Des patrons murmurent aux oreilles du Rassemblement national...
François Durvye, le patron du fonds d'investissement de Pierre-Edouard Stérin (ici à l'extrême droite) pose avec Marine Le Pen lors de la soirée de lancement du livre d'Éric Ciotti, « Je ne regrette rien » à la Maison de la Chimie, à Paris, le 10 juin 2025.
Depuis trois ans, les rendez-vous entre chefs d’entreprise et représentants du Rassemblement national, jadis tabous, se multiplient. Des rencontres qui en disent autant sur le renoncement des milieux d’affaires que sur l’évolution du programme économique de Marine Le Pen et Jordan Bardella.
Printemps 2022. Marine Le Pen vient de perdre, pour la troisième fois consécutive, l’élection présidentielle. Agacés par le nouvel appel du Medef à faire barrage, les cadres du parti identifient l’hostilité des milieux d’affaires comme l’une des dernières barrières à lever pour accéder au pouvoir. « Si des grands patrons se disent “Pourquoi pas Le Pen ?” au lieu de la descendre à chaque élection, c’est la bascule », glisse l’un d’entre eux au journal l’Opinion, dans un article paru en 2025.
Certes, certains milliardaires sont dans leur camp. Vincent Bolloré met ses médias au service de son idéologie réactionnaire, xénophobe et sécuritaire, jusqu’à orchestrer le ralliement d’Éric Ciotti au Rassemblement national (RN) en juin 2024. Pierre-Édouard Stérin, animé par des convictions catholiques identitaires proches, investit massivement dans des projets associatifs antiprogressistes ou des événements culturels portés par une vision de la France rétrograde. Mais aussi dans le financement de formations politiques, avec le projet Périclès, révélé par l’Humanité en 2024. Son proche collaborateur, François Durvye, est par ailleurs devenu conseiller de Marine Le Pen.
Un tabou brisé
Mais, pour les autres, s’afficher avec l’extrême droite a longtemps été prohibé. Les temps ont vite changé. En 2023, Michel-Édouard Leclerc, se montrant avec le député RN Sébastien Chenu, puis Henri Proglio, ancien PDG d’EDF, avec Marine Le Pen, ont brisé un tabou. Depuis, une quinzaine de chefs d’entreprise, parmi les plus influents, ont accepté des « échanges » avec l’extrême droite, tandis que le Medef a renoncé, lors des législatives de 2024, au barrage républicain auquel il était fidèle depuis 2002.
Souvent par opportunisme, pour le bien des affaires en prévision d’une accession au pouvoir du RN, parfois par empathie idéologique, le patronat s’est ainsi affranchi de toute barrière morale.
« Ce qu’il faut savoir, c’est que la seule chose qui sous-tend les décisions des entrepreneurs, c’est le bien de leur entreprise. Donc ceux qui acceptent de parler avec le RN espèrent qu’ils vont arriver à influer sur leur programme économique », précise Sophie de Menthon, la seule avec François Durvye à avoir répondu aux sollicitations de l’Humanité parmi les huit chefs d’entreprise dont nous racontons les rencontres et exposons les revendications.
La présidente du mouvement patronal Ethic se targue d’ailleurs d’avoir convaincu Marine Le Pen d’abandonner l’idée d’augmenter le Smic. Car derrière ces échanges se dévoile une inclinaison certaine du programme économique du RN. Une conversion désormais assumée au libéralisme, « pro-business » comme le revendique Jordan Bardella, avec la « compétitivité » comme valeur suprême.
Sans exagérer les liens de cause à effet, les exigences portées par ces chefs d’entreprise finissent bien souvent par se retrouver dans les propositions du parti d’extrême droite, à l’Assemblée ou dans son nouveau programme.
C’est, au-delà de mesurer le renoncement des milieux d’affaires à combattre l’extrême droite, tout l’enjeu autour de ces analyses sur le dialogue entre le RN et le grand patronat. Au fil de ces rencontres et des changements de programme, le Rassemblement national construit un projet économique qui matraque le droit du travail, les bas salaires, les services publics et refuse de combattre les inégalités comme la justice fiscale.
Découvrez dans l'Humanité le portrait de ces patrons qui penchent à l’extrême droite :
- Henri Proglio : l’homme qui a normalisé le RN auprès du grand patronat
- Sophie de Menthon : la passerelle entre RN et patronat
- Henri de Castries : un rapprochement très discret
- Michel-Édouard Leclerc : l’allié opportuniste
- François Durvye : le conseiller de Marine Le Pen
- Arnaud Lagardère : le patron de presse qui adoube la théorie raciste du « grand remplacement »
- Patrick Martin : le patron des patrons qui a fait céder le barrage au RN
- Édouard Carmignac : le financier qui parie sur Bardella
Florent Le Du Article publié dans l'Humanité
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