celles et à tous ceux qui le souhaitent de se joindre à ses manifestations ou à ses grèves. On peut être mutuellement respectueux, tout en convergeant sur certains objectifs.
Ce qui est sur en revanche, c’est que notre tâche principale doit être de développer la conscience de l’organisation (pour « tout bloquer », il faut être implanter et structuré partout, donc créer un syndicat CGT dans son entreprise, même si elle est petite) et la conscience politique (affrontement capital/travail).
Le CCN de fin août est idéalement placé. Les unions départementales et les fédérations feront remonter un état de la situation et nous pourrons décider sereinement de notre stratégie. Discutons avec nos collègues et nos voisins pour prendre le poul, organisons des AG de syndicats (avec celles et ceux qui sont présents, ce n’est pas la période idéale mais c’est mieux que rien…) et faisons remonter le contenu des discussions.
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Les parties grasses sont le fait de l'administration du blob
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