Réflexion de Jacques Fath sur la stratégie d'Israël et jusqu'où elle peut conduire
Voici, en intégralité, le texte adopté par la Knesset, le Parlement israélien, le 23 juillet 2025 :
« La Judée, la Samarie et la vallée du Jourdain font partie intégrante d’Eretz Israël, la patrie historique, culturelle et spirituelle du peuple juif. Des centaines et des milliers d’années avant la création de l’État, les ancêtres et les prophètes de la nation ont vécu et agi dans ces régions, où ont été jetées les bases de la culture et de la foi juives. Des villes telles que Hébron, Sichem, Shilo et Beit El ne sont pas seulement des sites historiques, elles sont l’expression vivante de la continuité de l’existence juive sur cette terre.
« La souveraineté en Eretz Israël est une partie indissociable de la réalisation du sionisme et de la vision nationale du peuple juif qui est retourné dans sa patrie. Le massacre de Shemini Atzeret, le 7 octobre 2023, a prouvé que la création d’un État palestinien représente un danger existentiel pour Israël, ses citoyens et toute la région.
« La Knesset, dans sa résolution du 18 juillet 2024, a décidé qu’elle s’opposait à la création d’un État palestinien à l’ouest du Jourdain, et que la création d’un tel État constituerait un danger existentiel pour l’État d’Israël et ses citoyens, perpétuerait le conflit israélo-palestinien et déstabiliserait la région. En faisant [cette déclaration], la Knesset a retiré l’idée d’un État palestinien de l’ordre du jour.
« La Knesset estime que l’État d’Israël a un droit naturel, historique et légal sur tous les territoires d’Eretz Israël, la patrie historique du peuple juif. La Knesset appelle le gouvernement israélien à prendre dès que possible des mesures pour appliquer la souveraineté – la loi, la juridiction et l’administration israéliennes – à toutes les zones de peuplement juif, sous toutes leurs formes, en Judée, en Samarie et dans la vallée du Jourdain. Cette mesure renforcera l’État d’Israël et sa sécurité, et empêchera toute remise en cause du droit fondamental du peuple juif à la paix et à la sécurité dans sa patrie. Au nom de la nation hébraïque siégeant à Sion, nous appelons nos amis du monde entier à se rallier au retour à Sion et à la vision des prophètes, et à soutenir l’État d’Israël dans son droit naturel, historique et légal à Eretz Israël et à l’application de sa souveraineté. » (1)
Cette déclaration appelant à « l’application de la souveraineté sur la Judée-Samarie et la Vallée du Jourdain » a été adoptée par une très large majorité de droite et d’extrême droite (71 pour et 13 contre). Les partis considérés comme d’opposition (Yesh Adid et Blue et White qualifiés de partis centristes) n’ont pas participé au vote. La gauche (Ra’am et Hadash dont le PCI) ont voté contre. Le député du Hadash Ofer Cassif a notamment déclaré :
« le gouvernement génocidaire a présenté une motion à l’ordre du jour : l’annexion de la Cisjordanie. Ma réponse est la fin de l’occupation, l’arrêt des effusions de sang et la reconnaissance de la Palestine !.. »
Notons au passage que ce député, en séance plénière du Parlement, et de forte manière, accuse pertinemment le gouvernement de Benyamin Netanyahou de génocide …
Ce texte adopté par la Knesset est censé n’avoir aucune conséquence législative ou « opérationnelle » (politiquement concrète) puisqu’il s’agit d’une déclaration ou motion ne pouvant en rien modifier le statut juridique du territoire palestinien occupé. On ne peut cependant en sous-estimer l’importance, d’autant qu’il succède à un autre texte de semblable visée, adopté en juillet 2024, qui rejetait « fermement » la création d’un État palestinien entre le Jourdain et la Méditerranée, y compris dans le cadre d’un éventuel accord de paix.
Évidemment, la volonté israélienne de refuser et d’empêcher la création d’un État palestinien ne date pas d’aujourd’hui. Elle a accompagné des décennies de colonisation et d’occupation militaire, de mépris du droit international et des résolutions de l’ONU, de mise en échec de toutes les tentatives de solution négociée…
Il est cependant manifeste que le gouvernement Netanyahou a saisi ce que certains désignent aujourd’hui comme une « fenêtre d’opportunité » pour imposer, comme s’il s’agissait d’une réalité politique maintenant acquise, les paramètres de l’annexion de la Cisjordanie, de la (re)colonisation de Gaza, de l’expulsion des Palestiniens de Gaza dans un nettoyage ethnique dûment préparé sous une pression militaire rarement égalée. Tout cela dans le contexte d’une violence armée totalement désinhibée, et d’une violence d’action criminelle des colons en Cisjordanie, sous le regard bienveillant des soldats israéliens…
La violence israélienne a d’ailleurs atteint un tel niveau d’intensité que la Cour Internationale de Justice (CIJ) a souligné la plausibilité d’un génocide. Tandis que la Cour Pénale Internationale (CPI) a lancé des mandats d’arrêt en particulier contre Benyamin Netanyahou pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Il n’existe pas de charges plus lourdes que celles-ci pour la justice internationale.
