La Serbie en ébullition...
La Serbie connaît une mobilisation continue depuis un an contre la corruption et l’affairisme du gouvernement d’Aleksandar Vučić, portant des exigences d’intégrité morale et de justice sociale. Ce mouvement ouvre une nouvelle page dans une longue suite de mobilisations qui, avant la pandémie, ont traversé les pays des Balkans occidentaux, de la Serbie, au Monténégro et à l’Albanie.
Il se développe dans un pays que l’Union européenne capitaliste et libérale maintient dans une position de périphérie et d’exploitation en soutenant le régime autoritaire de Vučić et la bourgeoisie compradore qui en forme la base sociale.
Ce mouvement se développe depuis le 1er novembre 2024, lorsque l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad, capitale de la région de Voïvodine, a fait 15 morts. De nombreuses manifestations de masse ont lieu depuis dans le pays. Elles ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes et maintiennent une pression importante sur le pouvoir.
Chaque jour, à 11h52, à travers tout le pays, des milliers de Serbes observent quinze minutes de silence en l’honneur des quinze victimes. Le gouvernement a été contraint à la démission en avril 2025 sans que cela ne change quoi que ce soit.
Sa base sociale a pour premier noyau les étudiants. Mais la manifestation du 1er mai a montré une participation du mouvement social, alors que le cadre législatif de la grève est très restrictif en Serbie. Les agriculteurs participent aussi au mouvement. Le pouvoir se livre à une politique de répression et à des violences policières.
Les revendications sont :
- Que les responsables du drame de Novi Sad soient identifiés, jugés, qu’il y ait enquête crédible et transparente ;
- Que le financement de l’enseignement supérieur soit augmenté. Beaucoup de protestations soulignent les lacunes dans l’éducation ;
- Que des élections anticipées soit organisées.
Mais on note aussi une extrême diversité et d’importants courants centrifuges dans ce mouvement, qui brandit à la fois des symboles européens et des symboles associés à la Russie, et qui manifeste à la fois une certaine nostalgie de la Yougoslavie (par l’organisation de courses-relais reliant les grandes villes du pays en passant par les villages, rappelant la štafeta de la Yougoslavie) mais aussi utilise, pour une partie du mouvement, des symboles et des figures nauséabondes du nationalisme serbe.
Derrière ce mouvement, il y a deux phénomènes profonds qui sont dénoncés :
- Le système de gouvernement instauré par Vučić, dont les ramifications contrôlent les médias et les marchés publics. Son pouvoir est aujourd’hui plus tentaculaire que celui de Milošević. Il agite le chiffon rouge de l’extrême droite pour se maintenir au pouvoir alors qu’il en est en réalité lui-même issu. Son parti, le SNS, le « Parti progressiste serbe », vient de l’extrême droite. Il a appliqué les recettes du laboratoire italien où l’extrême droite a phagocyté la totalité de la droite. Vučić affiche sa proximité avec Orban, Meloni, Trump et Netanyahou.
- La situation de dépendance capitaliste dans laquelle l’Union européenne maintient le pays. Avec d’autres acteurs comme les entreprises russes et chinoises, elle a pour point commun d’exploiter le sous-sol serbe. La question de l’extraction du lithium en Serbie cristallise donc les enjeux autour des orientations stratégiques prises par l’UE pour développer la production de batteries électriques. Le 19 juillet 2024, la Serbie a signé un protocole d’accord devant permettre à l’UE de se fournir en lithium exploité dans la région de Jadar.
Les travailleurs serbes, confrontés à un taux de chômage de 8,5 % de la population active et de 23 % chez les moins de 24 ans, servent de main-d’œuvre bon marché dans les pays de l’UE. Cela explique le soutien de l’UE à Vučić et à son régime de bourgeoisie compradore.
La grande question est celle du débouché politique possible d’un mouvement très large, contradictoire dans ses ramifications, mais portant une exigence de justice démocratique et sociale. Éviter les ingérences possibles est également un défi. La plateforme de gauche Solidarnost (membre du PGE) dénonce l’autoritarisme du pouvoir et la politique de l’Union européenne en Serbie pour l’exploitation du lithium. Elle s’est également exprimée pour le maintien de la neutralité du pays.
Son co-président, Nebojša Zelenović, déclarait en 2023 :
« Nous estimons qu'une politique de neutralité militaire est la seule politique capable d'assurer un avenir durable à la région, à l'Europe et au monde. Une course aux armements de plus ne peut avoir d'issue heureuse et ne saurait servir qu’aux intérêts des grandes entreprises, qui réalisent d'énormes profits du malheur d'autrui, et nous mène tout droit à la ruine. En tant que société, nous avons fait l’expérience, dans la dernière décennie du siècle dernier, de la dévastation de la guerre. La paix n'a pas d'alternative. »
Sans doute de telles prises de position ouvrent un chemin possible pour une alternative politique dans le pays.
Vincent Boulet
membre du CEN, chargé de l’international
Article publié dans CommunisteS, numéro 1059 du 22 octobre 2025.
/image%2F1385629%2F20251025%2Fob_30ed04_capture-decran-2025-04-27-214842.png)
/image%2F1385629%2F20251025%2Fob_5e23ae_belgrade.jpg)