Le massacre du 7 octobre 2023 perpétré par le Hamas, dans son extrême ampleur (près de 1200 personnes assassinées, dont une majorité de civils, ce qui en fait une hécatombe terroriste) a été utilisé de façon spécifique par les autorités israéliennes. Celles-ci, dès les lendemains du 7 octobre, ont en effet annoncé… ce qui allait suivre : plusieurs des plus hauts dirigeants de l’État ont affirmé la volonté israélienne de « changer la réalité » (2)…
Cette formule d’apparence anodine avait une signification particulière. Il ne s’agissait pas (seulement) de pourchasser le Hamas et ses responsables, mais de saisir le contexte de ce 7 octobre pour renverser stratégiquement toute la table, transformer par la force la plus brutale le traitement des Palestiniens et le « règlement » de la question de Palestine, et changer les rapports de forces régionaux, ce qui, pour l’essentiel, a été militairement réalisé. Nous ne reviendrons pas sur ce dernier aspect qui mériterait d’amples explications.
Il a été souvent reproché à Netanyahou de ne pas avoir de politique pour une « sortie de crise ». Mais la stratégie du Premier ministre israélien, c’est précisément de ne pas chercher une solution politique. L’objectif n’est pas celui d’une issue politique. Il est justement celui d’imposer la fin d’une telle perspective, la fin du droit, la mort de l’idée d’une souveraineté palestinienne, l’écrasement physique et politique de la nation palestinienne afin de conquérir toute la terre de Palestine par la force, dans le nettoyage ethnique, et dans un processus génocidaire aujourd’hui clairement identifiable.
Et d’autant plus identifiable que la famine est intentionnellement utilisée comme une arme de destruction majeure contre les Palestiniens. Tout cela est clairement dit dans cette déclaration de la Knesset du 23 juillet 2025, comme dans d’autres déclarations officielles. Ce fut aussi rappelé par des experts et des rapporteurs spéciaux des Nations Unies. Pas seulement par la remarquable Francesca Albanese, chargée, pour l’ONU, des droits humains en Palestine. Netanyahou lui-même s’est explicitement exprimé dans ce sens à plusieurs reprises. A l’occasion de la journée dite du souvenir des soldats tombés au combat (29 avril 2025), il a ouvertement affirmé que « l’expulsion forcée des Palestiniens de Gaza est inévitable ». Il déclara dans la même période, devant la Commission des Affaires étrangères de la Knesset, que les forces israéliennes « détruisent de plus en plus de maisons » et que « la seule issue inévitable sera le souhait des Gazaouis d’émigrer de la Bande de Gaza » (3).
Naturellement, la déclaration de la Knesset est totalement contraire au droit international et aux résolutions des Nations Unies, notamment les plus historiquement pertinentes : la 242 (1967), la 338 (1973), mais aussi la 2334 (2016) … Israël impose sa stratégie par la force contre les Palestiniens, et contre tout ce que le droit a pu construire pour affirmer la légitimité des aspirations nationales et des droits du peuple palestinien.
Cette déclaration de la Knesset n’est donc pas seulement une escalade dangereuse (une de plus) pour les Palestiniens et pour le Moyen-Orient. C’est l’imposition d’un fait accompli : le vol de la terre palestinienne par la force militaire, et le massacre des Palestiniens : près de 60 000 morts et en majorité des civils, des femmes et des enfants… assassinés par cette armée dite « la plus morale du monde », selon cette vieille formule totalement mythique et stupide.
L’hubris israélien atteint des sommets dans la criminalité et l’ignominie. On aura jamais accédé, dans l’histoire récente, à un tel degré de sauvagerie. Ce qui se déroule sous nos yeux est une page d’inhumanité inédite et de portée historique. Inédite et historique comme l’est aussi la déshonorante démission des principales puissances et des pays du monde occidental : les États-Unis, la France, l’Allemagne… et y compris l’Union européenne.
Il vaut donc la peine de nommer les 6 pays européens ayant choisi de dénoncer la politique israélienne et de reconnaître l’État de Palestine : Espagne, Irlande, Islande, Luxembourg (4), Norvège et Slovénie. Sur les 50 pays d’Europe, dont 27 de l’Union européenne, c’est peu… mais cela signale pourtant un affaiblissement du soutien aveugle à Israël. Ce que confirme l’organisation, notamment en Europe, de nombreuses manifestations populaires qui traduisent des opinions publiques bouleversées et politiquement mobilisées par tant de crimes, tant cynisme et d’irresponsabilité.
Certes, la France s’apprête à reconnaître l’État palestinien. Le Président Macron l’a officiellement annoncé. On voit mal comment il pourrait, encore une fois, surseoir ou abandonner, tellement l’émotion et l’indignation atteignent elles aussi des sommets devant la dimension de l’inacceptable moral et politique. Cette reconnaissance est une chose utile. Elle peut avoir un certain poids politique, en particulier en Europe. Mais on restera bien loin du compte. Ce qui domine, en effet, c’est une stratégie israélienne mise en œuvre dans l’impunité totale, sans limite dans la force et la violence, sans respect d’une éthique à minima. Les dirigeants israéliens ne rencontrent aujourd’hui aucune opposition suffisante qui puisse les arrêter. Rien ne semble pouvoir freiner Israël dans cette tragédie voulue et planifiée, sinon la résilience épuisée, mais déterminée du peuple palestinien.
La motion de la Knesset révèle cependant une réalité plus contradictoire. Elle a suscité une très ferme réaction de 10 pays du monde arabe et d’Afrique, et y compris celle de la Ligue arabe (22 États), et celle de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI). L’OCI, notons-le, représente environ la moitié du continent africain, l’ensemble du Moyen-Orient et l’Asie centrale. Ces pays et organisations ont en effet publié une déclaration de condamnation très nette, et réaffirmé leur attachement à la solution à deux États fondée sur la légitimité internationale et l’initiative de paix arabe.
Et puis, ce que montre cette réaction, c’est un engagement de l’Égypte, de la Jordanie, des Émirats Arabes Unis et du Bahrein. C’est à dire l’engagement de 4 États ayant des relations diplomatiques avec Tel Aviv, dont 2 signataires d’un accord dit d’Abraham, avec Israël. Benyamin Netanyahou devrait donc y regarder à deux fois avant d’aller plus loin s’il en reste à sa volonté, jusqu’ici explicite, d’établir des relations apaisées voire institutionnalisées et diplomatiques avec le monde arabe et au-delà.
Remarquons, parmi les pays ayant signé la déclaration de condamnation, la République d’Indonésie (premier pays musulman par sa population : 285 millions d’habitants), et le Nigeria (pays d’Afrique le plus peuplé : 216 millions d’habitants). Ce n’est pas rien. Enfin notons la signature de la Turquie dont la réaction, dans sa tonalité, pourrait être considérée comme une menace à peine voilée. Le monde actuel est donc un peu plus compliqué qu’il n’y paraît au premier abord. Même pour Israël. Il reste que l’on ne fait jamais monter la violence impunément, sans tenir compte des conséquences possibles. On se demande d’ailleurs jusqu’où l’irresponsabilité criminelle du gouvernement Netanyahou pourra conduire Israël.
De la même manière, on n’utilise jamais la force impunément, sans tenir compte des effets possibles et des impasses où elle peut conduire. D’ailleurs, se pose aujourd’hui clairement la question d’une réponse reposant précisément sur l’usage de la force. La nécessité d’imposer à Israël des sanctions générales (c’est à dire dans tous les domaines, et notamment dans le militaire), mais aussi un boycott et un processus de désinvestissement, serait un pas significatif dans le choix de la force.
Faudrait-il aller plus loin ? La question est posée car le comportement israélien constitue un véritable défi à la sécurité internationale, à l’ordre international et aux valeurs censées fonder cet ordre. C’est un défi de très grande portée éthique et politique. Un défi à la conscience mondiale, dit le Secrétaire général de l’ONU.
Alors, posons-nous la question : pourquoi Netanyahou déciderait-il d’arrêter la mise en œuvre de son offensive politico-militaire de dévastation criminelle organisée en Palestine, si aucune puissance, en particulier celles du monde occidental, ne réagit à la hauteur, et laisse faire le pire en faisant le choix d’un soutien honteux ?
La question des initiatives et des moyens nécessaires pour arrêter cette infinie descente aux enfers est donc bien posée. Il faut y répondre. Maintenant. Pourtant, ni la France ni l’Union européenne n’ont l’air de vouloir relever ce défi existentiel pour leur crédibilité.
Notes :
1) Voir « By majority of 71 MKs, Knesset Plenum votes in favor of declaration calling to apply sovereignty to Judea and Samaria and the Jordan Valley », Knesset, July 23,
2) Voir « Israël, le Hamas et la question de Palestine », Jacques Fath, éditions du Croquant, février 2024, pages 29, 93 et 94.
3) « Netanyahou says forced expulsion of Palestiniens from Gaza inevitable », Middle East Eye, May 12, 2024. Netanyahu says forced expulsion of Palestinians from Gaza
4) Le Luxembourg s’est engagé à reconnaître l’État palestinien, dès lors que les otages israéliens seront libérés
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